Penser avec la langue (1997)
Penser avec la langue (1997)

Vous trouverez ici le texte intégral du livre.
Il est disponible sous forme papier auprès de moi (alain.feler@wanadoo.fr) à un prix modique.
AF

1. La 4ème de couverture

Cet ouvrage est destiné à un public intelligent, mais d'éducation plutôt technique ou pratique, qui veut s'approprier l'esprit de finesse des littéraires par la compréhension des dessous de la pensée et du discours.
L'exposé mènera ce public là où le sens du discours se raccorde aux passions par ses intentions, en montrant que:
- Les mots sont importants pour la pensée, mais ils ne sont pas la pensée, qui est plutôt des images avec motivations.
- Dans les discours, les mots combinent leurs concepts pour un composé influencé par le contexte et les circonstances.
- Mais le discours n'est pas ce composé, c'est un acte verbal incitant à croire, avec équivoques et réticences.
- Les croyances, avec la raison et les passions, motivent le discours et ses interprétations, souvent jusqu'à l'erreur et au mensonge, que le règne des médias rend encore plus redoutable.
- Et malgré tout cela, le discours peut porter un au-delà de la pensée et des croyances de l'individu.
- Cet au-delà est un système d'univers qui nous dépasse, mais nous pouvons nous y adapter pour notre bien.
- Et pour comprendre tout cela, il faut un effort de sincérité, de vérité et de cohérence.
Mais pour le lecteur de cet ouvrage, cet effort sera facilité par la cohérence de notre exposé, la diversité des exemples et citations, et un système de discussions en fin de chaque chapitre, qui aide à comprendre même les rebelles à notre ordre d'exposition.

L'auteur: Ingénieur chimiste, docteur en physique mathématique, après des publications en physique et mathématique appliquées, s'est pris de passion pour la philosophie et y travaille depuis. A déjà édité Philosophie Efficace, ouvrage visant à exposer l'essentiel de la philosophie occidentale avec clarté et cohérence.

ISBN 2-9501534-1-0

2. Une pub qu'il avait rédigée lui-même

Etudiants et chercheurs!

Le fonctionnement du langage vous concerne tous, car vous apprenez, pensez et cherchez par des concepts. Mais l'université entretient là une illusion confortable, celle de l'interaction signifiant-signifié-référence, entre les discours, leurs sens, et la réalité. Or on sait depuis les empiristes du 18ème siècle que la seule réalité que l'homme puisse connaître est celle de ses perceptions, et par conséquent, il ne peut aller au-delà du signifié de ses discours, aussi vérifiables soient-ils. Mais c'est bien confortable de prétendre à un au-delà, cela flatte les illusions ordinaires sur l'objectivité de ce que nous percevons ou même mesurons, qu'on l'appelle le monde, la matière, les autres, etc, alors que c'est une subjectivité partagée, comme disait Kant.

Pour ceux qui comme vous font profession de penser, cette excessive objectivation du réel les prive des possibilités bien plus riches d'une approche plus honnête. En effet, si on reconnaît combien notre conception du réel est "notre volonté et nos représentations", comme disait Schopenhauer, alors on se rend compte que bien appréhender la vie et le monde exige d'examiner comment nos concepts viennent de notre manière de penser et de nos vécus, avant nos connaissances. Et de plus, on comprend alors mieux les différences considérables d'univers conceptuels des diverses sociétés et individus, et les vraies raisons de ces différences. Cet empirisme post-kantien ne mène cependant pas à un relativisme mou, car il reconnaît que la vérité est possible, mais il oblige à être plus attentif et exigeant sur sa nature et ses conditions de formation. N'est-ce pas l'attitude que tout chercheur devrait avoir?

Enfin, dans les problèmes du langage, cette approche ne se limite pas à la fausse objectivité des sciences humaines, ni à une simpliste différence entre ce qu'on veut signifier et sa compréhension par les interlocuteurs, elle traite les discours comme des combinaisons intentionnelles de concepts, avec leurs actions et réactions passionnelles. Car les discours ne se limitent pas à la communication scientifique, ni même à la littérature, ils servent jusqu'aux mensonges raffinés des communicateurs professionnels!

Si vous voulez en savoir plus, lisez donc l'ouvrage de l'auteur de ce petit manifeste: G.W.Feler, Penser avec la Langue, disponible pour 75 F chez
Roudil, 53 rue St Jacques, Paris 5ème
ou chez votre libraire du campus



3. Le livre

Bien lire, c'est arranger les mots dans sa tête
pour que ça fasse une histoire.
Un enfant de cinq ans.

TABLE DES MATIERES

0. Introduction page 1
0-1. La forme et le sens
0-2. Mots et discours
0-3. L'introspection nécessaire
0-4. Difficultés et objectifs
0-5. Système d'exposition
0-6. Notations employées.
Discussions.


1. La pensée discursive page 5
Penser par discours est comme voyager dans un réseau d'images et de mots.
1-1. Discours et voyage de la pensée
1-2. Le réseau des associations mentales
1-3. Réseau des mots et réseau des images
1-4. Interactions des deux réseaux
1-5. Erreurs de mots ou d'images
1-6. Voyage discursif et motivations
1-7. Structure de l'exposé.
Discussions.


2. Les mots page 13
Les mots sont les symboles de concepts déterminés par la langue.
2-1. Signes et symboles
2-2. Mot et concept
2-3. Flou des concepts
2-4. Limiter le flou.
Discussions.


3. Les concepts page 19
Les concepts ont toujours deux faces: L'une est extensive, l'autre est intensive.
3-1. Penser des mots?
3-2. L'extension des concepts
3-3. L'intension des concepts
3-4. Complémentarité de l'intension et l'extension
3-5. Expérience sur le concept.
Discussions.


4. Extension et socialité des concepts page 25
La vie en société commande l'extension des concepts.
4-1. Socialité du concept
4-2. Valeur communicante
4-3. Bienfait de la contrainte sociale
4-4. Evolution sociale du concept
4-5. Dérive et dégradation sociale des concepts
4-6. De la société à l'individu.
Discussions.


5. Intension et introspection du concept page 32
Dégager de notre usage des mots l'idée de leur intension.
5-1. De l'extension à l'intension
5-2. Usage et concept de l'objet
5-3. Introspection cognitive
5-4. Abstraire l'extension
5-5. Introspection de la socialité
5-6. Facteurs et dérives de la pensée
5-7. Profits de l'intro­spection cognitive.
 
Discussions.


6. Concepts universels et mécanisme cérébral page 40
Expliquer les concepts par l'intellect humain.
6-1. Concepts "simples"
6-2. Y a-t-il des simples?
6-3. Pressions du vécu
6-4. Complexité du simple
6-5. La contribution intime
6-6. Sens commun, entendement et utilité intime
6-7. Conséquences des simples
6-8. Danger des simples.
Discussions.


7. Polysémie des concepts et associations discursives page 50
La polysémie du concept permet les associations discursives.
7-1. Un nouveau monde
7-2. Polysémie légitime
7-3. Les concepts comme carrefours
7-4. Associations de l'extension et de l'intension
7-5. Choix des associations
7-6. Circonstances efficaces et contexte.
Discussions.


8. Les combinaisons de concepts page 57
La combinaison des concepts les spécialise dans leur coopération aux sens du combiné.
8-1. Affronter la complexité
8-2. Les combinaisons discursives
8-3. Expliciter l'implicite
8-4. Coopération légitime des concepts
8-5. Sens local et contribution à tout le discours.

Discussions.


9. Composer et décomposer page 65
Comprendre les combinaisons discursives selon leur emploi.
9-1. Composition et emploi
9-2. Universalité des compositions
9-3. Classer les composés?
9-4. Composition des objets
9-5. Composition des discours
9-6. Complications.

Discussions.


10. L'énonciation page 74
L'énonciation met en évidence un composé par la modalité d'un énoncé.
10-1. Se dire et dire
10-2. Composition des énonciations
10-3. Nécessité d'un Moi énonciateur
10-4. Moyens d'expression énonciative
10-5. Structures d'énoncés
10-6. Complémentarité du sujet et du prédicat
10-7. Points de vue sur l'énoncé.
Discussions.


11. Croyances et sens des énoncés page 86
L'énoncé incite à croire des valeurs en des représentations.
11-1. Croire pour comprendre
11-2. Croire et valeurs
11-3. Adopter et adapter
11-4. Adopter les concepts
11-5. Passions et modalités énonciatives
11-6. Indécisions et équivoques
11-7. Ambiguïtés des jugements moraux
11-8. Modération de l'ignorance
11-9. Douter du vrai?
Discussions.


12. Le discours page 100
Le discours réalise un projet en composant un sujet avec ses énoncés.
12-1. Composer des énoncés
12-2. Sujet, projet, motivations
12-3. Rapports entre énoncés
12-4. Schémas de description des discours
12-5. Approches indirectes
12-6. Structure et projet du sujet
12-7. Exi­gences envers le discours.
 
Discussions.


13. Rationalité de l'énonciation page 109
L'énonciation sert les fins de l'énonciateur par les moyens du discours.
13-1. Raison cognitive et Raison motiviste
13-2. Rationalité des fins et moyens
13-3. Rationalité et diversité des discours
13-4. Passions contre Raison?
13-5. Délibérations intimes
13-6. Motivations de l'analyse et de la synthèse
13-7. Problèmes et délibérations
13-8. Fins et moyens du discours aux autres
13-9. Contraintes et efficacité du bénéfice mutuel.
Discussions.


14. Rationalité des interprétations page 124
L'interprète compose un sens au mieux du discours et de ses circon­stances d'apparition.
14-1. Complexités de l'interprétation
14-2. Pressions sur l'interpréta­tion
14-3. Contribution du contexte non discursif
14-4. Circonstances et passions
14-5. Diversité des aspects du texte
14-6. Utilisation des éléments textuels
14-7. Utilisation de l'avance du texte.
Discussions.


15. Les discours de la communication page 138
Le discours de communication vise à agir sur le public à son insu.
15-1. Croire ou faire croire
15-2. Paradoxes de la communication
15-3. Discours et communication du discours
15-4. Le discours sans énon­cés
15-5. Installer des associations mentales durables
15-6. Le men­songe par omission
15-7. S'avancer masqué
15-8. Passé et avenir de la communication.
Discussions.


16. L'univers des discours vrais page 149
Les discours vrais invoquent pour univers du discours un système d'images et de lois perceptives, l'univers des discours vrais.
16-1. Ce qu'invoquent les discours vrais
16-2. Utilité d'un univers du discours
16-3. Prédictibilité du vrai
16-4. Richesse et complexité de la référence au réel
16-5. Loi générale de l'univers des discours vrais
16-6. Régularité naturelle et objectivité
16-7. Formation mentale de l'uni­vers des discours vrais
 16-8. Variétés de discours non vrais.
Discus­sions.


17. Les univers de discours bien page 161
Les exigences des fins du discours délimitent l'univers de ses invoca­tions.
17-1. Discours en vue du Vrai ou du Bien
17-2. Accommoder le discours à des fins?
17-3. Accommoder les fins?
17-4. Fins réalistes et leurs univers
17-5. Fin de connaissance et domaine des sciences
17-6. Fins pratiques
17-7. Domaines de validité
17-8. Fins distractives et univers individués.
Discussions.


18. Cohérence et sens dans l'univers du discours page 172
La cohérence de l'univers du discours en permet le sens et la com­préhension.
18-1. Rôle de la cohérence
18-2. Liens entre cohérence, sens, et compréhension
18-3. Exigences de la cohérence
18-4. Cohérence et non-contradiction
18-5. Genèse des univers cohérents
18-6. Compré­hension d'un univers
 18-7. Compréhension d'un discours dans un univers connu
18-8. Compréhension sans univers explicite
18-9. Dou­tes et méfiances.
 
Discussions.


Table des matières page 184


0. Introduction

0-1. Dans son Bourgeois Gentilhomme, Molière met en scène Monsieur Jourdain demandant une manière élégante de dire: "Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour". Son maître de philosophie lui propose alors six autres manières d'ordonner ces mots, comme: "Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me font", mais juge néanmoins que la première est la meilleure.
On voit ainsi que des discours de formes différentes peuvent être équi­valents, et que néanmoins certaines formes sont meilleures. C'est donc que leur supé­riorité n'est pas dans leur sens, mais dans l'ex­pression de ce sens. Ici, la première forme a l'avantage d'un ordre des mots qui en fait comme un petit récit: Une rencontre de politesse, "Belle Marquise", devient par l'effet des "beaux yeux" de la Marquise sur le "moi" de M.Jourdain un sentiment "d'amour". Cette succession causale des invo­cations améliore la compré­hension et l'expressivité du discours. Mais remarquons aussi qu'il n'en devient pas plus véridique!
En comparant l'agréable leçon que donne Molière à la lourdeur de notre commentaire pourtant très incomplet, le lecteur peut prendre l'opinion que ces questions de forme du discours, de sens, de rapport au réel, vont mieux sans dire qu'en les développant. Il se peut bien que, même sans être Molière, beau­coup comprennent spontanément les rap­ports des discours à la pensée et aux intentions. L'auteur avoue alors que lui-même ne comprenait pas bien ces questions, qu'il avait tiré peu de profit de ses lectures en linguistique, séman­tique ou interpré­tation, et qu'il a écrit le présent ouvrage en vue de les éclaircir pour lui-même. Et comme ces questions lui paraissent maintenant assez claires, il espère que le résultat de son effort servira d'autres personnes.
0-2. Cet ouvrage traite donc de la pensée appelée discursive, parce qu'elle se manifeste principalement par des discours, dans nos mono­lo­gues intérieurs, les paroles, les écrits, ou même les séquences multi-mé­dias. Pour certains, cette pensée avec des mots ou autres moyens plus ou moins symboliques serait à elle seule la "pensée", tandis que les autres activités mentales conscientes, nos images, nos perceptions, nos rêves, nos désirs, nos intentions, seraient autre chose qu'ils ne nomment pas toujours. Notre ouvrage soutient au contraire que le discours n'est qu'invocateur de ces autres aspects de la pensée, qui seraient donc le "sens", la signification ou le contenu des séquen­ces verbales, ou audio-vidéo-verbales.
Nous ne nions pas cependant la valeur propre des mots et de leurs concepts, car le premier tiers de l'ouvrage examine comment le fait de passer par les mots et leurs concepts contraint la pensée à avancer plus que si elle n'utilisait que des perceptions, remémorations et actions. Mais nous verrons aussi que le discours, plutôt qu'avec des mots, fonctionne avec des suites, qui peuvent être de mots, d'images et de sons. Alors l'ouvrage est plus consacré aux rapports de ces suites à la pensée et aux intentions qu'aux mots et concepts isolés. C'est pourquoi son titre Pen­ser avec la langue doit s'entendre à deux sens de "langue": notre langue maternelle avec ses savoirs, et aussi notre langue discoureuse avec son activité d'expression et de communication.
0-3. Notre ouvrage s'occupe donc de discours, de pensée, et d'inten­tions, avec tout ce que cela exige d'introspection. Cette approche intro­spective nous écarte des sciences humaines. En effet, pour le tenant des sciences humaines, notre approche très intériorisée, même appuyée sur des observations extérieures, mais presque pas sur des expériences de laboratoire, est au mieux philosophique, mais surtout pas scientifique. Pourtant, nous avons montré dans un ouvrage anté­rieur (Philosophie Effi­cace, de R.H.Popkin, A.Stroll, et G.W.Feler) que l'in­tro­spection est une source inévitable et valide de connais­sances et de vérités. De plus, ce ne sont pas des analyses de mor­pho­logie, des tests de compré­hension et autres approches exté­rieures qui nous éclaireront sur les rapports entre les discours, les pen­sées, et les inten­tions, chez leurs auteurs et leurs interprètes! Qu'on le veuille ou non, il s'agit de faits de conscience, accessibles surtout à l'observation de soi-même, sans laquelle les résultats expérimen­taux restent ininter­prétables. Enfin, selon nous, sans intro­spection, pas de vérité intime ni de sincérité, ni donc d'honnêteté!
Nous prétendons donc faire oeuvre de science humaine, ou plutôt oeuvre pour la science humaine, si ce que nous exposons permet à l'homme une compré­hension intime de sa pensée discursive. Nous admet­tons cependant que notre approche est bien de la philosophie, dans la mesure où la philosophie est l'Art de Penser, comme expliqué dans notre ouvrage cité plus haut. Mais c'est une philosophie non dog­ma­tique, une approche du vrai par auto-observation à la manière de Hume, dont d'ailleurs nous partageons les thèses empiristes et associa­tionnistes.
0-4. Nos revendications de territoire faites, nous admettons que la dé­limi­tation dans la conscience de ses opérations discursives pourtant omni­présentes n'est pas facile. Cette difficulté résulte de l'infinie signifiance de nos pensées, comme nous le verrons. Il en résulte que le sens ou le contenu d'un dis­cours est une réalité moins déli­mitable que sa forme linguistique. Cela expli­que peut-être le flou ou la difficulté de beaucoup d'auteurs ayant traité avant nous ce sujet fonda­mental dans des ouvrages sur le sens, la "différance", l'interprétation, etc. Quant à nous, nous espérons plus de clarté grâce à la simplicité de notre voca­bulaire, à l'usage abondant d'exemples, et à une discussion systématique de notre propre exposé. Tous ces pro­cédés sont d'ailleurs destinés, avant même l'efficacité expressive, à nous maintenir dans un réalisme borné mais solide.
Si le lecteur nous suit bien, il repoussera des illusions trop répandues envers la pensée discursive: Ainsi les fans de telle équipe de football croient ce qu'ils disent sans savoir ce qu'ils disent; ou certains spécia­listes impressionnent par des discours farcis d'abstractions de quintes­sence, malgré les terribles aléas qui menacent toute généralisation; ou encore d'autres illusionnistes plus raffinés n'emploient pas de grands mots, mais combinent des mots courants de manière problématique. Tout cela n'est accepté que parce que le public a trop de respect pour les mots, et pas assez pour les contenus, plus mystérieux. Nous croyons au contraire que les mots des discours ne font qu'invoquer des images et manifester des intentions, et qu'il faut alors envers eux beaucoup d'attention, mais aussi du scepticisme, avec pourtant la certitude qu'il y a quelque chose au-delà des signes.
Bref, nous voulons comme Hume amener à plus de réalisme envers le langage et le discours, et ainsi combattre son emploi cynique par les sophistes et autres communicateurs, maintenant si puissants par les médias. Alors peut-être qu'en cette fin médiatique du vingtième siècle sommes-nous un moraliste attardé, croyant comme Confucius qu'il faut d'abord réformer l'emploi du langage.
0-5. Forme de l'exposé:
Chacun des chapitres de ce livre commence par une introduction le liant aux chapitres précédants, et amenant une proposition en italique, qui sert de thème directeur à tout le chapitre. Cette proposition est ensuite commentée, développée, et discutée dans une suite de sections numérotées, qui chacune regroupe quelques paragraphes très apparen­tés. Enfin le chapitre est suivi de Discussions, qui sont des questions et réponses sur diverses difficultés soulevées par l'exposé lui-même. Chaque question est d'ailleurs terminée par le numéro de la section qu'elle adresse particulièrement. Ces questions attaquent sou­vent l'exposé, et notre réponse le justifie alors plus ou moins. Cette dialec­tique compense aussi des insuffisances de notre plan d'exposition! En effet, ces discus­sions occupent environ 1/3 du texte, et pré­cisent divers points impor­tants, préparant parfois des avances du texte. Mais tout cela n'est pas toujours très simple, car ici comme en philosophie, les bonnes réponses sont souvent peu évidentes, non pas par absence de vérités, mais parce qu'il faut découvrir les divers aspects d'une réalité très complexe.
0-6. Notations utilisées dans cet ouvrage:
Ex/ ou ex/ : Par exemple.
c.a.d : C'est à dire.
etc : et ainsi de suite.
ch.xx : chapitre xx.
ch.xx-yy : chapitre xx, section yy.
Dans la suite du texte, les formes linguistiques entre " " sont consi­dérées plutôt en tant que formes, et celles en italique plutôt en tant que sens voulu par leur auteur. Ex/ En disant Je mens toujours, on affirme par l'indicatif présent "mens" une image, d'ailleurs contraire à cette affirma­tion, dont le concept mentir fait partie (voir ch.10).
Discussions
1/ Une compréhension explicite des discours est-elle nécessaire? (1)
C'est probable que Molière et d'autres génies de la littérature et du théâtre comprennent implicitement mieux le fonctionnement du discours que nous-mêmes ou ses autres théoriciens. Néanmoins, c'est utile d'at­tirer l'attention du public sur ce qui paraît évident aux grands maîtres, mais qui n'apparaît qu'après beaucoup d'efforts aux autres individus.
2/ Pourquoi ce chapitre n'est-il terminé que par deux questions, à la dif­férence des chapitres suivants? (5)
L'auteur ne nie pas que les nombreuses questions possibles sur cette Intro­duction seraient les plus importantes, parce qu'interrogeant le plus radica­lement tout l'ouvrage. Mais si des questions sapent trop l'ouvrage, leur discus­sion le dépasse. Et si elles en préparent les principaux dévelop­pements, l'ouvrage est notre réponse

1. La pensée discursive

1-1. Lorsque l'être humain fait des discours ou interprète ceux qu'il ren­contre, il utilise sa capacité de pensée verbale ou discursive. Elle con­siste en ce que nous associons des pensées à des suite de symboles divers, surtout des mots et des structures grammaticales, et inversement que nous associons ces suites de symboles à des pensées. Ces activités discur­sives sont donc aussi de la pensée, la nôtre ou celle des autres, mais quelle pensée? Dans un ouvrage précédent (Philosophie Efficace, 2ème édition), nous distinguons dans la pen­sée des niveaux hiérarchisés d'acti­vité mentale, depuis le physiologique inconscient des impressions senso­rielles jusqu'aux conceptions les plus méditées des discours travaillés, en passant par les sensations, les images, les idées et les concepts, avec tou­jours plus de conscience et de socialisation. Alors la pensée discursive se rapporte aux niveaux les plus conscients de la pensée. Ses caractères discursif et conscient sont d'ailleurs liés, en ce que les discours expriment notre acti­vité mentale, et que cette expression est contrôlée par notre Moi, qui l'évalue pour nos fins, d'après ce que nous croyons vrai ou bien. Alors, si la pensée discursive s'observe et s'exprime, qu'est-ce qu'elle observe et exprime? Nous proposons comme idée directrice de ce chapitre que:
Penser par discours est comme voyager dans un réseau d'images et de mots.
Par cette affirmation, nous proposons que la pensée discursive est comme un voyage. On parle du sens d'un voyage ou d'un discours, et aussi de la pensée, et on exprime ainsi l'action et l'intention dans voya­ger, dans discourir et dans penser: De même qu'on ne mar­che pas pour mettre un pied devant l'autre, on pense et s'exprime avec motivations. Alors nous déve­lopperons cet aspect actif et intentionnel du voyage discursif à partir du ch.10, et on verra que son sens dépend de son intention. Mais nous devons d'abord examiner le trajet de ce voyage, c.a.d ses étapes, les mots, leurs images et leurs concepts, puis ses liaisons d'étapes, c.a.d la combinaison des mots et l'association des images.
1-2. La proposition ci-dessus affirme que ces trajets mentaux sont dans une structure préexistant aux mouvements de pensée, le réseau d'as­so­ciations mentales, à peu près comme un parcours routier est sur un réseau de routes préexistant à son itinéraire. Ici, le réseau est une struc­ture mentale, basée sur une organisation neuronale entretenant notre mémoire, qui associe nos images et nos mots: 1) Les images sont ces composés partiellement conscients de remémorations de sensations visuelles, sonores, tactiles, gustatives, motrices, plaisirs, douleurs, et autres messages associés par nos diverses capacités à ressentir notre vécu externe et intime. 2) Les mots et autres symboles sont des objets arbi­traires, imposés par notre éducation langagière. Ce vécu des images et cet arbitraire des mots sont raccordés par des idées et des concepts, comme on verra dans les chapitres suivants. Le réseau de la pensée dis­cursive lie donc des images aux mots, et aussi des images aux images et des mots aux mots.
Ceci précisé, notre proposition directrice du par.1 énonce "penser ... est comme ...", car le réseau d'associations ci-dessus nous sert de modèle guidant l'exposé, mais nous ignorons la nature et le fonctionne­ment réel de la pensée. C'est néanmoins sûr que la capacité physiologi­que des neu­rones cérébraux à établir des connexions stables et fortement ramifiées permet la capacité psychologique des êtres pensants à mémori­ser dura­blement les associations de mots ou d'images présentes dans leurs vécus émotifs, sensoriels, et édu­catifs. Ex/ J'associe le mot "boire" à l'image tactile, gustative et motrice d'ingestion de liquides parce que ma vie de Français m'a fait mémoriser la perception de cette image avec celle de ce mot. Et j'associe l'image de boire à d'autres images diver­se­ment sen­sorielles, comme liquide, soif, désaltérer, glou-glou, ivresse, etc, parce que ma vie m'a imposé la perception de la simulta­néité ou la suc­cession de ces vécus sensoriels et émotionnels, et que j'ai mémorisé ces vécus avec leur simultanéité ou leur succession. De plus, j'associe les mots qui nomment les images à peu près comme j'associe les images, ainsi j'associe les mots "boire" et "liquide" à peu près comme j'associe l'action de boire et la consistance liquide. Et puisque que c'est un fait que notre cerveau mémorise ces associations de mots, de mots à images, et d'images, eh bien nous parlerons d'associations des éléments de la pensée, formant de proche en proche un réseau des asso­ciations de la pensée.
Nous examinerons plus loin ces diverses associations. Leur mise en mémoire résulte de la fréquence ou l'intensité émotive des expériences qui les amè­nent, et donc ces associations ne rapprochent pas nécessai­rement des images similaires, ni même apparentées, mais tout ce que la nature humaine, des hasards répétés, des conditionnements arbitraires, ou la nature des choses peuvent rapprocher dans l'espace et le temps. Par exemple, "boire" et "soif" sont associés par ce fait physiologique solide qu'un homme doit boire lorsqu'il a soif. Mais le mot "boire" et l'image boire sont associés par le fait linguis­tique arbitraire de la lan­gue française. Que nos associations soient forcées par la nature ou la civilisa­tion, leur réseau évolue au cours de notre vie, il s'étend, se ramifie et se restructure selon ce que nous mémorisons, et aussi ce que nous oublions. Ex/ Mon réseau favorise l'association d'image A à mot B, et de mot B à image C, de sorte que A s'associe à C. Puis surviennent des vécus asso­ciant le mot D à B et excluant C. Alors, mon réseau associe A soit à C soit à D, ce qui affaiblit l'ancienne relation à C seul, etc. La complexité de ces réseaux est un facteur de la complexité de la pensée humaine, mais nous en verrons d'autres!
1-3. Il faut déjà distinguer deux réseaux: le réseau des mots que je con­nais de ma langue natale, et celui de mes images, ces deux réseaux étant liés par les images que j'attache aux mots. En effet, d'une part notre cerveau entretient un réseau de mots par nos expériences linguistiques: conversations fami­liales, éducation scolaire, lectures, conversations entre amis, écoute des médias. Et d'autre part il mémorise aussi un réseau d'images non verbales par toutes nos expériences de vie dans l'action, la passion ou l'ennui. Dans chacun de ces deux réseaux, les liaisons s'éta­blissent par l'effet mental des vécus, et se renforcent par leur intensité ou leur répétition. Mais comme nos vécus linguis­tiques sont au moins en partie séparés de nos vécus sensoriels, il se peut bien que notre réseau verbal et notre réseau d'images soient nettement dissemblables. On peut alors parler comme un livre de sujets dont on n'a aucun vécu, et on peut aussi vivre et remémorer intensément des faits et émotions sans pouvoir les dire.
Pour bien comprendre cette image de deux réseaux de mémorisations plus ou moins liées, donnons-lui la représentation plus concrète de la connaissance d'un espace géographique et de sa carte: La carte dispose les noms d'un pays sur un plan et présente les voies d'un lieu à d'autres. Nous pouvons connaître la carte sans connaître son pays, et nous pou­vons aussi avoir parcouru le pays sans connaître sa carte, ni même les noms de ses lieux (ex/ si c'est notre lieu de naissance, si nous le sur­vo­lons en avion, etc). Nos connaissances de la carte et du pays sont incomplètes et variables dans le temps. Elles sont en partie indépen­dan­tes: On peut s'être intéressé à la carte d'un pays où on n'ira jamais, on peut aussi n'avoir jamais vu de carte de son lieu d'habitation.
1-4. Mais le plus souvent, il y a des liens entre nos deux réseaux de connais­sances:
D'abord notre réseau verbal est contraint par sa dépendance de notre langue maternelle à correspondre à la carte des mots de cette langue, celle des dictionnaires: Ainsi, dans un dictionnaire analogique, le mot "marche" est associé à "marcher, promenade, manoeuvre, ...", le mot "promenade" est lui-même associé à "se promener, sortir, errer, allée, route, chemin, ...", et ces mots ont eux-mêmes leurs associations, for­mant ainsi un réseau complexe et emmêlé d'associations linguistiques.
Et d'autre part, notre emploi correct de ces mots nous oblige à leur donner leur sens officiel, et à en respecter les associations d'images. Alors le réseau verbal impose aux images les associations que la langue assigne aux mots. Or cet arbitraire de la langue est un produit humai­n, et donc les dictionnaires associent les mots selon des rapports d'images vraisemblables. Alors le réseau imposé par les dictionnaires évoque des images compréhensibles, souvent possibles: Comme sur une carte géo­graphique, les communications de nom de lieu à nom de lieu se font par des voies effectivement accessibles. Alors les associa­tions incitées par la langue sont souvent vécues par nous, et sinon nous pouvons néanmoins les imaginer, et même nous pouvons les examiner presque aussi précisé­ment que si nous les remémorions. Alors nous sommes par notre réseau linguistique un peu comme un officier devant sa carte d'état-major, il y lit le terrain où évolueront ses hommes, et évalue les risques des trajets.
1-5. Cette correspondance du langage aux capacités humaines n'en est pas moins autoritaire et arbitraire: C'est par des conventions imposées à notre cerveau que la langue associe tel mot à telle image. Le lien entre le réseau des mots de la langue et les réseaux des images des usagers de cette langue doit être maintenu par l'éducation, et l'est donc médiocre­ment. Alors l'indi­vidu peut nommer inexactement ses propres images et vécus, et fixer dans son cerveau des associations incorrectes. Dans ce cas, ce qu'il mémorise du réseau linguistique ne le guide plus mais le perd par confusion et contradiction, ses expériences ne collent plus aux connais­sances livresques, les relations enseignées entre significations lui semblent fausses, et il préfère arrêter d'avancer dans ce maquis! Ici comme avec une carte géographique, si nous nommons mal les lieux, la carte nous égare plus qu'elle nous guide.
A cela près, admettons donc qu'il y a des voies de notre pensée, frayées par nos expé­riences dans l'espace de la vie, et dont les lieux sont nommés et délimités par la carte linguistique officielle de cet espace.
1-6. Donnons maintenant le mouvement à ce modèle en réseau de la pensée en observant que dans cet espace mental, soit nous parcourons un chemin habituel, soit nous frayons de nouvelles voies, soit même nous délimitons de nouveaux lieux, mais toujours nous faisons marcher notre pensée. Or à chaque lieu de l'espace mental, à chaque noeud de nos réseaux d'associations d'idées, penser est adopter telle direction, choisir telle suite d'idées plutôt que telle autre. Si, face à cette activité de choix de pensée et de dis­cours, nous demandons pourquoi cette direc­tion, pourquoi ce choix, eh bien la réponse doit être dans le Pour de ce Pour-quoi, autrement dit la pensée discursive va où la poussent nos motivations dans ces circonstances. De plus il semble bien que prendre conscience, faire attention, et s'intéresser, c'est la même chose, comme on verra, et alors l'intérêt mène la pensée. Ex/ Lorsqu'un objet appa­raît à nos sens, nous prenons surtout conscience de ses aspects suscepti­bles de dangers ou plaisirs, par lesquels il excite notre inté­rêt et notre atten­tion pour lui; mais si nous constatons son insignifiance, il disparaît de notre conscience, bien qu'il excite toujours nos sens. Or nous nous inté­ressons à et sommes moti­vés par ce que les circonstances externes et intimes associent à nos passions, de sorte que ces passions, leurs intérêts, leurs motivations, engendrent l'attention, la conscience aux images et aux mots, et ainsi l'avance et le sens de la pensée discursive.
Nous devrons donc expliquer la formation et la compréhension des discours par les motivations des trajets mentaux manifestés par les mots de nos discours, ces motivations elles-mêmes excitées par nos humeurs, les circonstan­ces d'apparition du discours, nos prédisposition à inter­pré­ter, etc, comme on verra à partir du ch.10.
1-7. Le reste de cet ouvrage est consacré à développer ce schéma asso­cia­tionniste et motiviste de la pensée discursive. Nous examinerons d'abord les lieux de la carte de la pensée, c'est-à-dire les mots et les con­cepts, ch.2 à 7, puis les déplacements, c.a.d les combinaisons de mots, ch.8 et 9, puis les voyages avec leurs intentions, c.a.d les énoncés, les discours et leurs inter­prétations, ch.10 à 15. Et enfin, puisque cette pensée discursive n'est tout de même que de la pensée, nous exami­ne­rons ce qui nous justifie ces voyages mentaux, c.a.d les univers de réfé­rence de la pensée discursive, ch.16 à 18.
Discussions:
1/ Peut-on affirmer que la pensée est ceci? (1)
Chacun vit des événements mentaux. Ce vécu mental est nommé glo­balement "la pensée", mais il a une diversité, qu'on observe, mémorise et dénomme par le regard intérieur ou introspection, comme si c'était des objets extérieurs. Cette observation des événements de la pensée mène à des affirmations sur la pensée, ex/ la pensée est des images et des mots, dont la valeur est dans leur capacité à être approuvées par d'autres introspectants que l'énon­ciateur. Mais les non-introspectants ne peuvent en juger, car ils ne voient pas de quoi nous parlons!
2/ Le mot "image" est-il approprié pour des productions mentales pas toutes visuelles? (1)
Nous aurions pu préférer le mot "re-présentation", mais il suggère trop que ces objets de l'introspection sont des remémorations. Or les images ne font pas que répéter, elles éliminent des aspects, elles en agglutinent d'autres. Cette liberté est mieux exprimée par "image", apparenté à "imagination", que par "représentation". D'autre part, si on croit que "image" est seulement forme et couleur, observons que même le vécu visuel s'associe intimement des perceptions non lumineuses (contractions du cristallin, mouvements des globes oculaires, etc), pour repérer des positions, des distances, etc.
3/ La connaissance du fonctionnement physico-chimique de la pensée nous aiderait-elle à mieux penser? (2)
Décrire le fonctionnement physiologique du cerveau est approcher l'homme comme objet biologique. Cela peut donner des idées sur la pensée au sujet pensant, mais ne peut remplacer son introspection. Ex/ La notion d'associa­tions d'idées a été très exploitée par Hume (1711-1776), bien avant L'homme neuronal de J.P.Changeux!
4/ Les images forment-elles un réseau mental comme les mots? (2)
Les rapports des mots sont imposés par la langue, tandis que ceux des ima­ges résultent de la diversité des vécus. Alors le réseau mental ne serait bien déterminé que pour des mots et les images adéquates à leurs concepts. Mais d'une part les mots n'imposent pas des images très fixes, et d'autre part nos images et leurs associations sont soumises aux Lois naturelles, de sorte que les images comme les mots s'associent en réseaux partiellement déterminés.
5/ Apprendre modifie-t-il le cerveau? (2)
Pas d'effets sans causes. Si j'ai appris quelque chose, c.a.d si mon cer­veau en fait désormais les associations, c'est qu'il est modifié depuis l'ap­prentissage, et que le réseau de mes interactions neuronales est changé par cette connaissance. Cette modification est d'ailleurs irréversible, en ce que renier ou oublier une connaissance n'est pas l'effacer, mais la dévier dans d'autres associations.
6/ Est-il bon que nous mémorisions les séquences habituelles d'expé­riences? (2)
L'habituel est aussi l'usuel, il nous sert parce qu'il a souvent de bonnes raisons de se reproduire. Alors il se produira de nouveau, et si nous avons assimilé son scénario, nous sommes prêts à l'affronter, et ainsi mieux adap­tés au monde.
7/ Puisque les animaux ne nomment pas leurs images, qu'ont-ils de nos réseaux de pensée? (3)
Les animaux mémorisent et revivent des associations d'images, mais pas de mots. Alors ils n'apprennent rien par symboles, n'écrivent pas, et chaque génération doit tout redécouvrir.
8/ Nos associations ne sont-elles que des voisinages dans un espace - temps? (3)
L'association mémorise ce qui est vécu ensemble, par le jeu simul­tané ou successif de nos divers moyens sensoriels. De même sur la carte, un lieu est visuellement ensemble avec les routes qui y passent, la région où il se situe, etc. Mais dans le réseau mental, ce qui peut être senso­riel­le­ment ensemble est beaucoup plus divers et inclut nos émotions, donc les passions de ce vécu.
9/ Le voyage sur une carte est-il pour la pensée un idéal à imiter, ou une analogie? (3)
Ici, comme souvent dans nos discussions, la réponse est que le "ou", ici celui de "Idéal ou analogie?" s'entend comme l'un et/ou l'autre, c.a.d un ou inclusif, et non pas comme soit l'un, soit l'autre, c.a.d un ou exclusif: Penser comme on voit une carte est un idéal par son ampleur de vue; et c'est aussi une analogie, quoique la carte ait trop peu de dimensions et de passions.
10/ Le réseau de nos images est-il comme un paysage et ses chemins, plutôt qu'un espace et ses voies de (télé)communication? (3)
On ne peut aller d'un lieu à l'autre du paysage qu'en se déplaçant dans ses 3 dimensions. Mais il y a beaucoup plus de 3 dimensions dans le réseau mental, et donc beaucoup plus de voisinages, d'associations et de trajets possibles. Mais ces déplacements se font toujours dans le temps et par l'action (de la marche, de la réflexion, avec leurs motivations)
11/ Ai-je besoin de nommer les lieux de ma chambre quand j'y pense ou quand j'en parle? (4)
On n'a pas besoin de nommer à soi-même ce qu'on imagine parfai­te­ment parce qu'on y vit souvent. Mais il faut bien le nommer pour en parler aux autres. Il arrive alors qu'on ait difficulté à nommer ce qu'on connaît pourtant très bien.
12/ Mal employer les mots vient-il de mal nommer des images, ou mal les délimiter? (5)
Employer les mots l'un pour l'autre est différent de mal comprendre ce qu'ils invoquent, et encore de mal les associer à d'autres dans un certain contexte. Sur une carte, ce seraient des erreurs de dénomination, de délimitation, de localisation.
13/ Un plan de ville ne sert à rien si on ne sait pas où on se trouve sur ce plan. Peut-on transposer à la pensée? (5)
Comme avec un plan de ville, qui doit porter un repère Vous êtes ici pour être utile, nous devons localiser dans notre réseau mental l'état du moment, pour nous situer et avancer à l'aide de nos connaissances.
14/ La dureté d'une chaise, l'approche du repas, ou autres circonstances extérieures, peuvent-elles changer le cours de la pensée? (6)
Chaque circonstance externe excite des impressions, qui peuvent s'as­socier avec des passions actives du moment (une douleur, de la faim, etc) pour engendrer une motivation plus forte que la motivation à pen­ser tel ou tel sujet. Alors la pensée change de sens.
15/ Faut-il donner au "sens" d'un mot le même contenu qu'au "sens" d'un discours? (6)
Selon notre modèle, le mot est un lieu de l'espace mental, et son "sens" est plutôt un contenu statique, tandis que le discours est plutôt un voyage dans l'espace mental, et son "sens" contient les intentions de cette action. Néan­moins, on verra plus loin que le discours, en tant que combinaison de concepts, a aussi un aspect statique, et on verra aussi qu'il y a des intentions dans l'idée d'un mot isolé: Il faut penser "sens" comme contenu et comme direction.
16/ Si l'attention ou la conscience est produite par les passions, les ani­maux ont-ils conscience? (6)
Pour que le cerveau des animaux leur soit utile, il doit associer vécus sensoriels et passions, engendrant attention et intérêt pour les objets utiles aux passions: Alors le chien voit l'image d'un lapin lorsqu'il en flaire la trace. Mais il n'a pas la capacité à faire les associa­tions indirectes qui nous permettent d'attacher intérêt au mot "lapin" par ses rapports linguistiques. Quand l'animal s'intéresse au mot, c'est qu'un dressage humain l'a associé direc­tement à ses passions par des récompen­ses ou des châtiments systématiques.
17/ Si nous pensons sous la pression de passions, comment les aper­ce­voir en soi, ou chez les autres? (6)
Notre pensée consciente est cachée à l'observateur extérieur, mais pas toujours nos passions. Inversement, elles nous sont masquées par l'atten­tion qu'elles nous excitent pour leur objet. Mais si l'observateur intro­spectif prend intérêt non seulement à sa pensée, mais aussi à la passion qui la mobi­lise, alors il prend conscience de ce qui l'attache à l'objet pensé, et du sens de cette pensée.

2. Les mots

2-1. L'aspect le plus évident de la pensée discursive est qu'elle se mani­feste par des discours faits surtout de suites de mots: On se les murmure à soi-même, on les dit ou les écrit, on les écoute ou les lit. Mais qu'est-ce que les mots? Nous proposons d'exposer que:
Les mots sont les symboles de concepts déterminés par la langue.
Précisons d'abord que par "symboles", nous signifions des objets, ici les groupes de lettres (graphèmes) ou de sons (phonèmes) des mots, que chacun associe par sa propre application d'une convention sociale à des sens plus ou moins imposés et enseignés par la société. Ce caractère con­venu, imposé et socialisé des symboles les oppose aux signes, qui sont eux aussi des objets ayant un rapport avec du sens, mais ici un rapport naturel et spontané, résul­tant uniquement de la nature de ces objets et de ces sens. Ex/ Un phare est signe du récif sur lequel il est construit, il "évoque" ce récif par la nécessité naturelle qu'il repose sur quelque chose; par contre, le rythme des signaux lumineux émis par ce phare est symbole de sa position selon un rapport arbi­traire consigné dans des Tables de Signaux des Phares et Balises, nous dirons que ce rythme "invoque" cette position. De même, nous dirons que les mots invo­quent, et non pas évoquent, leur sens. Alors, lorsque nous lisons ou enten­dons du discours, ou lorsque nous en pensons pour nous-mêmes, les lettres ou les sons qui s'assemblent en mots, les mots qui s'assemblent en phrases, les phrases qui s'assemblent en discours ne sont d'abord que des successions sonores ou graphiques dont il faut que nous produisions nous-mêmes le sens. Et de fait, si un discours nous ennuie ou s'il est en langue inconnue, et que nous ne voulons ou ne pouvons voir dans cet objet des symboles de sens, alors il reste bien un défilé d'événements sonores ou graphiques, sans effet invo­catoire.
Notons que symbole et signe caractérisent des rapports d'objet à sens, pas ces objets eux-mêmes: Un même objet peut être symbole d'un sens et signe d'un autre. Ainsi les mots, qui sont symboles de leur sens lin­guistique, sont aussi signes des origines et de l'évolution de leur langue, par les ressemblances et différences de leurs orthographes et pronon­cia­tions avec celles de mots voisins, d'ancêtres étymologiques, ou d'équiva­lents dans d'autres langues. C'est pourquoi les linguistes, qui s'intéressent à la forme des langues, voient les mots comme des signes, tandis que les sémanticiens et nous-mêmes, qui nous occupons du sens, doivent voir dans les mots des symboles.
Remarquons aussi que les discours mélangent aux symboles des signes: Certains sont spontanés, ainsi les signes non linguistiques repérés par les graphologues dans l'écriture manuscrite, ou par chacun dans l'intonation des discours oraux. D'autres sont inclus dans les règles linguistiques, ainsi les successions de gauche à droite des mots, les blancs ou les silences entre eux, qui indiquent de manière naturelle la succession des images, leurs associa­tions, et leurs séparations.
2-2. Puisque les mots ont des rapports convenus à leur sens, ils ne peu­vent engendrer son invocation que grâce à l'éducation qui impose à cha­que individu d'associer ces symboles à ses images personnelles, mais orientées et limitées par ce que nous impose le respect de la langue des dictionnaires. Alors, que nous impose-t-elle? Dans son Cours de Linguis­tique Générale, Saussure observe que les images associées aux mots par la langue sont des concepts, c'est-à-dire des généralisations d'images ou idées, délimitées par des contraintes linguistiques et sociales. Alors, les mots sont les noms des lieux de la carte officielle des idées. Comme le fait Saussure, soulignons que les mots invoquent par leur concept une idée, pas telle image instantanée appar­tenant à cette idée. Ex/ Le mot "table" nomme l'idée de table, il ne nomme pas cette table mainte­nant dans ma cuisine, qui est pourtant bien une "table". En effet, si les mots nommaient des vécus instantanés au lieu de nommer des manières d'être, ils ne pourraient pas avoir un usage général, leur concept ne pourrait pas porter les connaissances que l'humanité accu­mule sur ses vécus voisins mais jamais identiques. L'inconvénient de cette valeur con­cep­tuelle des mots, pas narrative ni désignative, est que les expériences et aléas de notre propre vie et éducation ajustent plus ou moins bien nos propres images et généralisations, bref nos idées, à ces concepts. Suffi­rait-il alors que nous recevions une éducation sans défauts pour atteindre une correspondance parfaite entre les mots et nos idées des concepts? Il se trouve que non: Comme le note Saussure, les con­cepts ne sont pas précisément délimités. Alors ces mots qui nous servent à lier notre pro­pre réseau d'images et le réseau des concepts joignent deux scènes bru­meuses, dont les lieux ont des contours flous, des limites imprécises et changeantes, et mal repérés sur la carte linguistique.
2-3. Pour bien comprendre la réalité de ce flou linguistique et concep­tuel, revenons à ce mot très simple: "table". Nous associons instanta­né­ment ce symbole graphique ou sonore à notre image d'un objet plat, muni de pieds. Pourtant, si on nous demandait d'aller acheter une table pour la cuisine, nous verrions bien alors qu'il y a des objets très diffé­rents invoqués par "table". Il est vrai que nous reconnaissons dans tous ces objets un quelque chose qu'ils ont en commun. C'est ce quelque chose qui constitue notre propre idée, et qui approche le concept asso­cié au symbole "table". Mais pouvez-vous me préciser dans quelles limi­tes de dimensions, de forme, de planéité, etc, un objet plat muni de pieds reste une table?
Dans cet exemple du concept "table", cette difficulté que chacun peut avoir à le préciser exactement peut se réduire à délimiter ses propriétés matérielles (ex/ par des normes AFNOR régissant le meuble "table"). La délimitation du concept devient moins codifiable pour des mots inti­mis­tes comme "liberté", dont on ne sait pas bien ce qu'ils doivent inclure et exclure. Il y a aussi beaucoup de cas où, par paresse, poids historique ou sottise de l'usage ordi­naire, la langue commune emploie le même mot pour des idées manifestement distinctes. C'est le cas évident des homo­nymes comme "vers" (pluriel de "ver" et préposition signifiant dans la direction de), mais bien plus dangereu­sement et fréquemment celui de mots auxquels la langue permet diverses significations superficiel­lement voisines. Ainsi, la langue française utilise souvent le même mot pour nommer une action et son résultat: Ex/ le mot "union" invoque à la fois le rapprochement des parties, et l'assemblage résul­tant de leur conti­guïté; et alors le domaine du concept linguistique "union" inclut à la fois l'action complémentaire des différentes parties, leur rappro­chement, et leur assemblage. Ces confusions linguistiques contribuent beau­coup à la confusion des esprits, et sont une source de littérature et de philosophie.
Lorsque ces confusions de sens ne résultent pas du laxisme des autorités linguistiques, mais de la difficulté à préciser les concepts, on les constate surtout lorsque les mots invoquent des proprié­tés, des sentiments, et surtout des propriétés de propriétés, plutôt que des objets exter­nes. Ces difficultés par l'abstraction se présentent entre autres en philosophie. Ainsi, dans son Nouveau vocabulaire philosophique, A.Cuvillier cite 4 emplois suc­cessifs du mot "transcendance", tous peu clairs et tous diffé­rents, de Kant à Heidegger. En effet, si un mot invoque le quelque chose de commun à plusieurs domaines mal délimités, ce quelque chose et ce domaine commun peuvent devenir plus imprécis encore. On verra cependant plus loin que l'abstraction n'engendre pas fatalement l'impré­cision, elle peut même la réduire, au prix d'efforts de rigueur, comme en mathématiques. On verra aussi que l'insertion des mots dans les dis­cours, et des discours dans leur contexte, peut en préciser beaucoup les sens, par délimitations mutuelles et par cohérence de l'ensemble.
2-4. Ces formations éventuelles de pensées précises doivent néanmoins se faire à partir des flous linguistique et personnel. Alors, même s'il se trouve que notre propre idée de tel et tel mot est bien précise, et si en combinant ces sens dans une phrase, nous savons exactement ce que nous avons voulu dire, il se peut que notre discours prenne un autre sens pour nos interlocuteurs. Et si nous donnons une certaine interprétation à notre combinaison de sens d'un discours qu'on nous fait, elle peut s'écarter de la pensée de son énonciateur. Bref, ce n'est jamais évident de comprendre ni de se faire comprendre, surtout dans les discussions d'idées. Le lecteur malicieux remarquera d'ailleurs qu'il y a deux caté­gories principales d'échanges d'idées: 1/ Les dialogues de sourds, où personne ne comprend personne; 2/ Les discus­sions à côté du sujet, où faute de savoir de quoi il aurait dû s'agir, on se rabat sur une question plus amusante, et d'ailleurs mieux délimitée, ex/ un à-côté politique ou un aspect de moeurs.
Pour éviter ces écueils, et construire des sens avec les discours, il faut posé­ment et honnêtement rechercher pour leurs mots les sens qu'ils peuvent avoir, puis rechercher les combinaisons les plus vraisemblables de ces sens dans le contexte. Cette approche précautionneuse et méfiante dans le flou des con­cepts ne fera pas toujours sortir du brouillard des significations. Mais ce principe de méfiance envers les mots et nous-mêmes empêche de décider trop naïvement des sens. Les con­cepts peuvent nous sortir de nos petites ornières mentales, évitons qu'ils nous fassent errer dans la campagne infinie des interprétations.
Discussions:
1/ Saussure observe que les mots sont souvent des syntagmes, c.a.d qu'ils assemblent des parties ayant chacune du sens. Ex/ "interactions" assemble "inter" qui signifie entre, mutuel, réciproque, avec "action", et avec "s" qui signifie plusieurs. Cela diminue-t-il l'arbitraire de leur rela­tion à du sens? (1)
L'assemblage de parties dans le syntagme est signe du caractère com­posé de ce qu'il invoque. Mais ces parties sont-elles mêmes des sym­bo­les. Alors le syntagme est en partie un signe et en partie un symbole de son sens.
2/ Un chien bien dressé se sert-il de signes ou de symboles? (1)
Lorsque le chien flaire la piste d'un lapin, il utilise un signe. Lorsqu'il répond à son nom, c'est un symbole, acquis par dressage. Ce n'est pas un hasard si le chien n'utilise de symboles que dans ses rapports à l'homme: C'est la plus grande puissance intellectuelle de l'humain qui conçoit les idées assez distinctement pour les attacher à des objets arbi­traires.
3/ Quand l'homme préhistorique inventait le langage, était-il plutôt porté à exprimer les sens par des sons ou par des dessins? (1)
L'homme utilise spontanément des sons comme signes (ex/ aïe! ), ils font donc des symboles très expressifs, mais leur caractère fugitif les rend mal ensei­gnables. Les dessins sont plus froids, mais plus faciles à trans­mettre, et font donc de meilleurs symboles (ex/ les hiéroglyphes).
4/ Imagine-t-on directement un sens depuis l'écriture des mots, ou passe-t-on par l'intermédiaire des sons associés au graphème? (1)
L'habitude fait passer directement du symbole, sonore ou graphique, au sens. Mais si le symbole est mal connu, on passe par l'intermédiaire de la forme qu'on a apprise pour lui penser un sens, et qui est écrite ou orale, suivant les cas. Ex/ Les mots savants sont souvent appris par l'écrit, les injures par l'oral. C'est pourquoi les mal lettrés, peu habitués à l'écrit, cherchent les sens en disant les mots, tandis que les éduqués les voient d'un bloc.
5/ Les noms d'individus sont-ils des concepts? (2)
Le symbole "M.Dupont" n'évoque pas telle vision fugitive de mon voisin de palier, mais invoque cet individu qui vit dans l'appartement d'à côté, avec telles habitudes, etc. C'est donc un concept, en ce qu'il englobe toutes ses manifestations possibles, pas certaines d'entre elles seu­lement.
6/ Pensons-nous des idées ou des concepts? (2)
Le concept est un fait social, linguistique, en rapport avec des faits indivi­duels, les idées de chaque individu. Chacun pense les idées que le nom du concept lui invoque, et tend plus ou moins à atteindre le con­cept, ... pour autant qu'il y en ait bien un!
7/ Les concepts apparaissent-ils avant ou après les mots? (2)
On peut admettre qu'il y a d'abord le besoin d'exprimer quelque idée, puis vient le symbole, puis son utilisation généralisée, le concept corres­pondant à cette utilisation et les idées individuelles sur ce concept. Alors l'idée du concept précède, mais le concept suit le mot.
8/ Le dictionnaire indique-t-il les sens des mots pour en décrire l'usage, ou pour l'imposer? (3)
Selon leurs préfaces, les dictionnaires ne font qu'exposer l'usage, ils n'impo­sent rien. Mais si on ne suit pas cet usage, on est exclu de la langue!
9/ Un objet plat, rond, d'environ 5 millimètres de diamètre, muni d'un pied pointu, est-il une table? (3)
Ce petit objet plat n'est pas une table ni un champignon, c'est une punaise! Mais ce pourrait être une table pour un très petit nain. Alors, peut-être que le sens le plus solide de "table" n'est pas dans sa forme ni sa taille, mais dans sa raison d'être, c.a.d son usage.
10/ Si on définit un concept par ce qui est en commun, n'inclut-on que les ana­logies, ou aussi les exclusions? (3)
Par exemple, si je définis "couleur" comme le commun à diverses taches jaunes, rouges, vertes, etc, qu'y a-t-il d'inclus et y a-t-il de l'exclus? Si 2 ronds de même taille sont l'un vert, l'autre jaune, ils diffè­rent par leur couleur et leur position. Si on ajoute d'autres ronds jaunes ou verts ou autres, si on tourne la figure, si on la déforme, on approche le concept de couleur par ce qui convient (inclus) ou non (exclu) à l'idée dans la diversité de notre sensation.
11/ En quoi mon idée spontanée d'une ligne diffère-t-elle du concept mathé­matique de même symbole? (4)
Il y a 2 manières spontanées d'imaginer une ligne: par le déplacement d'un point, par la limite d'une surface. Les mathématiques utilisent l'ap­proche la plus cohérente au système de leurs raisonnements, et pour comprendre le concept utilisé dans leur discours, nous devons ajuster nos idées de point, limite, surface,... avec ce discours.
12/ Dans une expression, ex/ "plat de résistance", le sens de ses mots est-il influencé par son contexte? (4)
Le mot "plat" a au moins les sens: surface sans bosses ni courbures, et partie du repas; le mot "résistance" a les sens: refus, capacité à durer, et capacité à supporter les chocs. Alors l'expression "plat de résistance" pourrait avoir 2 ´ 3 = 6 sens par combinaison des sens de ses mots. Néanmoins la combinaison (partie du repas - capable de durer) vient plus facilement à l'esprit dans la vie quotidienne. D'autre part, dans le contexte de la construction d'un pont, la combinaison (surface sans bos­ses - capacité à supporter les chocs) serait plus naturelle.
13/ Si les échanges d'idées sont des dialogues de sourds, ou à côté du sujet, y a-t-il des échanges d'idées? (4)
Les discussions ne sont pas très favorables à un approfondissement des idées. Mais elles sont très efficaces à montrer qu'il y a des points de vue différents. C'est utile car nous ignorons les autres manières de penser davan­tage par oubli de les penser que par incapacité à le faire.
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3. Les concepts

3-1. On a vu ch. précédent que les mots invoquent des concepts, que chaque usager de la langue doit lui-même produire ces invocations, et que son édu­cation linguistique ne l'y guide pas très précisément. Alors, si nous voulons comprendre ce qu'il y a sous nos mots et ceux des autres individus, nous devons nous demander ce que chacun peut mettre sous les concepts, ces images généralisées invoquées par les mots. Nous pro­po­sons ici de développer l'affirmation que:
Les concepts ont toujours deux faces: l'une est extensive, l'autre est intensive.
3-2. Par face extensive du concept, son "extension", il faut compren­dre ces multiples vécus individuels dont certains aspects réalisent, con­cré­ti­sent, servent d'exemple à l'idée invoquée par le nom du concept. Cette extension peut être la perception d'objets sensoriels externes, dits maté­riels, ex/ chaque vécu d'une table appartient à l'extension du con­cept "table", toutes les images de tables appartiennent à l'extension du con­cept "meuble", etc. Mais beaucoup de mots invoquent des vécus mi-intimes mi-externes, ex/ "liberté", ou des élaborations théoriques, ex/ "économie", de sorte qu'il faut comprendre dans l'extension plus géné­ralement des vécus avec leurs émotions, et toutes les expériences inti­mes, comme la rêverie, les surprises, les plaisirs, le malheur, les ressem­blances, les incohérences, etc.
Cette face extensive du sens des concepts est souvent dite "objective", car elle englobe ce par quoi les objets s'imposent à tous: On les vit, on observe ce vécu, on note ses caractères, on le décrit, bref on en fait l'objet de notre examen, vu comme hors de l'esprit qui le juge, et uti­li­sable pour ses fins. Ex/ Soit plu­sieurs vécus faisant partie de l'extension de "aigu": un coup de sifflet, une pointe d'aiguille, une remarque ironi­que. J'y trouve aigu dans l'observation ou la remémoration de ces vécus: j'ai les sens et l'esprit en alerte, je note dans ces diverses images comme aspect aigu une manière de titiller mes nerfs, de m'agacer l'esprit, etc, c'est l'aspect objectif de "aigu", qui justifie ce rapproche­ment de vécus semblant très divers.
Or, pour cet examen que nous croyons objectif, nous devons utiliser pas seulement nos sens, mais aussi nos habitudes perceptives, nos idées descrip­tives, c.a.d que nous suivons des modèles perceptifs que la vie et l'éducation de notre attention imposent aux excitations de nos sens. De plus, cette approche du vécu est soumise aux circonstances de la vie qui nous présente ses objets. Or la vie est menée par des facteurs externes ou intimes qui nous échappent, ce qu'ils nous présentent peut ou non servir d'extension aux concepts, c'est à nous de l'y trouver. Pour cela nous devons être guidés par notre idée du concept, l'autre face du sens du mot, son intension:
3-3. La face intensive du concept, son "intension" (avec un "s" comme dans "intensité"), est la propriété, le caractère, l'aspect particulier, bref l'Idée (assez platonicienne, voir discussion 4 ci-dessous) associée à son nom, qui guide l'attention sur cet aspect commun à tous les objets de l'extension. Ex/ On peut sélectionner la couleur d'objets visuels à par­tir de l'attention à un aspect commun au rouge, au bleu, etc, qu'on peut expri­mer comme visuel, surgissant par l'éclairement, indépendant de la forme et des lignes, etc. De même, on peut rechercher liberté dans notre vécu comme cet aspect des sensations kinesthésiques de nos gestes dont le mouvement se fait sans efforts ni douleurs, en accord avec le désir, etc.
Cette face intensive du sens des mots est souvent dite "subjective", parce que sa source est dans les intentions (avec un "t") du sujet pen­sant: Elles guident son attention à choisir, sélectionner, construire le sens pour ses motivations en choisissant dans le polysensoriel que la vie pré­sente à la conscience. Ex/ L'attention à la couleur est motivée par l'uti­lité de cette catégorie dont les informations et les associations pas­sionnel­les sont très différentes et complé­mentaires de celles des lignes et surfa­ces géomé­triques, etc.
Comme l'aspect extensif du sens, son aspect intensif ne se suffit pas, car le sujet pensant privé des références perceptives de l'extension du concept tombe dans un imaginaire arbitraire et s'égare dans des idéali­sations erronées. Ex/ Celui qui n'a pas "aimé" peut bien y aspirer et se documenter par les romans ou la psychologie, tout cela ne lui fait pas comprendre la dépendance orga­nique envers l'être "aimé", qui est la contrepartie cachée des satisfactions qu'il apporte.
3-4. On peut compenser l'absence d'intention d'une approche exten­sive du concept et l'irréalisme d'une approche intensive en combinant ces 2 approches: Nous donnons du réalisme à notre intension du mot en la nourrissant de notre mémoire ou notre vécu d'images, et nous don­nons du sens à notre remémo­ration ou notre vécu d'images en les rap­portant à leurs concepts. Ces deux sources du sens sont limitées et sujet­tes aux erreurs. Mais nous pouvons utiliser mieux chacune d'elles par sa coopé­ration avec l'autre pour l'union idéale des 2 faces du concept. Ex/ Que signifie "choisir"? Par son aspect intensif, choisir m'invoque désirer, pré­férer, écarter ; mais si j'examine un exemple, j'y vois aimer ceci, lais­ser cela ; alors "choisir" est à la fois aimer et désigner ce qui y corres­pond; cela reconnu, on peut creuser de même manière "aimer" et "désigner"; etc.
Plus généralement, le concept combine une approche subjective par son aspect intensif, et une approche objective par son aspect extensif. Alors, par l'affirmation ci-dessus qu'il a toujours ces deux faces, nous exprimons que les aspects extensif et intensif du concept ont la complé­mentarité de l'objectif et du subjectif: Lorsque nous comprenons le sens d'un mot par des images prises dans son extension, nous invoquons ou imaginons non pas la diversité des aspects attachés aux objets portant ces images, mais ceux de ces aspects que notre subjectivité doit choisir pour incarner la face intensive du concept. Et inversement, quand nous vou­lons penser le concept, cette intention cesse de n'être qu'une aspiration subjective vers l'Idée dès que nous pouvons la préciser par ses incarna­tions, sa réalisation objective comme perception d'objets, ou remémora­tion d'images issues de nos vécus, c.a.d la face exten­sive du sens.
3-5. Bref, il faut invoquer et combiner les deux faces du concept pour bien le saisir. Cette dualité du sens des mots en suggère une approche expérimentale, par le moyen suivant:
Soit un mot: 1/ Je dresse une liste (extensive) de vécus qui semblent bien exemplaires de ce mot; 2/ Je dresse une liste (intensive) d'idées, qui semblent bien qualifier ce même mot; 3/ J'augmente la liste exten­sive en y ajoutant des exemples invoqués par les idées de la liste inten­sive, pourvu qu'ils soient compatibles avec le mot initial; 4/ Je recherche d'après les objets de la liste extensive des idées complétant la liste inten­sive; 5/ Et pour finir, je conserve les couples (image extensive)(idée intensive) qui s'accordent avec le mot initial: ce sont les sens de ce mot.
Admettons que cette expérience d'imagination d'exemples et d'invo­cation d'idées exige pour aboutir beaucoup de souplesse d'esprit et de rigueur intellectuelle, qualités pas très compatibles! Mais cette combi­nai­son d'appro­ches extensive et intensive, objective et subjective, force l'esprit à des opé­rations mécaniques qui secouent les habitudes mentales, et réveillent les associations endormies. Ce n'est donc pas perdre son temps que de s'y livrer pour examiner des mots importants. De plus, elle confronte à l'intimité et aux ambiguïtés du sens des mots, ce qui est une expérience philoso­phique fonda­mentale, sans laquelle on ne peut satis­faire aux exigences du Bien Penser avec des mots et leurs concepts.
Discussions:
1/ Pourquoi examiner l'emploi des mots? (1)
Les concepts n'étant pas très délimités, chaque mot peut invoquer légi­ti­mement beaucoup d'idées, dont celles que nous ne pensons pas sponta­nément. Or nous parcourons notre réseau mental sous la pression de circon­stances qui nous égarent, ou par l'habitude qui nous tient dans son ornière. Alors notre pensée est mal menée, d'autant que les urgences habituelles du discours ne nous laissent pas le temps d'y songer.
2/ Est-ce l'objet lui-même, ou son vécu mental, qui fait l'aspect extensif du concept? (2)
Le concept est pensé, il ne peut pas être ce qui est hors de la pensée elle-même. Alors la pensée doit examiner son vécu intime de l'objet pour en extraire l'aspect extensif du concept.
3/ Pourquoi est-ce plus facile de comprendre "devant, derrière" que "à droite, à gauche"? (2)
L'intension des mots d'auto-orientation comporte fondamentalement des aspects kinesthésiques que l'éducation officielle omet de préciser. Mais "devant, derrière" comportent de plus dans leur extension ordi­naire (pas celle des aveugles de naissance) des aspects visuels, mieux enseignés.
4/ L'intension du concept en est-elle sa "compréhension"? (3)
Ici nous appelons "intension" ce que d'autres préfèrent appeler la "compréhension". Nous refusons cette dénomination parce qu'elle sug­gère que la compré­hension de l'intension suffit à celle du concept. Or, en tant que philosophe empi­rique, nous croyons fermement que l'on comprend le concept en se le représen­tant par une image vivante, qui est puisée dans notre vécu, donc dans l'exten­sion du concept, et pas seulement dans nos intentions sur ce vécu. Alors "intension" nous plaît par sa symétrie et complémentarité avec "extension", que ne suggèrent pas ses équivalents habituels "compréhension, idée, conno­tation". Et surtout "intension" suggère "intention". Or comme le dit déjà Platon: Ce qui communique la vérité aux objets connaissables et la faculté de connaître au sujet, /.../ c'est l'idée du Bien. Autrement dit, l'intension est tirée de l'extension par notre bien, nos intérêts, nos intentions, qui éclairent les objets de l'extension par la lumière du Bien, pour repren­dre l'image donnée par Platon dans La République.
5/ Quelle est l'extension de "Robespierre", si son intension contient Le révolutionnaire décapité en 1794? Et si elle est ce que l'Histoire sait de Robes­pierre? (3)
L'expression "révolutionnaire décapité en 1794" guide l'attention vers l'image d'un humain, avec l'extension com­mune à cet homme et au nom "Robespierre". Par contre, "ce que l'histoire sait de Robes­pierre" invoque plutôt des documents historiques. Plus généra­lement, "intension" et "extension" s'appliquent au sens des ex­pressions linguisti­ques, pas seulement au sens de leurs concepts.
6/ Dans les dictionnaires de base, les mots sont expliqués par une défini­tion, suivie d'exemples. Pourquoi? (3)
En fait, la plupart des définitions des dictionnaires ne sont que des syno­nymies. Néanmoins, elles ont l'intention d'expliquer l'intension du concept, elles provoquent une attente de l'imagination, qui guide l'interprétation des exemples, eux-mêmes appartenant à l'extension, avec ses insuffisances propres.
7/ Pourquoi les mots d'action signifient-ils souvent aussi son résultat, ex/ "jugement" signifie action de juger et écrit consignant la décision du juge? (3)
La confusion entre une action et son résultat est facile lorsque l'inten­sion de cette action contient l'aspiration à ce résultat, et l'extension de cette action va jusqu'à sa réalisation. C'est le cas pour "juger", mais pas pour "marcher", qui ne contient aucun but.
8/ S'il y a union de l'aspect extensif et intensif du sens, comment les exposer séparément? (4)
Nous exposons "l'extension" par.2 comme réalisant l'idée, qui est l'inten­sion. Et nous exposons "l'intension" par.3 comme l'aspect com­mun aux objets de l'extension: On sépare mal ce qui va ensemble!
9/ Les associations d'idées servent-elles l'extension ou l'intension des concepts? (4)
Dans les associations spontanées, l'extension du concept vient plutôt avec des images vécues, et l'intension plutôt avec des mots. Pour penser mieux que ces produits spontanés, on doit cultiver des asso­ciations d'images par les incitations des mots, et des mots par les incita­tions d'images.
10/ Puisque extension et intension sont complémentaires, leurs domai­nes vont-ils de pair? (4)
Exemple: L'extension de "meuble" est plus peuplée que celle de "table", et son intension objet domestique est moins exigeante que celle de "table", à savoir objet domestique sur lequel on pose d'au­tres objets. Ou encore, l'extension de "plaisir" fait partie de celle de "perception", parce que "plaisir" est perception intime accompagnant la satisfaction de besoins. Alors plus l'intension est détaillée, et plus son extension est petite; et inversement.
11/ "Table" est un exemple de "meuble". Mais des caractéristiques de "table" sont absentes du concept "meuble". Alors, comment "table" est-il un "meuble"? (4)
L'extension de "table" est incluse dans l'extension de "meuble", car l'inten­sion de "table" ajoute à celle de "meuble" des aspects non excluants, mais non exigés, dans l'intension de "meuble": Inclure, c'est ne pas exclure!
12/ Comment souplesse et rigueur concourent-ils à la compréhension du sens? (5)
Il faut de la souplesse d'esprit pour passer d'une approche subjective du sens à une approche objective et inversement. Il faut de la rigueur pour contrôler l'approche subjective par l'approche objective et inver­sement.
13/ Ce qu'on examine ici comme sens des concepts semble appelé "signifié" par les sémanticiens. Faut-il préférer leur appellation? (5)
Cela dépend du contenu de "signifié"! Les sémanticiens appellent "signifiant" le symbole, "signifié" le concept ou peut-être l'intension du concept, et "référence" l'extension du concept ou peut-être ce qui l'en­gendre par excitation de nos sens. Derrière toute terminologie, il faut une conception d'ensemble sur ce qu'on nomme et pourquoi. Dans cet ouvrage, nous exposons une conception, d'autres font la terminologie.

4. Extension et socialité des concepts

4-1. On a vu au ch. précédent que le concept unit une diversité d'ima­ges, son extension, sous une Idée commune. Cette diversité résulte des vécus indivi­duels, qui eux-mêmes dépendent fortement de leur environ­nement social. Alors même si nous oublions que le concept linguistique est imposé par l'usage social de son symbole, nous ne pouvons éviter de le penser d'après notre propre société. Cette dépendance sociale du con­cept y apporte des équivoques et des incohérences, mais aussi en force le contenu à avancer avec la société. Alors voyons comment:
La vie en société commande l'extension des concepts.
4-2. D'abord, la société ne nous donne pas le droit de penser n'importe quoi avec un mot, nous sommes restreints aux images et idées que sa langue accepte pour ce mot: Puisque les mots sont des symboles (ch.2), leur valeur est conven­tionnelle, et il faut bien que la société fasse cette convention. Alors nous devons comprendre puis tirer parti de cette socialité des concepts, en vue d'en extraire ce qu'elle contient de con­naissances, d'utilité et de sagesse implicites, tout en redoutant ce qu'elle peut contenir d'illusions collectives, d'incohérences et de malhonnêtetés consacrées.
Du moins, cet usage collectif du mot le contraint à du bon sens, par les nécessités de la communication: Il faut que le concept contienne une idée que les autres s'en font et m'expriment par leur mot, il faut aussi que mon mot leur transmette une idée, enfin il faut que mon idée du concept maintienne pour moi-même une certaine stabilité.
Ces nécessités de l'usage ne doivent pas mener à une confiance exces­sive en la langue, mais néanmoins c'est raisonnable de croire que ses mots ont du sens. Ce n'est pas au hasard que la société choisit, diffé­ren­cie et nomme ses concepts. On peut y voir principalement trois sor­tes de raisons d'être: 1/ Des facteurs liés à la nature de la société, avec ses interactions humaines, pour lesquelles chaque mot doit distinguer ce qui a de l'importance et aussi qui peut se transmettre facilement, ex/ les con­cepts attachés à des droits de propriété, précisés par des Codes, transmis par des cours de Droit, et maintenus par des Tribunaux. 2/ Des raisons liées aux capacités perceptives et cognitives de la nature humaine, qui font que le mot invoque ce que l'homme peut percevoir en soi et autour de soi, ex/ les concepts attachés aux idées scientifiques, qui se réfèrent en définitive à nos capacités de mesure. 3/ Des raisons liées à la nature des choses, qui imposent au contenu des concepts les lois de ce qui peut être expérimenté et pensé; ex/ les mots d'objets extérieurs contiennent dans leur sens les lois de la nature auxquelles ces objets obéissent. Alors, ayons du respect pour le dictionnaire, qui rassemble, distingue et conserve les concepts produits par ces puissants facteurs!
4-3. Ces facteurs du sens des concepts sont de plus interdépendants, car la société est faite d'individus soumis aux mêmes lois humaines, et qui en mani­festent l'effet lorsqu'ils comprennent, utilisent et transmettent le sens chacun pour son compte. Autrement dit, les nécessités du concept sont en chacun de nous, et pourtant nous dépassent:
Comparons de nouveau à une carte de géographie (ch.1-3): L'espace y est réparti, nommé et délimité par l'humanité entre diverses zones, nations, départements, communes, et aussi accidents particulièrement remarquables (rivières, montagnes, etc). Parmi ces lieux et domaines nommés, certains ont des limites ou frontières sans justifications éviden­tes, venant de compromis après des guerres territoriales. Mais la plupart des limites correspondent à des frontières naturelles claires: berges d'un fleuve, bord d'une falaise, ligne des crêtes d'une chaîne de montagnes, etc. En effet, ces limites physiques impliquent des contraintes ressenties par l'humanité, et donc acceptées sans trop de contestations.
De même, les mots ont des limites sémantiques socialement accep­tées, des domaines de sens englobant divers aspects de l'expérience humaine, de manière en partie arbitraire et mouvante, mais le plus sou­vent d'après des caractères naturels assez manifestes. Ex/ Le mot "force" invoque un agent capable de modifier un état, il se distingue du résultat de cette modification, qui est plutôt le territoire du mot "changement". Alors si on emploie "force" dans l'expression "force d'inertie", on marque ce qu'il faut pour vaincre ce phénomène nécessaire qu'est la résistance des masses au changement d'état.
Même les bizarreries des partages entre domaines de sens ont souvent une sagesse cachée, suggérée par la durabilité du succès de ces partages de sens. Il ne faut donc pas traiter l'usage social des mots avec légèreté: Non seulement on en nierait l'idée et on ne se ferait pas comprendre, mais on perdrait aussi des millénaires d'efforts de la civilisation pour préciser et définir ce qui est et ce qui importe.
4-4. En effet, les moyens mentaux de l'homme étaient déjà à la dispo­sition de l'homme préhistorique, et pourtant il n'avait que très peu des concepts évi­dents pour l'homme moderne. C'est donc que nos idées ne résultent pas seule­ment de nos capacités individuelles, elles résultent aussi des pressions initian­tes, stimulantes, formantes et déformantes de notre environnement social: Aussi intelligent que soit un individu, il ne peut à lui seul inventer le langage, l'écriture, les techniques, les arts et les sciences qui permettent sa vie, civilisée ou non. Alors, il doit recevoir le contenu des mots comme un outil mental, transmis par les membres de la société qui l'utilisent, et éventuellement il l'améliore, ou le transmet à son tour.
En effet, lorsqu'un individu naît, il est entouré d'objets qui caractéri­sent sa société, et d'humains qui agissent, parlent et pensent selon les concepts de cette société. Ces usages des mots sont mis en oeuvre par les humains qui entourent ce nouveau-né, comme les objets et outils matériels. Il perçoit alors ces mots comme il perçoit les outils et objets divers qui l'entourent, par une existence perceptive, leur utilisation par­lée ou écrite, et ce qui l'accompagne, des conduites verbales et des pra­tiques gestuel­les associées à ces mots. Ainsi le nouvel individu, avec ses capacités perceptives et intellectuelles, saisit l'extension donnée aux mots, renfor­cée et précisée par l'enseignement explicite, il imite cet usage, il le met au service de ses propres besoins selon sa propre habileté et créativité, et il contribue à son tour à cette extension.
Dans cette acquisition des concepts par leur extension sociale, il peut y avoir la principale source de leurs progrès au cours du temps. En effet, la situation semble assez analogue à celle ayant conduit au progrès des outils: Pour l'homme du paléolithique, le principal outil était une pierre sans manche, utilisée à casser ou à frapper. Puis l'homme a précisé l'outil marteau comme cette pierre, puis un fer, lié à un manche, et l'a utilisé avec des burins ou des chevilles. Ces progrès ont mené au marteau moderne en acier solidement emmanché, pour lequel il a fallu savoir tra­vailler les métaux, durs à froid, mais mou­lables à chaud en une masse trouée. Et cette métallurgie elle-même a exi­gé des outils et connaissances techniques peu évidents, fours, poterie, minerais, alliages, etc. Alors même le marteau, cet outil qui nous semble si simple, est arrivé à sa per­fection actuelle par sa dépendance de la civilisation dont il est le produit.
De même pour les concepts: Au début, l'homme n'avait que sa capa­cité à mémoriser des perceptions, le jour, la nuit, la douleur, etc, mais sans mots auxquels les attacher. Puis les groupes humains ont fixé et transmis un langage qui n'était d'abord que des cris de choses utiles, de situations excitantes et de passions pressantes. On pouvait alors per­ce­voir et nommer les ressemblances de choses, de situations, de senti­ments. Mais ces avances des concepts vers plus de précision ou de géné­ralité exigeaient que les concepts à distinguer ou à rassembler soient déjà là. Ex/ L'homme n'a pu concevoir le concept de "science" qu'après avoir déjà l'usage de "description", qui lui-même exige les moyens de ces descriptions, entre autres des concepts de quantité (grandeur, nom­bre, mesure) et de durée (temps). De plus, la descrip­tion n'a de valeur prédictive, et ainsi scientifique, que si elle porte sur des objets assez sim­ples et des circonstances assez isolables pour qu'il y ait reproductibilité des effets de ces causes. Alors, la science à ses débuts ne pouvait mon­trer sa puissance que sur le nombre, la figure, ou le mouvement des astres, eux-mêmes des concepts peu évidents.
4-5. Ces considérations sur l'interdépendance des évolutions des con­cepts impliquent cependant que leurs progrès ne sont pas assurés. En effet, inter­dépendance engendre complexité, fragilité, équivoques. Et évolution contient éloignement des nécessités originelles. Alors c'est souvent plus éclairant de chercher le sens des mots dans un bon diction­naire étymologique et historique que dans les définitions vagues et les exemples peu cohérents d'un diction­naire ordinaire. En effet, l'usage du concept participe aux erreurs, aux insuf­fisances, ou même aux décaden­ces de la civilisation. Il est plus sujet à ces dégradations que les outils et techniques, car son existence et son utilité sont plus ambiguës que les leurs: L'existence matérielle du mot dans la parole ou l'écrit n'indique pas clairement son emploi, et les dictionnai­res, les enseignements parlés ou écrits sont eux-mêmes peu explicites. Alors les conditions de survie du concept, c.a.d sa compréhension, sa fixation et sa transmission, sont aisément dégradables: Sa compréhension est diffi­cile dès que les percep­tions de son extension et les besoins de son inten­sion sont peu nets et peu puissants; sa fixation est difficile si elle ne se fait pas par des objets bien solides et des pratiques bien imitables, mais par des traités univer­sitaires ambigus et ennuyeux; sa transmission est difficile si l'exemple ou l'enseignement sont défaillants. Ces difficultés font que l'évolution des concepts ne va pas toujours vers un perfec­tionnement. Leur sens peut subir des modifications et mélanges d'em­plois, ou au contraire des res­trictions et spécialisations. Et le concept peut finir dans l'oubli, ou se dégrader dans la confusion.
Ex/ Le concept de "science", quoiqu'encore compris et appliqué par les scienti­fiques et ingénieurs, est attaqué par des intellectuels de plus en plus soft, affolés par la théorie de la relativité, le principe d'incertitude, la bombe atomi­que, les méfaits de la pollution, etc, et aussi par les ani­mateurs de médias ennemis de toute vérité. Alors, bien que les capacités prédictives de la science soient toujours plus grandes, une partie crois­sante du public refuse que la Nature soit déterministe, que la science en cherche les lois, et que c'est ainsi que l'homme peut connaître et domi­ner le monde, sinon lui-même.
4-6. Au sein de ces influences sociales obscures mais puissantes, nous apportons notre propre contribution aux déformations des concepts: Cha­cun subit des influences diverses et puissantes, physiologiques, éduca­tives, sociales, acci­dentelles, qui lui donnent les idées de ses appartenan­ces. Ces forces peuvent déformer notre idée du mot. Et puisque d'autres influences fortes s'exercent sur les autres individus, il peut en résulter des dérives divergentes du concept, qui se manifestent souvent par une neu­tralité prudente des dictionnaires face à des contenus contradictoires. Il faut donc cher­cher au-delà de ces contradictions des facteurs individuels de l'emploi et l'utilité des concepts. Pour cela, nous proposons une approche intro­spective, comme on verra au ch. suivant.
Discussions:
1/ Lorsqu'un génie donne un nouveau sens à un mot (ex/ Einstein et la relativité), y a-t-il un progrès social du concept? (1)
En fait, la société commence par refuser qu'on donne un sens nouveau à un mot ancien. Puis elle admet que ce nouveau sens lui exprime une vérité qui était cachée jusque là. Ce sens est alors inclus dans le concept, compris et enseigné.
2/ L'utilité de bien délimiter les sens stimule-t-elle ces délimi­tations? (2)
Bien délimiter les sens évite les confusions et les malentendus. Mais il faut entrer dans des détails minutieux et des aspects spécialisés. Alors on ne le fait qu'avec des mobiles plus puissants que la clarté conceptuelle. Ex/ L'intérêt commercial engendre la distinction entre "arrhes" et "provisions", peu évi­dente, mais bien précisée par le Droit commercial et des jurisprudences.
3/ N'est-ce pas optimiste de croire en la sagesse cachée des domaines séman­tiques? (2)
C'est optimiste de croire que les délimitations de sens viennent de la sagesse humaine, qui est elle-même sujette aux aléas des circonstances historiques, des conflits d'intérêt, de la stupidité, de l'ignorance, etc. Mais si on ne cherche pas la sagesse dans les sens des mots, on ne l'y trouve pas quand elle y est, et on ne l'ajoute pas quand elle manque.
4/ Pour la carte linguistique comme pour la carte géographique, y a-t-il plus que des nécessités topographiques? (3)
Il faut des critères de partage de l'espace disponible. Même la carte géographique délimite ses zones d'après des différences politiques, éco­nomiques, géologiques, climatiques, tous ces aspects étant liés, mêlés, associés à des intérêts, tout cela plus ou moins distinct. C'est aussi le cas des mots.
5/ En quoi la berge d'une rivière ou un col de montagne font-ils de bonnes limites? (3)
Une limite doit s'appuyer sur des perceptions nettes: L'homme sent bien (par la vue, le toucher, etc) la différence entre la terre et l'eau, la montée et la descente. Alors il comprend bien les distinctions qui s'ap­puient sur ces diffé­rences.
6/ Applique-t-on en géographie l'exigence de Descartes que les idées soient claires et distinctes ? (3)
Selon Descartes, le "clair" est présent et apparent, tandis que le "distinct" est de plus précis et différent. Sur une carte géographique, sont alors "clairs" des caractères bien perceptibles, ex/ le rapprochement des courbes de niveau en zone montagneuse, et sont "distincts" des domaines clairs et de plus bien délimités, même arbitrairement, ex/ par des pointillés et des changements de couleur. Alors le géographe pose arbitrairement des bornes, mais de manière claire et distincte.
7/ Sait-on si l'homme préhistorique manquait d'idées? (4)
Les idées humaines se manifestent en partie par des pratiques qui lais­sent des traces durables. Ainsi on sait que l'homme préhistorique utilisait le feu et divers outils, mais pas la roue, la poterie, ou le métal, qui lui auraient pourtant été bien utiles. Puisqu'il en avait les moyens, c'est qu'il n'en avait pas l'idée. D'ailleurs nous-mêmes avons sûrement les moyens de beaucoup d'idées qui nous manquent!
8/ Le langage a-t-il pu commencer par nommer des objets maté­riels? (4)
L'humanité a probablement commencé le langage par la codification de cris, nommant ainsi ce qui comporte beaucoup de passion. C'était déjà mieux que l'étourneau qui lance un cri d'alarme à sa bande, car il ne dit pas sa propre peur, il ne fait que la manifester. Alors, les mots ont dû d'abord nommer des objets ou des vécus très chargés de passions: armes, nourriture, sexe, orage, dangers, etc.
9/ Les mots de la langue en sont-ils les concepts? (4)
Supposons que tous les mots de la langue soient brusquement rempla­cés par d'autres dans les livres et les cerveaux: Il n'y aurait rien de chan­gé à nos idées sauf leurs symboles. Les concepts ne sont donc pas les mots eux-mêmes, mais leurs rapports entre eux et avec les images.
10/ L'homme peut-il avoir les idées avant d'en avoir les mots? (4)
L'idée précède le mot en ce qu'elle est une capacité à re-connaître et à pré-voir certains aspects du vécu. Cette capacité existe même chez les animaux. Mais le langage humain attache de plus à l'idée un nom, qui en fait un concept existant hors de la pensée de l'individu. Cette externalité facilite l'examen, la délimitation, et la description du concept.
11/ Les capacités intellectuelles de l'homme ont-elles augmenté depuis ses origines? (4)
Selon les anthropologues, l'homme actuel a les mêmes caractéristiques crâniennes moyennes que l'homme de Cro-Magnon. D'autre part, les races humaines actuelles ont des capacités intellectuelles moyennes assez variables (environ 20 points de QI). Mais à l'intérieur de chaque race, les capacités intellectuelles des individus sont plus variables (environ 60 points de QI). Alors c'est probable que l'éventuelle variation des capa­cités intellectuelles moyennes depuis Cro-Magnon est moins importante que les variations individuelles actuelles.
12/ La généralisation de l'éducation fait-elle progresser les concepts? (4)
Lorsque la société étend l'enseignement à tous ceux capables d'étudier, elle augmente la production de points de vue légitimes, et les concepts progressent. C'est ce qui arriva en France après 1850. Mais lorsque l'extension de l'ensei­gnement va jusqu'aux inaptes, il faut changer les concepts pour les enseigner à ce public. Ex/ Si 80% d'une classe d'âge doit aller jusqu'au baccalauréat et étudier la philosophie, on ne peut garder de "philosophie" que ce qui est accessible aux individus de QI inférieur à 100, c.a.d discussions, pour et contre, questions et répon­ses, et autres aspects superficiels.
13/ Comment peut-on dégrader un concept? (5)
Chaque utilisation du concept contribue à son extension. Si cette utili­sation dévie du sens existant, le contributeur peut être accusé d'im­pro­priété ou d'erreur, et sa contribution est rejetée. Mais s'il occupe une position influente, ou si sa déviance convient à un groupe de pression efficace, sa contribution s'ajoute au concept, tant bien que mal. Ex/ Lorsque M.Foucault faisait glisser "anormalité" du sens socialement mauvais, déviant au sens réprouvé socia­lement, écarté de la norme, c'était correct étymologiquement, mais socialement per­vers.
14/ La dégradation des concepts résulte-t-elle d'insuffisances de pensée? (5)
On dégrade un concept en l'employant hors de son sens. Cet emploi inadéquat peut l'être par erreur, mais il peut aussi être voulu, au service d'intérêts, ex/ l'emploi du mot "communication" pour dire publicité. Quelle que soit la motivation d'un emploi incorrect, il contribue à l'extension du concept, et ainsi le dégrade.
15/ Quand une variation du concept est-elle une déformation? (5)
L'idéal pour tout concept est d'être clair, distinct, et utile. Si une variation du concept le rapproche de cet idéal, c'est un progrès, si elle l'en éloigne, c'est une déformation.

5. Intension et introspection du concept

5-1. On a vu ch.4 que les concepts ont pour extension un usage social, source de leurs progrès ou leur déclin. Mais il ne suffit pas que nous vivions cet usage de chaque concept pour en comprendre le sens. En effet, nous avons vu ch.3 que des vécus ou des objets sont divers en soi, le concept est plutôt un point de vue sur eux, l'intension de cette exten­sion. Or cette intension n'est pas très explicite dans les dictionnaires, car c'est toujours très difficile de définir une idée. L'intension apparaît mieux dans les encyclopédies, par le contexte de son emploi, mais même là il faut comprendre pour soi ces mots et leur usage. Nous nous proposons alors ici de chercher dans nos propres idées l'intension du concept social. Cette recherche introspective de ce qui est social peut sembler para­doxale, et n'est ni facile, ni sûre. En effet, il n'y a pas de règle bien évi­dente pour guider l'examen de conscience intellectuel que nous pro­po­sons ici. Or, s'il n'y a pas de règle pour nous, il n'y en a pas non plus pour les autres usagers du mot, et cette indécision est une des causes d'ambiguïté des con­cepts. Mais du moins l'examen de notre propre approche du concept doit nous découvrir quelque chose de l'approche des autres, et ainsi nous rapprocher de la valeur sociale du concept. Nous nous proposons alors ici de:
Dégager de notre usage des mots l'idée de leur intension.
5-2. A première vue, cette approche du concept peut sembler très tor­tueuse. En effet, dans la vie courante, beaucoup de concepts s'imposent comme des objets ou actions. Par exemple, les noms de ce qu'on peut acheter dans un super­marché, "beurre, viande, chemise, cassette, ...", semblent bien invoquer ces objets eux-mêmes. Mais pour ces objets de consommation, le rapport de l'objet perçu au concept est très direct, surtout si ce concept veut justement que cet objet soit consommé (ex/ "beurre")! Même un concept moins simple comme "cassette" veut qu'on glisse l'objet dans l'alvéole correspondant d'un lecteur, et qu'en résulte la musique illus­trée par l'étiquette, de sorte que le concept exige exactement cette forme et ces caractères de l'objet pour qu'il le réalise. C'est déjà moins vrai pour les outils du menuisier, du plombier, etc, dont la com­pré­hension du concept se montre par des gestes efficaces et l'explication de leur utilité: Ici, le rapport du mot à l'objet n'est pas immédiat, il ne s'agit pas de consommer par des gestes instinctifs (mordre, humer, etc), il s'agit d'utiliser l'objet selon ses caractères pour réaliser, entretenir ou réparer d'autres objets eux-mêmes pas toujours immédiatement utilisables. Alors le concept de ces objets profes­sionnels est moins dans leur aspect senso­riel, et plus dans une utilité non percep­tive, et qui peut d'ailleurs sou­vent être satisfaite par des objets assez différents. Ex/ En plomberie, le concept de "canalisation" est tuyau plus étanchéité, débit, non-toxi­cité, raccordements, etc, et peut alors être incarné par des tuyaux d'apparence et de mise en oeuvre nettement différentes (plomb, cuivre, plastiques, éternit, etc).
Plus généralement, l'objet ne montre le concept que si on prête intérêt et attention à ses aspects qui le servent, autrement dit il faut compren­dre la manière d'être du concept. Alors, pour en atteindre une bonne com­pré­hension, il faut d'une part saisir en soi-même ce que nous observons dans ses vécus ou ses objets, et y distinguer ce qui en est choisi comme appartenant au concept et justifiant l'appartenance de l'objet à son extension. Et pour ce choix, il faut avoir décidé en soi-même ce que nous attendons de ce vécu pour qu'il appar­tienne au concept, autrement dit l'intension ou l'idéal du concept, qui guide alors l'attention aux vécus de son extension. Bref il faut introspecter (intro = en soi, specter = regarder) pour guider l'attention sur l'extension par l'attente de l'inten­sion du concept.
5-3. Pour soutenir ces affirmations, rappelons ce dicton de la philoso­phie antique: Connais-toi toi-même. Dans la société catholique, ce con­seil s'appli­quait dans la recherche et confession de nos péchés. La société moderne a moins de philosophie et pas de confession, mais tout de même une connais­sance de soi plus ou moins psychologique, pour récriminer sur notre enfance, cultiver nos désirs et vanter nos capacités. L'introspection que nous proposons est cognitive, un examen de nos manières de penser la technique, le droit, les sciences ou la philosophie, comment nous donnons un sens à des mots concrets comme "table", ou abstraits comme "ligne" ou "progrès". Si nous saisis­sons cette formation de nos idées sous les mots, nous pouvons atteindre les facteurs de la pensée des autres hommes, et ainsi nos concepts com­muns.
Un point de départ est d'observer que, pour tout concept, chacun ne peut qu'y mettre des vécus différents des autres individus. En effet, pour se repré­senter une idée, il doit utiliser les ressources imaginatives puisées dans sa propre vie. Ex/ L'idée de ligne peut s'évoquer par mon imagi­nation comme mince, sinueuse et plongeante en avant, tandis que votre ligne peut être un bord tranchant et allant vers la droite, etc. Mais puis­que nous communiquons avec le mot "ligne", il faut bien dans nos ima­ges une parenté par un aspect commun, par lequel nous nous com­pre­nons sur ce concept "ligne". Cette ligne com­mune existe socia­le­ment, son concept est dans les encyclopédies, et tout ce que la civili­sa­tion a pu écrire là-dessus en géométrie, en dessin, en architecture, etc.
5-4. Pour préciser ce concept, qu'est-ce qui dans chaque vécu différent y mène au juste? Ex/ Dans mon image d'une ligne, l'aspect à choisir est-il la minceur, le aller dans une direction? L'invocation d'image ne suf­fit pas à décider, je dois y choisir cet aspect, ce point de vue, ce carac­tère en harmonie avec votre invocation. Pour cela, j'écarte de l'image pres­que tous ses aspects, j'opère sur elle une abstraction (abstraire = enle­ver, séparer) des aspects hors sujet, et ne garde que l'idée com­mune: De mon image de "ligne", qui part d'une minceur sinueuse, je dois enlever toute épaisseur; il reste alors de l'image quelque chose pro­che de aller dans une direction, auquel il faut encore enlever toute durée de dépla­cement. Je peux ainsi rejoin­dre votre idée partie d'une image de bord d'une surface, si vous en enle­vez toute la surface elle-même, etc.
Ces choix par abstraction mènent bien au concept, car la représen­ta­tion ainsi produite est épurée du divers des images individuelles, et peut atteindre ainsi un caractère commun à toutes les invocations, par lequel il devient concept (ch.2-2). Inversement, ce caractère commun unit toutes les invocations que le nom du concept stimule légitimement.
Mais si notre abstraction se fait spontanément et nous conduit mécani­quement à nos propres conceptions, elle n'exige rien de plus que ce dont est capable un petit enfant, qui choisit et reconnaît bien dans le divers de son expérience polysensorielle des aspects importants et les nomme, "maman", "toutou", etc. Or cela ne suffit pas pour arriver aux concepts, il faut de plus guider notre attention par une soumission aux pressions sociales, lectures, éducation, profession, etc: Nous ne sommes plus l'enfant qui pense par plaisir ou utilité immédiate au sein douillet de l'univers familial, nous avons l'âge de raison, notre pensée doit obéir aux nécessités du monde, avec ses menaces et récompenses imprécises.
5-5. Or chacun est sensible aux pressions sociales, mais n'aperçoit pas toujours qu'elles doivent influencer jusqu'à sa manière intime de penser: On est bien libre de penser comme on veut! , croit-on. Mais si on pense librement le concept de "ligne", on ne comprend pas les traités de géo­métrie ou les discours d'artistes là-dessus, d'autant qu'ils n'adop­tent pas toujours la même idée du concept. En effet, la tâche d'arriver au con­cept est compliquée par le fait que l'usage social peut lui accorder des contenus différents. Il est alors encore plus important que l'individu prenne conscience en lui de ces opérations mentales de choix et de rejets de points de vue, par lesquelles il ajuste ses conceptions des concepts à la pression sociale assez incohérente.
Examinons ces opérations pour des concepts usuels, ex/ "table" ou "plaisir": D'une part, on y est familier avec les objets ou vécus de leur extension, d'autre part, la raison sociale de leur intension est assez appa­rente. Alors, par intro­spection de mon usage social de ces mots, je peux prendre conscience des principales contributions à mon élabo­ration du concept: 1/ Mes vécus et mon éducation, qui nourrissent mes images et orientent mes idées; 2/ Les nécessités de ma nature humaine, qui impo­sent à mes idées des contenus perceptifs et logiques généraux; et 3/ Mon utilisation sociale du concept, qui m'impose plus ou moins stricte­ment un contenu pour lui. Ex/ Dans le concept de "plaisir", il y a: 1/ diverses expériences où je vis ou ai vécu cette perception; 2/ le méca­nisme phy­siologique d'ailleurs mal connu par lequel cette perception intime naît de la satisfaction de mes besoins organiques divers; et 3/ la pression des médias, qui veulent me faire accepter comme plaisir non seulement les miens, mais aussi ceux supposés de pratiques qui me répu­gnent, comme le cocacola, le rock ou diverses drogues.
Comme déjà noté ch.4-3, ces 3 catégories de contributions au concept ne sont pas entiè­rement séparables: Dans mon introspection, mes vécus et réflexions propres obéissent aux contraintes de ma nature humaine, qui elle-même a des aspects sociaux. Alors, dans ce qui vaut pour moi, il y a ce qui vaut pour la société, et mon vécu du concept doit me permet­tre de concevoir ce produit social, du moins si j'y recherche l'abstraction d'idées communes.
5-6. Cependant cette utilisation de notre vécu en vue des concepts encoure divers aléas. En effet, notre pensée résulte de nos capacités physiologiques innées, des vécus originaux qui ont façonné notre mémoire, et des fluctuations de notre état intime et perceptif. Alors ces facteurs peuvent conspirer à faire concevoir des idées étrangères au con­cept à comprendre! Donnons un exemple historique remarquable:
Le futur révolutionnaire Marat était atteint à son insu d'un trouble de la vision qui lui faisait voir des irisations à la limite des zones sombres et éclai­rées. Comme il avait des ambitions scientifiques, il conçut une théo­rie des couleurs appuyée sur ses observations, et il la soumit à l'Acadé­mie Royale des Sciences. Mais comme les académiciens, dont Lavoisier, avaient une vue normale, ils ne voyaient pas les faits invoqués par Marat, et ils refusèrent tous ses travaux. Marat en conçut contre eux une haine d'autant plus virulente qu'elle était nourrie par son infirmité. Alors, quand vint la Révolution de 1789, puis la Terreur de 1793, Marat régla ses comptes avec l'Académie du Roi, et c'est ainsi que Lavoisier fut guillotiné le 8 mai 1794.
Bien entendu, l'individu normal est rarement poussé à un tel extré­misme conceptuel. Mais il doit tout de même subir l'effet des circons­tances sur ses concepts:

1/ L'effet formateur du passé:
Certaines expériences favorisent la compréhension de certains con­cepts. Ainsi, l'enfant d'ouvriers est bien placé pour voir les motivations du commu­nisme, celui qui vit au bord d'une autoroute voit les inconvé­nients du progrès, l'aîné d'une famille nombreuse comprend la respon­sabilité envers ses proches, le costaud et le gringalet savent l'inégalité humaine, l'agriculteur comprend les aléas du climat, etc. En effet, ces vécus sont du vrai sur lequel on s'appuie pour nourrir le concept. Mais cela implique que si notre propre vécu ne suffit pas, nous devons recher­cher du contenu chez ceux mieux placés pour connaî­tre le concept.
2/ L'effet déformant du passé:
Malheureusement, l'expérience n'est pas seulement formante, elle est aussi limitante et déformante: Les circonstances placent chacun ici, et donc pas ailleurs, pas dans cette infinité de lieux, de circonstances indivi­duelles, et de conditions sociales que d'autres ont connus, et qui font d'autres expériences. Les livres et l'instruction peuvent suppléer l'ano­malité de certaines expé­riences mais difficilement, car on ne comprend bien que ce qu'on vit soi-même. Alors, en ne pensant que selon notre vécu, nous tendons à refuser attention à ce qui nous est étranger, et nous manquons alors d'aspects peut-être essen­tiels à ce que nous pensons.
3/ L'effet du présent:
Alors que le passé fait nos connaissances et nos habitudes, le présent fait nos passions, leurs intérêts, et ainsi guide notre attention (ch.1-6) et le cours de notre pensée et nos conceptions. Sous ces pressions actuelles, nous pouvons oublier ce que nous savons, croire ce que nous ignorons, et au total mal penser et mal utiliser les concepts. Il y a peu de remèdes à cet effet du présent, puisqu'en excitant nos intérêts, il oriente notre conscience, et soumet la pensée aux passions avant toute vérité. Néan­moins, si nous n'oublions pas que la réalité nous dépasse et agit sur nous de toute façon, nous pouvons alors servir nos passions en respectant les rapports que la réalité impose aux concepts, même s'ils impliquent des consé­quences désagréables.
Bref, la recherche des concepts par introspection est loin de se limiter à des opérations d'abstraction et délimitation, elle doit porter surtout sur l'examen critique des images et passions sur lesquelles portent ces abs­tractions.
5-7. Examiner ces aspects introspectifs de la délimitation des concepts est nécessaire à comprendre les concepts sur lesquelles tout le monde s'ac­corde, De plus cela nourrit la discussion (philosophique ou autre) sur les sujets où il n'y a pas d'accord établi sur le contenu des concepts. Alors, même si nous nous perdons un peu dans les méandres de cette introspection cognitive, nous explorons ainsi le domaine des concepts, et avançons vers plus de compré­hension de leur contenu.
Discussions:
1/ Introspecter consiste-t-il en penser, en penser qu'on pense, ou en penser à ce qu'on pense? (1)
Penser ou penser qu'on pense n'est que prendre conscience ou atten­tion, mais de quoi? Pour s'introspecter, il faut porter attention plus qu'à la pen­sée même, jusqu'à ce qui l'accompagne, en particulier ses inten­tions et pas­sions. En effet, l'usage ordinaire limite la compréhension aux aspects externes des concepts et des idées, ceux en rapport aux 5 sens et à leur logique d'espace-temps. Or le vécu, et donc aussi nos idées, accompagne ces aspects externes d'aspects intimes, émotions, passions, analogies, qui sont souvent l'essentiel de la pensée. Alors, en pre­nant aussi conscience de ces aspects, l'individu observe mieux sa pensée, et par suite devient mieux capable d'en comprendre le fonctionnement.
2/ Peut-on connaître nos idées sans introspection? (1)
L'introspection fait prendre conscience à l'individu des images et idées qu'il attache aux concepts. On peut aussi tenter d'induire ces idées des comporte­ments qu'elles accompagnent. C'est alors une approche exté­rieure, non intro­spective, parfois expérimentale, mais qui exige une interprétation intro­spective.
3/ Peut-on vouloir une idée du mot opposée à son concept? (1)
On peut d'une part comprendre un concept et l'employer de manière normale, linguistiquement correcte, et d'autre part l'associer intime­ment à des images et idées très différentes: Ex/ Les idées politiques sous un régime dictatorial, les idées sentimentales des pervers, etc.
4/ Qu'est-ce qui facilite la délimitation des concepts d'objets concrets? (2)
Dans les concepts dits concrets, ou matériels, le mot a des aspects qu'on peut voir, toucher, montrer , décrire, comme hors de celui qui montre et de celui à qui on montre. Ces manifestations extérieures facili­tent la délimitation extensive du concept, bien qu'elles n'en lèvent pas les ambiguïtés intensives.
5/ Le beurre est-il une substance? (2)
Supposons que les chimistes inventent un composé qui ait les mêmes qualités alimentaires que le beurre, goût, couleur, texture, valeur nutri­tive, etc, mais différent chimiquement. Alors le public y verra du beurre, et à juste titre, puisqu'il n'en connaît pas la composition mais l'usage. Quant au chimiste, il voit dans le beurre une substance parce que la structure, la composition, ..., sont ses objets d'étude! Alors beurre n'est la substance que de ses usages.
6/ Invoquons-nous toujours la même image pour le même mot? (3)
Les images que nous invoque le mot sont conditionnées par nos asso­ciations mémorisées. Si le mot est usuel, beaucoup d'associations lui appar­tiennent, et alors ses invocations dépendent des circonstances. Par contre, si le mot nous est peu connu, il a peu d'associations, et nous invoque des images pauvres, figées, répétitives.
7/ La communication entre les individus prouve-t-elle l'unité du con­cept? (3)
Lorsque les individus échangent leurs idées sur un concept, ils peu­vent s'accorder sur une même définition, ou une même incarnation du con­cept. Mais cet accord ne prouve que la compatibilité de ce que cha­cun croit que l'autre pense avec sa propre idée. Alors le malentendu est possible, surtout sur les concepts intimes, dont les mots sont souvent mal définis et les manifesta­tions indirectes.
8/ Faut-il toujours abstraire l'image pour atteindre le concept? (3)
Lorsqu'on invoque une image pour un mot, cette image comporte des aspects vécus qui débordent le concept. Il peut néanmoins manquer à cette image d'autres aspects exigés par le concept, qu'on peut croire moins précis et délimité qu'il n'est. Ex/ On peut croire invoquer une "massette" par l'image d'un marteau, alors qu'il faut invoquer un mar­teau à manche court, tête d'au moins 1 kilogramme, et faces frappantes larges et identiques.
9/ En s'appliquant à toutes les expériences individuelles, le concept dépasse-t-il chacune d'elles? (3)
Il peut sembler que le concept va au-delà de chaque vécu individuel en s'ap­pliquant à tous, car "tous" semble plus que "chaque". En fait, c'est la même chose! Mais en s'appliquant à chaque (ou tout) vécu, le con­cept démontre qu'il s'abstrait de particularités peu importantes, ce qui est une supériorité.
10/ La pression sociale éduque-t-elle l'attention? (4)
Notre attention se porte spontanément sur ce qui a rapport à nos pas­sions, qui peut nous être agréable ou douloureux, utile ou nuisible, etc. Mais l'huma­nité a appris au cours des millénaires l'utilité de ce qui sem­blait sans intérêt: le feu, le métal, le nombre, le cercle, le temps, etc. Alors la société force notre attention sur les concepts correspondants.
11/ L'orthodoxie conceptuelle garantit-elle l'adaptation sociale? (4)
Concevoir correctement les concepts détermine le choix des idées que nous leur assignons. Mais cela laisse libre le choix des concepts qui nous intéressent et des rapports qui leur sont compatibles. Ex/ Le marquis de Sade respectait parfaitement la langue, mais l'employait à construire les scénarios d'actes illégaux.
12/ Les concepts concrets sont-ils moins conditionnés socialement que les concepts immatériels? (5)
Apparemment, les mots qui nomment des choses ne font que les étiqueter, de sorte que la société semble sans influence sur leur sens; mais beaucoup de choses ont en fait une délimitation sociale (ex/ les outils, les aliments, etc). D'autre part, les mots qui nomment des idées immatérielles semblent décider leur contenu; mais souvent ces idées ont une nécessité qui dépasse les con­traintes sociales (ex/ la "vérité") et cha­cun y met ce qu'il doit, ou au contraire elles sont ambiguës (ex/ la "liberté") et chacun y met ce qui lui plaît.
13/ Nos conditionnements peuvent-ils nous empêcher de penser un concept? (6)
On connaît des cas de dressage, ex/ les lavages de cerveau, où l'in­di­vidu est forcé à associer des images et des mots d'une manière rigide. Dans la vie normale, la diversité polysensorielle de nos expériences fait que nous avons beaucoup de choix associatifs possibles, et que nous pouvons les adapter aux circonstances. Le danger est que nous croyons valides nos associations les plus familières.
14/ La diversité des expériences individuelles suffit-elle à diversifier les accep­tions d'un même concept? (6)
On peut supposer infiniment de variantes à une idée, selon les divers intérêts et circonstances, ce qui pourrait justifier que chaque mot ait plusieurs idées. Mais de plus, les territoires officiels des mots se recou­vrent, c.a.d que certaines acceptions d'un mot sont acceptées aussi pour d'autres mots. Alors la diversité des intensions des concepts manifeste plutôt l'anarchie intellectuelle et linguistique, chacun soutenant sa propre idée du concept, et la société n'y mettant pas bon ordre.
15/ Faut-il que les concepts soient pensés pour exister? (7)
Les concepts sont des symboles, qui doivent se manifester par des réactions communes de leurs utilisateurs. Or une communauté de machines peut réagir identiquement à des symboles, sans qu'elle pense pour autant. Ex/ Les ordi­nateurs PC sous DOS ne pensent pas, mais réagissent de même aux mots "DIR, TYPE, COPY, DEL", etc. L'homme lui-même réagit souvent aux mots correc­tement, mais sans y penser (Ex/ Notre réaction aux mots "stop", "attention", "danger", etc). Penser sur les concepts sert plutôt à lever leurs ambiguïtés, en rapport avec la complexité humaine.

6. Concepts universels et mécanisme cérébral

6-1. L'approche sociale du concept par son extension (ch.4) et l'ap­pro­che intro­spective de son intension (ch.5) peuvent éclairer l'individu, mais admettons qu'elles ne peuvent suffire à le conduire à un contenu fixe et sûr. Il faut autre chose pour atteindre la réalité des principaux concepts, qui persistent à travers les siècles et les climats, et nous per­mettent de comprendre main­tenant des textes très anciens, et de tra­duire les mots de civilisations très étrangères. Pour expliquer cette uni­versalité des principaux concepts, il faut en plus des efforts individuels vers eux une prédisposition naturelle des hom­mes à penser par ces concepts-là.
On a appelé "universaux" ces concepts communs aux humains à tra­vers les âges. Or, s'il y a bien de tels concepts assez permanents pour servir dans des circonstances très éloignées, leur utilité les impose aussi dans chaque société, et alors ces universaux sont aussi des "simples", cela en 2 sens: 1) Simples parce qu'on les comprend facilement; 2) simples parce qu'on peut les utiliser pour comprendre et définir d'autres con­cepts moins évidents, qui seront alors des composés de ces simples. Ex/ Si "maison" et "pied" sont des simples, on peut les composer pour définir "fondation" comme "pied de maison".
Même si ces affirmations et conséquences ne convainquent pas tout à fait, il vaut la peine de s'intéresser aux concepts principaux. En effet, étant les mieux compris et les plus transmis, ils doivent manifester le fonctionne­ment de la pensée par concepts, et en éclairer des aspects. Essayons alors dans ce chapitre de:
Expliquer les concepts par l'intellect humain.
6-2. L'être humain a la plus grande capacité à mémoriser, distinguer et recon­naître un même caractère dans des vécus complexes et divers. C'est avec cela que nous formons nos concepts (ch.4). Mais ici, nous demandons que des individus très éloignés dans l'espace et le temps, donc sans concertation ni contacts (ex/ Confucius et ma concierge), atteignent néanmoins des concepts communs. Selon l'opinion optimiste de Descartes et Pascal, c'est possible que les individus tendent ainsi spon­tanément à des universaux, car: La Nature nous a elle-même donné, sans paroles, une intelligence des idées plus nette que celle acquise par nos explications. Ainsi, face aux vécus et images de "ligne", chacun connaî­trait spontanément qu'il ne s'agit pas du dessin que son crayon vient de laisser sur la feuille, mais de la suite continue des positions de la pointe du crayon, ces "positions" et cette "pointe" étant elles-mêmes abstraites de leurs particularités.
Si chacun peut distinguer ces universaux ou ces simples, l'accord entre les individus sera facilité pour les autres concepts si on peut les exprimer comme combinaisons des simples. La possibilité d'une approche des concepts ainsi systématisée n'est pas souvent affirmée, elle est pourtant implicite dans les dictionnaires, qui ne croient pas vain de donner une définition des mots pour en exposer le sens. De plus, il y a dans les sciences un accord explicite sur des simples et une construction d'après eux des autres concepts. Enfin, on a aussi des constructions explicites des concepts de passions, ainsi celle de Spinoza dans son Ethique : Ex/ Il appelle "amour" la joie associée à l'idée d'une cause extérieure, ayant précisé auparavant les concepts "joie", "cause" et "extérieur" comme des simples, ou définis eux-mêmes par des simples.
6-3. Essayons alors de préciser ces concepts: Pour qu'ils soient univer­sels, ils doivent abstraire clairement et distinctement le vécu commun. Malgré la diversité du vécu, on n'oubliera rien si on y inclut: 1/ nos sen­sations externes des formes, des couleurs, des sons, des goûts, des con­sistances, des mouve­ments, etc; 2/ nos sensations intimes, plaisir, dou­leur, attractions, répulsions, passions; 3/ nos perceptions intellectuelles, les identités et différences, les ressemblances, les combinaisons, les cau­salités. Pour exprimer le vécu hu­main, les concepts composés ou non doivent invoquer tous ces aspects du vécu, selon des combinaisons pro­pres à chaque concept. Ainsi, dans maison, il y a un aspect externe, grande taille et creux, un aspect intime, solidité et protection, un aspect causal, construction par l'homme, ces différents composants eux-mêmes abstraits et combinés de vécus humains, de manière implicite dans l'usage ordinaire, et plus précise dans les traités d'architecture. Exami­nons alors les éléments du vécu devant contribuer à ces concepts, et qui sont peut-être nos universaux:
6-4. D'abord les sensations externes:
L'homme est muni de terminaisons nerveuses excitables par diverses modi­fications de son environnement. Ces excitations se transmettent au cerveau, où elles engendrent des effets durables, avec l'aspect conscient de nos sensations et des remémorations sous forme d'images visuelles, auditives et autres. Certaines de ces capacités perceptives, appelées les "cinq sens" (vue, audition, toucher, odorat, goût), sont les plus externes en ce qu'elles sont excitées par des sources hors de notre corps. D'autres sensations moins externes indiquent nos modifications corporelles face au monde extérieur: état de tension des muscles, orientation par rapport au champ de gravitation, etc. Or même les plus externes ne donnent de concepts que par une intrication de composantes intimes et externes:
Ex/ Ce qu'on appelle "le" sens de la vision lie en fait intimement 4 catégories d'excitations distinctes: 1) Les intensités lumi­neuses, car le message transmis au cerveau varie avec la quantité de lumière; 2) Les couleurs, car les récepteurs du fond de l'oeil (la rétine), appartiennent à 4 types différemment sensibles aux longueurs d'onde lumineuse; 3) Les formes, car l'image optique permise par le cristallin reproduit sur les termi­naisons sensibles du fond de l'oeil la répartition de lumière de l'objet externe observé; 4) Les distances et mouvements, car l'image formée dans chaque oeil est mise au point par l'action de muscles qui commandent les uns la courbure du cristallin, les autres la position de chaque oeil dans son orbite, ces actions musculaires excitant elles-mêmes leurs messages sensoriels. Alors l'indi­vidu distingue par la combinaison de ces excitations optiques et muscu­laires les formes, couleurs et posi­tions relatives à lui des sources lumi­neuses: ce livre immobile près et blanc, ce nuage loin, haut et orangé qui vient à droite, etc.
Il résulte de cette multiplicité sensorielle que même des concepts visuels qui nous semblent très simples, comme "rouge" ou "ligne", sont des composés complexes d'excitations, dont la perception ou la remé­moration comme des simples ne peut résulter que d'une composition cérébrale. Comme l'écrivait Descartes: C'est l'âme qui sent, et non le corps /../, et ce n'est pas proprement en tant qu'elle est dans les mem­bres qui servent d'organes aux sens extérieurs qu'elle sent, mais en tant qu'elle est dans le cerveau, où elle exerce cette faculté appelée le sens commun. Autrement dit, le concept que les hommes sentent en com­mun par leur "sens commun" est produit par leurs âmes cérébrales.
On précisera au par.6 ce "sens commun". Pour le moment, il suffit que ce qu'il sent soit des complexes d'excitations, par la vision et aussi les autres sensa­tions. Ainsi les concepts du toucher associent des exci­tations tactiles et muscu­laires, en particulier celles des muscles des mains et des bras, permettant ainsi de distinguer ces idées simples que sont le lourd et le léger, le dur et le mou, le près et le loin, etc.
Bref, les concepts simples en rapport avec nos sensations externes sont des complexes polysensoriels, d'ailleurs encore mal compris des spécia­listes. Cela ne les empêche pas d'être clairs, car ayant toute la vivacité de ce qui est perçu, et distincts, car combinant différemment des mes­sages sensoriels clairs. Ce clair et distinct que recherchait Descartes est moins réalisé pour les idées dépendant de nos autres perceptions:


6-5. Contribution des messages intimes:
Nous appelons ici "intimes" ou "internes" 2 catégories de perceptions néanmoins très distinctes physiologiquement, les sensations intimes et les émotions.
1/ Les sensations intimes résultent des excitations des terminaisons ner­veu­ses de nos divers organes internes, qui nous font vivre notre fonc­tionnement intestinal, stomacal, cardiaque, sexuel, ou autres. Elles sont intimes seulement dans la mesure où notre corps est nous-mêmes. Mais comme elles rapportent à notre cerveau des excitations qui lui sont extérieures, il peut en former les sensations et images comme externes, rapportées à un corps qu'il doit connaître et utiliser, et dont il se dis­tin­gue ainsi, en s'appelant lui-même le "moi", qui est aussi l'âme carté­sienne ci-dessus.
2/ Les émotions sont pour le cerveau moins distinctes de lui-même, ou plus intimes, car elles résultent d'excitations directes du fonction­nement cérébral par diverses substances chimiques charriées par le sang (ex/ l'al­cool), ou sécrétées par des parties du cerveau lui-même (ex/ les sécré­tions de la glande hypophyse). Comme ces excitations ne sont pas liées à des nerfs localisables, et que leur apparition et disparition sont progressi­ves, il en résulte une per­ception sans espace ni temps, un état d'âme (c.a.d du cerveau!), une humeur, une approbation ou un refus, un plai­sir ou une douleur, une envie ou un dégoût, une attirance ou une peur. Le vécu de ces perceptions mérite d'être appelé "passions", en ce que le cerveau (ou le Moi) est dominé par ce vécu immédiat, qu'il l'accepte comme bien ou le repousse comme mal. Ici, le cerveau ressent un état proche du vécu fondamental de l'amibe englobant une parcelle comes­tible (bon) ou se rétractant devant la goutte de vinaigre (mal): Sa survie organique est en question, et le moi y répond par des actions presque aussi automatiquement que l'amibe.
6-6. Contribution intellectuelle aux concepts:
On arrive ici au "sens commun" du par.4 ci-dessus, cette capacité par laquelle le cerveau perçoit, distingue, et compose en concepts ses diver­ses excitations sensorielles et humorales. C'est la plus intime de toutes nos per­ceptions, en ce que cette capacité du cerveau lui fait composer et abstraire ses diverses excitations comme monde, corps et passions, tandis que ce Moi lui-même perçoit, décrit et juge tout cela. Mais alors, ce sens commun peut aussi être appelé "entendement", puisque l'entendement est la capacité à distinguer et juger. Si chaque concept est considéré isolément, ce n'est pas encore du jugement, c'est déjà du sens commun, avec ses évaluations implicites distinguant cer­taines combinaisons du divers des vécus, en faisant les concepts de perceptions, images, vécus, discours, et ainsi choisissant implicitement de penser, voir et s'exprimer par ces concepts.
Ce sens commun est donc un entendement implicite des concepts uni­versels, mais c'est beaucoup dire puisqu'ils se forment inconsciemment. Il faut alors expliquer le "commun" de ce sens par ce qui permet en l'homme l'existence mentale des composés formant les concepts: C'est leur nature cérébrale, qui obéit au mécanisme du renforcement des associations mentales par la répétition, et de leur affaiblissement par la contradiction. En effet, lorsque le cerveau accu­mule ses mémorisations de messages polysensoriels, ils ont des aspects en commun, ex/ la cou­leur de stimulations diverses. Alors, si les aspects communs se renfor­cent, tandis que les différences s'effacent, le cerveau va stabiliser par la répétition une association correspondant à ce complexe exciteur, ex/ une image de couleur. Cette formation spontanée est, du fait de son pro­cessus de formation, l'aspect commun aux vécus le comportant, sans ce qui différencie ces vécus: On retrouve ainsi la démarche logique de l'abstraction (ch.5-4) et le caractère nécessairement englobant des con­cepts (ch.2-2), avec de plus une justification utilitaire de cette for­mation des concepts par leur fréquence, puisqu'elle implique leur utilité et notre sens commun.
Ainsi les concepts usuels sont aussi les plus utiles, parce que très fré­quem­ment rencontrés et donc abstraits, mais pas moins sensoriels (ex/ "mouvement", très kinesthésique). Inversement, ces usuels étant abs­traits en beaucoup d'occasions, ils invoquent ce dont l'humain perçoit beaucoup le vécu, par le jeu fréquent de son excitabilité. Ex/ Nous utili­sons beaucoup le concept "vitesse", donc comment nous excite-t-il? Eh bien, les muscles qui sui­vent ou poussent les mouvements sont plus ten­dus par les plus rapides, qui excitent donc plus intensément les terminai­sons nerveuses musculai­res. Alors "vitesse" est voisin pour nous de "accélération", et il a fallu Newton pour montrer leur différence.
Certains de nos concepts universels peuvent néanmoins être peu sen­soriels, ex/ lié, semblable, différent, oui, non, plus, moins, continu, avant, après, ..., mais cela parce qu'ils invoquent des vécus trop diver­sement sensoriels.
6-7. Admettons donc que les concepts usuels sont les plus utiles de nos asso­ciations mentales, favorisées, consolidées et uniformisées entre les hommes par les caractéristiques générales de la nature humaine. Quand ces concepts se sont installés chez l'enfant, ils s'activent et se renforcent par les nombreux vécus qui les favorisent, et l'individu observe et ima­gine à travers eux, sans percevoir ou imaginer l'infinie originalité de cha­cun de ses vécus: Cette simplification conceptuelle structure la percep­tion et engendre nos idées claires et distinctes, mais aussi simplistes!
En application, rappelons la théorie des couleurs: Pourquoi l'oeil qui con­temple un arc-en-ciel ou le spectre issu d'un prisme y distingue-t-il quelques plages colorées, alors que les couleurs y forment un continuum régulier? La réponse est que l'individu perçoit clairement les nuances de ce continuum, mais il distingue et nomme les couleurs qu'il a apprises à reconnaître. Mainte­nant, pourquoi apprenons-nous à reconnaître ces quelques couleurs? Parce que la physiologie humaine pousse l'humanité à les distinguer comme simples. En effet, les récepteurs colorés de l'oeil humain sont faits de 3 types de cônes excitables par 3 zones du spectre lumineux assez bien sépa­rées, et alors le "sens commun" humain tend à ressentir comme simples ou du moins comme remarquables les combi­naisons suivantes: 1) Un seul des 3 types de cônes excités, d'où 3 cou­leurs franches; 2) Un seul des 3 types de cônes non excité, d'où 3 cou­leurs mélangées simples; 3) Aucun type de cône excité, d'où la couleur noire; 4) Les 3 types également excités, d'où la couleur blanche. Soit en tout 8 combinaisons remarquables, qui, si les couleurs franches sont le rouge, le jaune et le bleu, y ajoutent l'orange (rouge et jaune), le vert (jaune et bleu), et le pourpre (rouge et bleu, combinaison d'ailleurs absente de l'arc-en-ciel).
6-8. Plus généralement, l'homme forme ainsi ses idées simples avec le multiple de son vécu, par son fonctionnement physiolo­gique et mental et par son éducation. Sous ces pressions, il organise son expérience, mais aussi en masque l'originalité. Alors le nourrisson, qui n'a pas encore formé les concepts qui nous semblent simples, vit ses sen­sations de manière plus origi­nale, riche et informe que tout adulte; mais au fur et à mesure qu'il accumule et élabore ses vécus, il les structure de la manière commune, et sa pensée se moule dans nos concepts.
Cette normalisation de la pensée peut conduire à des idées inadéqua­tes. Ex/ Le concept de "continuité" s'acquiert par l'expérience com­mune de nos chan­gements de position, et on tend à voir cette continuité dans les autres change­ments, y compris les changements d'état physique (évaporation, solidification, etc). Or elle est alors illusoire car il n'y a pas d'intermédiaire entre les divers états d'un composé chimique pur: Lors­que l'eau gèle, chaque molécule d'eau passe brusquement de l'état liquide au solide, et l'apparence continue résulte de la diminution molé­cule par molécule de la proportion d'eau liquide au profit de la glace.
Un autre inconvénient de cette formation des concepts par accumu­lation et renforcement est que ces concepts peuvent ainsi n'être ni clairs ni distincts. En effet, comme le renforcement porte sur un aspect com­mun d'expériences variées, alors cet aspect commun peut s'accompagner d'un halo de gris moyen autour du noyau de l'idée, c.a.d une invo­cation floue dans un domaine plus ou moins délimité; ex/ le concept de "liberté". Bref le renforcement n'engendre du clair et du distinct que dans la mesure où il y a matière à renforcement, c.a.d lorsque la per­ception cérébrale de nos vécus résulte d'excitations et d'une excitabilité ayant des aspects clairs, distincts et fré­quents. C'est le cas des sensations de masses en mouvement dans l'espace et le temps, qui se prêtent à engendrer les idées en logique, en mathématiques et en physique. C'est moins vrai pour les perceptions de nos interactions chi­miques et biologi­ques. C'est peu vrai pour les interactions sociales, ou les émotions, qui engendrent tant bien que mal des idées de passions, de politique, de morale, de moeurs, de psychologie, de philosophie, etc.
Alors, lorsque la société assigne des noms aux idées humaines, il y a facile­ment correspondance d'un sens commun au nom et récipro­que­ment lorsque les combinaisons cérébrales s'élaborent de manière bien reproductible malgré la diversité des vécus. Mais ces conditions d'une élaboration commune et cette correspondance bien nette man­quent souvent. Dans ce qui suit, on cessera cependant de s'interroger sur les concepts, on supposera que chacun a un sens clair et distinct, et on verra que cela n'empêche pas une grande complexité de leur usage discursif!
Discussions:
1/ Quels concepts sont universels? (1)
On peut tenter de les reconnaître par la comparaison des diverses lan­gues, s'appuyant ainsi sur leur caractère universel. On peut aussi les chercher comme les concepts les plus usuels, ils seraient alors les bases de la langue (ex/ les 1000 mots du basic english ?). Ou peut-être les 300 idéogrammes de base du chinois?
2/ Que resterait-il d'incompris s'il existait une construction explicite de tous les concepts? (1)
Si tous les concepts avaient une définition claire, cela mettrait fin aux mal­entendus mais ne terminerait pas les échanges d'idées ni leurs pro­grès: Il resterait à tirer les conséquences de ces définitions, c.a.d les rela­tions indi­rectes entre les concepts, et toutes leurs combinaisons. De plus, les différences individuelles d'intérêt pour ces concepts et ces relations subsisteraient.
3/ Peut-on reconnaître les concepts de base dans les dictionnaires? (2)
Les concepts fondamentaux ne sont pas nécessairement indécompo­sables, c.a.d indéfinissables, mais ils sont du moins la base des décompo­sitions les plus commodes, un peu comme des systèmes de coordonnées en mathéma­tiques. Alors, dans les dictionnaires, ce sont les symboles les plus utiles dans les définitions, pas seulement certains noms, verbes et adjectifs, mais aussi des prépositions, conjonctions, et conventions syn­taxiques.
4/ Toute sensation externe n'est-elle pas intime? (4)
Lorsqu'on qualifie une sensation d'externe, on ne signifie pas qu'elle ait lieu hors de notre corps, puisque la sensation est un effet cérébral de l'excitation de nerfs ou glandes de notre corps. On ne signifie pas non plus que l'agent de l'excitation soit étranger à notre corps, car pour qu'un agent physique excite un nerf, il doit s'y absorber au moins en partie. Alors, dire qu'une sensation est externe signifie plutôt que l'émetteur ou la cause de l'agent d'excitation n'appartient pas à notre corps. Ceci posé, est-ce que la peur d'un serpent est une sensation externe?
5/ Pourquoi les nourrissons louchent-ils? (4)
Les parents inexpérimentés s'inquiètent de voir bébé loucher. Mais le nourris­son doit résoudre 2 difficultés pour regarder normalement: 1) Se rendre compte que ses sensations lumineuses forment des objets recon­naissables; 2) Appren­dre à coordonner ses muscles oculaires de telle sorte que ses 2 yeux forment sur leurs fovéas des images du même objet. S'il nous fallait réapprendre tout cela, nous n'y réussirions pas!
6/ Comment rapprocher des passions, ex/ l'envie et le dégoût, et les opposer à d'autres, ex/ l'attirance et la peur? (5)
Pour comparer des passions comme l'envie, l'attirance, le dégoût et la peur, il faut d'une part examiner l'usage courant de ces mots, et d'autre part essayer d'interpréter ces usages en décomposant les aspects ressentis de leur concept. On s'aperçoit alors que l'envie et le dégoût résultent de sensations plutôt intimes ou quasi intimes (sensation gustative ou tactile, émotion d'organes internes) tandis que l'attirance et la peur résultent plutôt de sensations nette­ment externes (vue, audition). Mais comme ces analyses et distinctions sont peu faites, l'usage reste fluctuant.
7/ L'amibe éprouve-t-elle plaisir et douleur? (5)
Il semble absurde de rapprocher les réactions d'un être humain et d'une amibe. Mais l'amibe, comme l'être humain, est dotée d'une capacité à accepter et prolonger ses états favorables, ou à refuser et fuir ce qui l'agresse: Sinon, elle périrait très vite. Donc, comme l'homme, elle distingue le bon du mauvais. La différence est que l'homme a un cerveau qui mémorise ces réactions et leurs circonstances pour en faire des valeurs et des fins.
8/ Le cerveau est-il dominé par les passions? (5)
C'est une question fondamentale en morale de savoir si l'homme peut résister à ses passions, c.a.d s'il peut choisir et agir indépendamment de passions comme le plaisir et la douleur. L'expérience montre en partie que oui: Un soldat peut oublier sa fatigue et sa douleur sous l'emprise de sa peur ou de sa fierté; une mère peut se jeter au secours de son enfant, malgré sa peur d'un danger. Mais si des passions peuvent l'emporter sur d'autres, ce sont tout de même des passions! Alors le cerveau est tou­jours mû par des passions, mais pas toujours par les mêmes.
9/ Le cerveau peut-il choisir, s'il ne fait que sentir, mémoriser, remé­mo­rer et comparer? (6)
Les choix sont un important effet des capacités associatives du cerveau: Les vécus se composent avec des intensités variables d'émotions plaisan­tes ou douloureuses, etc, et sont alors perçus comme plus ou moins bons ou mauvais. Le choix manifeste alors une arithmétique du bon en plus et du mauvais en moins, dont les coefficients et les règles d'addition expri­ment les valeurs de l'individu. Ex/ Tous les politiciens trouvent bon la défense de l'environnement, et bon la défense de l'emploi; mais selon ce qui est plus bon pour eux, ils trouvent qu'une autoroute est bonne ou mauvaise.
10/ Quel peut être le fondement physiologique de la causalité, puisque, comme l'a montré Hume, la causalité est une consécution constante? (6)
Il faudrait que cette consécution excite une structure physio­logique adéquate. Or il ne semble pas y avoir d'organe excitable ainsi. Néan­moins, la structure des neurones est dissymétrique: un chevelu de racines liées par un axone au corps du neurone, d'où part un chevelu de dendri­tes. Cette structure ressemble à un polysensoriel A succédé par un poly­sensoriel B, elle en permet peut-être la mémorisation, et ainsi la concep­tion.
11/ Mutile-t-on les concepts en les attribuant aux per­ceptions? (6)
L'affirmation que tout concept a un contenu perceptif (sensations ou émotions) fonde toute la philosophie empirique, qui révulse encore tous ceux dont elle dégonfle les bau­druches. Pour­tant, cette philosophie est compatible avec des concepts imposants, ex/ "Dieu", qui peut y être les Lois de la Nature, dont l'origine perceptive est très solide. Et si des con­cepts sont sans rapport aux percep­tions, donc au vécu, ils sont vides!
12/ Les concepts logiques sont-ils comme les autres? (6)
Les concepts logiques aussi se vivent en appliquant leur intension aux images de leur extension. Ex/ Comment observer le concept "et"? Il faut d'abord invo­quer des images A et B. Ces images ont en commun une acceptation simul­tanée des éléments liés par ce "et". Alors "et" est tou­tes les manières de prendre ensemble, par enveloppement, addi­tion, etc.
13/ La "décentration" des concepts serait une étape essentielle de leur compréhension (Piaget). Mais s'ils sont fondés sur nos perceptions, comment les décentrer? (7)
Il peut sembler difficile de réduire tout concept à mes perceptions, et aussi de le décentrer pour qu'il signifie autre chose que moi-même. Mais le caractère "décentré" est lui-même perçu comme hors de mon corps, loin, externe, c'est donc une composante centrée du concept décentré! Ou, comme dit Kant, l'objectivité est une subjectivité parta­gée.
14/ Penser la sensation par concept exprime-t-il l'excitation ou la capaci­té cognitive? (7)
La sensation est le produit d'un agent exciteur par un cerveau excita­ble. Elle manifeste donc non seulement l'agent, mais aussi le fonction­nement du cerveau qui y réagit. Alors nos concepts sont autant l'effet de notre capacité mentale que de ses excitants, ils manifestent l'accumu­lation per­ceptive, l'adap­tation du cerveau aux vécus qui l'ont provo­quée. Donc nous conce­vons ici les concepts à la fois comme l'idée intensive conçue par le Moi cérébral, et comme sa réalisation extensive dans les vécus excitateurs.
15/ Les idées inadéquates viennent-elles de sensations inadéquates? (8)
Lorsqu'on attribue à un objet une idée qui ne convient pas, on en ac­cuse parfois la sensation: C'est le cas dans l'expérience du bâton à demi plongé dans l'eau, et qu'on voit brisé. Or le bâton est bien ici brisé, s'il s'agit de l'objet optique bâton. Mais l'objet tactile, gravitationnel, chimi­que, etc, reste un bâton droit. En général, le désaccord du con­cept à l'objet perceptif peut provenir de 3 sources: 1) Une erreur de percep­tion; 2) une erreur de conception du concept; 3) une erreur d'objet, comme ici.
16/ Les concepts intimes se prêtent-ils moins à clarification que les con­cepts externes? (8)
Certains croient qu'à propos des passions ou de la philosophie, toutes les opinions se valent, tandis qu'il n'y aurait qu'une vérité sur le monde extérieur. Or lorsque deux individus parlent d'un objet externe, ils peu­vent parler du même s'ils s'entendent à utiliser des concepts adé­quats (ex/ la position de l'objet dans un repère universel). Mais lorsqu'ils par­lent d'un objet intime, c'est celui de chacun, perçu comme état émo­tionnel et cognitif. Alors on croit ne pas s'entendre sur les idées, tandis qu'on ne s'entend pas sur l'objet. Ce malentendu, aggravé par l'anarchie linguistique, freine l'entente possible sur les concepts intimes.


7. Polysémie des concepts et associations discursives

7-1. Jusqu'ici, notre exposé était une variante linguistique de la classi­que théorie des Idées, très étudiée en philosophie depuis Platon. Mais pour traiter notre sujet, le sens des discours, il faut s'éloigner de ces questions habituelles. En effet, le discours n'est pas des idées, mais l'utili­sation d'idées dans des actes discursifs. Et ces actes se font avec des intentions plus que des théo­ries, s'adaptent au mieux d'une infinité de circonstan­ces intimes ou externes, et ne se contentent pas d'un réper­toire limité de mots.
Alors le discours se présente le plus souvent sous la forme de suites d'énoncés, eux-mêmes des suites de mots. Et dans ces suites, les mots ne font pas que défiler, ils coopèrent au projet de leur discours. Alors les énonciateurs de discours et leurs interprètes ne se limitent pas aux con­cepts des mots, ils les combinent pour atteindre les sens du discours. Le monde des discours et de leurs sens est donc bien plus vaste et complexe que celui des mots. Néanmoins, ce nouveau monde peut être exploré avec les moyens déjà utilisés dans cet ouvrage, examen des faits et introspection des intentions, parce qu'ils sont universels!
Pour commencer, tirons parti des chapitres précédents, et examinons comment les concepts peuvent coopérer à un sens qui les dépasse:
7-2. On a vu ch.5 et 6 que les concepts sous nos mots sont l'aspect commun abstrait de vécus très divers. On a vu de plus ch.6 que même les concepts semblant simples combinent des perceptions différentes, qu'ils peuvent partager avec d'autres concepts simples. La réciproque de ces propriétés des concepts est que chaque concept peut invoquer des vécus très divers, et avoir du commun avec beaucoup d'autres concepts. Ex/ "Vitesse" peut m'invoquer un ancien accident de vélo; et son con­cept est aussi voisin de "déplacement, changement, mouvement, accé­lération, ...".
Appelons polysémie (poly = plusieurs, sémie = sens) cette diversité de ce qu'un même concept peut invoquer. Soulignons qu'il ne s'agit pas ici de laxisme linguistique ni d'homonymie, c.a.d de diversité de con­cepts sous un même mot, mais de la multiplicité légitime sous chaque concept. Eh bien cette polysémie intrinsèque du concept détermine l'usage légitime de son mot dans les séquences des discours, en per­met­tant sa coopération aux autres mots du discours, qui font de même pour lui. Elle permet aussi que dans le cours de notre pensée verbale chaque concept soit appelé par ses aspects convenant aux circonstances mentales du moment, et appelle de même ceux qui le suivent dans ce discours intérieur. Alors, exposons ici comment:
La polysémie du concept permet les associations discursives.
7-3. On a vu ch.1 que notre pensée ne va pas par sauts aléatoires et arbitraires, mais selon des associations d'images à images, de mots à ima­ges, et de mots à mots, tous ces trajets permis par ce qui a façonné le réseau de notre mémoire. Même si l'espace mental n'avait que les 2 dimensions d'une carte géographique, les principaux lieux de ce plan auraient des chemins vers plusieurs autres lieux voisins, et parmi eux le voyageur mental choisirait selon ses passions et diverses circonstances. Or dans l'espace conceptuel, il y a bien plus de deux dimensions, bien plus de voisins et de trajets possibles, convenant à bien plus de moti­va­tions que celles qui nous font voyager sur la Terre. Alors, la polysémie des concepts manifeste la diversité des chemins dont ils sont les carre­fours, et permet la diversité des voyages discursifs que ces chemins peu­vent porter.
Ex/ Plaçons-nous à ce lieu de la pensée qui est le concept nommé "table" en français. De là, où peut-on aller sur la carte linguistique, c.a.d sans s'écarter de ce que ce concept peut invoquer légitimement? Si on considère table en extension, il s'associe non seulement diverses formes, matériaux ou couleurs de tables, mais surtout divers vécus où nous ren­controns ou utilisons des tables: lorsque nous mangeons, écri­vons, brico­lons, etc, sans oublier les évocations particulières à ceux qui conçoivent, fabriquent, vendent, expertisent, déménagent, etc, des tables. D'autre part, si on considère table en intension, il invoque pla­néité, stabilité, mobilier, commodité, et des idées associables à ses circonstances d'usage (repas, famille, négociation, etc). Bref, même en se limitant au linguisti­quement correct, un concept aussi modeste que "table" peut ouvrir des chemins mentaux très distincts, par ses associa­tions aux diverses images et idées incluses dans son sens.
Inversement, beaucoup de concepts peuvent nous mener à "table" sans nous écarter des sentiers battus. C'est d'ailleurs la banalité de ce concept qui le fait si accessible. En effet, elle signifie que chacun y passe souvent, et donc qu'il s'attache à des vécus très variés et usités, dont le souvenir consolidé par des habitudes rapproche par autant de voies rebattues les autres circonstances de ces vécus habituels. Mais même des mots moins ordinaires, ex/ "philosophie" ou "cybernétique", ont aussi une riche polysémie et sont des carrefours très ouverts.
7-4. Cette polysémie légitime doit encourager à secouer des habitudes mentales sclérosées, mais ne doit pas favoriser un laxisme imaginatif et ver­bal. Elle fera bon usage si on comprend ce qui la justifie:
1/ Par l'extension de son concept, le mot est l'étiquette d'un paquet de perceptions liées dans des vécus. Ainsi, le nom d'objet matériel table dénomme l'ensemble d'effets exercés par les objets table sur nos sens (vue, ouïe, toucher, etc) associés aux circonstances de leur perception (manger, travailler, contempler, rêver, etc, avec une table). De même, le nom "rouge" peut mener à vue, chaleur, coquelicot, sang, timi­dité, confusion, tous des vécus possibles de ce concept. Cet aspect extensif des mots nous ouvre les associa­tions à nos images par nos sou­venirs divers.
2/ Par l'intension de son concept, le mot est la manifestation linguis­tique d'une Idée guidant les choix humains dans la complexité de leurs vécus: Le complexe perceptif accepté sous le concept "table" n'est pas amassé au hasard, il combine les nécessités naturelles et humaines pro­pres à ce concept; ainsi, pour que je puisse manger ou m'appuyer sur une table, son concept exige une capacité à supporter les pressions, d'où ses aspects de stabilité, solidité, horizontalité, etc. Cette cohérence intensive du concept en fait le carrefour des concepts contri­butifs, ouvrant ainsi à la pensée les voies des connaissances et théories associées à ce mot.
7-5. Ces 2 approches du concept permettent la diversité des associa­tions discursives, mais n'expliquent pas les associations verbales effectives de la pensée et du discours, puisqu'elles choisissent parmi la polysémie du mot. Alors, peut-on préciser ce qui lie les mots dans nos discours et nos pensées, en les faisant avancer?
Par exemple, si je me trouve à un péage d'autoroute, dans ce béton sale et cette brutalité grise, il se peut que la vue d'une fleur égarée me fasse alors penser à couleur, ou fragilité. Cette pensée a la justifi­cation apparente que "fleur" contient ces 2 idées: La fleur est un organe tem­poraire, donc fragile, destiné à attirer les pollinisateurs, donc coloré. Mais n'est-ce pas plutôt mon oppression par la grisaille et la dureté ambiante qui me font ressortir cette couleur et cette fragilité? Ou encore, je me trouve devant un lot de polygones en carton, et je rap­proche celui qui est carré du losangé, sous prétexte qu'ils sont deux polygones à 4 côtés égaux. Mais n'est-ce pas plutôt le hasard ayant mis le carré contre le losange qui m'y fait penser? Bref, les associations offi­cielles du concept sont nécessaires à ses rapports discursifs, mais il ne faut pas trop s'illusionner sur leur pouvoir explicatif.
En effet, les rapprochements d'idées dépendent de la situation et l'état d'esprit intimes de celui qui fait ces associations. La pensée n'est pas mobilisée par la polysémie théorique du mot, elle y choisit un aspect selon l'usage qu'elle en fait dans le contexte des circonstances du dis­cours et de leurs exigences. De même, la pensée exclut, refuse des aspects sous ces mêmes influences. Bref, l'association discursive choisie dans la polysémie théorique sert l'avance discursive, elle-même au ser­vice de circonstances intimes et externes qui la motivent par les passions qu'elles excitent.
7-6. Pour montrer l'intrication des circonstances qui font prendre un trajet dans le réseau des images et des mots, examinons des séquences d'images engendrées dans les rêves: On écrit depuis l'Antiquité des Clés des Songes qui prétendent expliquer ces successions d'images par leur rapport à des faits passés ou futurs, ou bien encore depuis Freud, en les associant au passé de nos désirs ou émotions. Il est certain que tout évé­nement mental est produit par notre état actuel, qui inclut ce que notre cerveau a mémorisé et nos pulsions organiques, et donc l'expli­ca­tion freudienne vaut mieux que celle des devins de la Haute Egypte. Mais voici un rêve de l'auteur: Lui qui croit peu aux politiciens rêva pourtant une fois du Premier Ministre en exercice. En s'interrogeant sur ce rêve incongru, il s'aperçut que le Ministre y ressemblait à sa carica­ture vue peu avant dans un hebdomadaire satirique, où il soignait des patients affectés d'un malaise dont l'auteur souffrait cette nuit là! Bref, c'était là une rêverie improbable, et pourtant réalisée par ce concours de circon­stances. De même, par quelles associations certains rythmes et harmonies musicales nous émeuvent, tandis que d'autres nous excitent à danser ou sauter? Pourquoi les mots si simples d'un poème de Verlaine qui nous parle de la lune au-dessus du toit excitent-ils notre mélancolie? Il y a cer­tainement par les invocations de ces discours une ambiance mentale nous disposant à ces associations, mais le chemin probablement court et sou­terrain qui lie tout cela de manière agissante n'est pas aisé à trouver.
Bref, on n'affirmera pas ici de manière générale que tel mot ou con­cept s'harmonise, ressemble, et appelle tel autre. Par contre, nous dirons que dans un contexte de circonstances adéquates, il peut y avoir liaison de lieux alors apparentés de l'espace mental. Mais ce contexte, qui fait choisir et écarter parmi la polysémie du mot, est multiple: C'est le discours, plus les circonstances du discours, plus les circonstances inti­mes, comme on verra.
La suite de cet ouvrage étudiera donc les associations verbales effectives en tenant compte du contexte où se trouvent les mots. Et comme les pensées associées aux discours dépendent de leur contexte non verbal, nous introduirons aussi les facteurs hors texte, qui motivent l'ensemble de notre pensée, discursive ou non, et font glisser le sens des textes d'un simple décodage à une interprétation plus ou moins volontaire. Bref les mots dans les discours ne seront pas ici que symboles et combinaisons lexicales, nous y mettrons le vécu humain et ses passions.
Discussions:
1/ Pourrait-on limiter les discours à un mot? (1)
On verra plus tard que les énoncés accompagnent une idée d'une modalité énonciative (affirmation, ordre, interrogation, ou conditionna­lité). Alors il faudrait à tout discours au moins 2 symboles, un pour l'idée, un pour la modalité. Mais surtout, c'est déjà difficile de délimiter clai­rement et distinctement 10.000 concepts et de mémoriser leurs symbo­les, que serait-ce s'il fallait le faire pour chacune des idées de l'immense diversité exprimée dans les discours?
2/ La polysémie des mots se distingue-t-elle dans notre pensée de la diver­sité de leurs associations? (2)
Cette question est elle-même brouillée par un effet de polysémie: Il faut distinguer la polysémie linguistique, c.a.d la possibilité pour un mot d'invoquer des concepts voisins, mais non identiques (ex/ "juger" au Tribunal, "juger" une distance), et la polysémie intrinsèque, c.a.d la diversité d'images cohérentes avec un concept et ses composants. La dif­ficulté est alors de s'en tenir aux associations convenant au concept, sans néanmoins en oublier: Rigueur et imagination!
3/ Puisque la pensée peut sauter du coq à l'âne, pourquoi refuser que ses sauts soient arbitraires et aléatoires? (3)
Dire que la pensée va du "coq à l'âne" exprime qu'on ne voit pas les raisons du saut d'idée. Mais nous devons croire que même ce qui est mental et discursif a des causes accessibles, du moins par introspection. Sinon il serait inutile de décrire la pensée et le discours, puisqu'on ne pourrait en tirer ni connaissances ni prévisions.
4/ En quoi aller d'une image à un concept manifeste-t-il l'effet d'un pour-quoi? (3)
Lorsque la pensée ou le discours va d'une image à une idée, elle mar­que une préférence pour cette idée dans l'image, et donc pour l'inten­sion de cette idée. Les transitions d'image à image, ex/ dans le discours cinématographique, ont des intentions moins franches, car l'image est une extension qui ne dit pas son intension.
5/ On peut choisir d'aller de A à B par le trajet le plus court, le plus éco­nomique, le plus touristique, etc. Peut-on préciser des motivations correspondantes? (3)
Ce serait naïf de croire qu'on choisit le trajet le plus court seulement pour gagner du temps: Ce peut être aussi par fuite devant l'ennui, haine des voyages, particularités de ce trajet, etc. Plus généralement, une motivation apparente peut en cacher d'autres bien plus puissantes, mais très liées aux détails de la situation, ou inavouables.
6/ Faut-il exclure le goût des aliments du concept de "table"? (3)
"Table" n'exclut pas toujours le goût des aliments, ainsi l'expression une table trois étoiles, qui elle-même n'exclut pas meuble: Ce n'est pas facile de limiter les associations légitimes d'un mot! Mais d'autres asso­ciations sont manifestement illégitimes, venant d'erreurs, d'igno­ran­ces, ou du laxisme linguistique.
7/ Le concept d'un objet matériel doit-il n'invoquer que la matérialité de l'objet, ou aussi les circonstances qui l'entourent? (3)
L'important dans un objet n'est pas toujours le plus évi­dent. Ex/ Dé­crire un marteau par sa forme et sa couleur manque ce qui en fait l'uti­lité, à savoir la lourdeur et la dureté de sa tête. Alors les circonstances où on rencontre ou utilise l'objet peuvent révéler davan­tage. De plus, certains objets n'ont dans notre vie qu'une valeur acciden­telle, et les cir­constances en sont l'essentiel, ex/ le peigne d'une aimée.
8/ Les expériences partagées par beaucoup d'individus ont-elles même pouvoir conceptuel que celles souvent subies par certains? (3)
Les expériences très répandues influencent le langage et par suite notre réseau verbal. Les expériences très habituelles influencent notre réseau d'images. Toutes influencent notre réseau mental et notre usage de la pensée.
9/ Hume voyait en les associations mentales une force d'attraction aussi universelle et puissante que la force de gravitation. Cette image est-elle adéquate? (5)
La force qui attire les masses naît de ces masses elles-mêmes, tandis que les idées s'associent par des motivations extérieures à elles-mêmes. Alors l'associationnisme de Hume n'a pas le moteur des intentions.
10/ Par quelles circonstances et motivations un losange n'est pas un car­reau pour un vitrier? (5)
Dans son travail, le vitrier rencontre habituellement des fenêtres rec­tangles ou carrées, et découpe des carreaux rectangulaires. De plus, il est motivé à travailler vite, se fatiguer peu, gagner beaucoup. Alors un car­reau losangé est une circonstance rare, et défavorable à ses moti­vations s'il est payé à la surface.
11/ Dans la Bible (Genèse 41), le Pharaon rêve de 7 vaches maigres mangeant 7 vaches grasses, et Joseph en induit que l'Egypte doit mettre du grain en réserve. Est-ce une association d'idées légitime, ou absurde? (6)
Joseph fait bien de rapprocher le rêve du Pharaon des circonstances d'abondance du moment, car ce rêve est inspiré par ces circonstances. Mais lorsque Joseph passe de cette abondance à des mesures de pré­voyance, il extrapole audacieusement, car l'abondance présente n'an­nonce pas une disette future. Néanmoins, en proposant ces mesures, Joseph plaît au désir informulé du Pharaon!
12/ Dans les rêves, les détails significatifs sont souvent bizarres. Cela les dissocie-t-il du rêve? (6)
Ce qui est bizarre est ce qui semble non lié au reste, incohérent. Mais il y a sûrement une raison qui fait apparaître ce qui sem­ble sans raison. On ne doit pas en conclure que le bizarre est plus signifi­catif que le normal, car souvent le plus significatif est ce qui va sans dire, c.a.d l'inaperçu!
13/ Quel intermédiaire souterrain mais agissant peut lier la lune à la mélancolie? (6)
La lune a le teint jaune, comme les malades: c'est son lien apparent avec "mélancolie". Mais surtout, elle se voit la nuit, temps des amours ou des insomnies solitaires. Ce second lien est moins apparent, mais plus puissant, peut-être?
14/ Faut-il lier le caractère souterrain d'un mobile à sa puissance d'ac­tion? (6)
La mode freudienne veut que ce qui est caché soit plus important que ce qui se voit. C'est vrai pour le discours des médias, qui nous tai­sent l'essentiel. Mais dans la vie intime, cette relation inversée vaut sur­tout pour des névropathes, c.a.d les clients de Freud. Les autres voient le plus ce qui leur importe le plus, et agissent en conséquence, sinon ils en souf­frent, ... et deviennent névropathes!
15/ Quel mobile peut nous mener d'un concept à son contraire? (6)
Chaque concept ayant divers aspects, son contraire n'a pas un de ses aspects, et lui est donc contraire de ce point de vue. Mais à cela près, les contraires sont des frères qu'on n'oppose que si on s'intéresse à leur diffé­rence. Ex/ Un "drap de couleur" est le contraire d'un "drap blanc" pour un teinturier, du point de vue du réglage de sa machine à laver, et de la factu­ration; alors ce contraire révèle l'attention et donc l'intérêt pour ces points de vue, qui ont effectivement une importance pratique. Mais à cela près, un drap est un drap.

8. Les combinaisons de concepts

8-1. Nous avons vu ch. précédent que le divers de l'extension des con­cepts et la complexité de leur intension les font aptes à s'associer et à coopérer dans des contextes très variés. Au sein des discours, le contexte le plus évident d'un concept, et souvent le plus influent, est les mots les plus voi­sins. Mais dans ce voisinage, la proximité ne suffit pas, parce que les discours ne sont pas une simple suite de mots, ils sont plutôt une suite d'énoncés, qui ont une organisation grammaticale en groupes fonc­tionnels, et c'est au sein de ces groupes puis ces groupes eux-mêmes qu'il faut combiner. Ex/ Au sein d'un groupe sujet, la grammaire impose de combiner le nom et l'adjectif; entre groupes, elle impose de combiner le groupe sujet au groupe verbal; etc. Autrement dit, la grammaire indi­que les coopérations à concevoir entre concepts, puis les coopérations entre groupes de concepts au sein des énoncés, et la suc­cession des énoncés d'un discours indique les coopérations entre ces énoncés.
En théorie, cette structure par combinaisons et combinaisons de com­binaisons semble très compliquée, comme les grammaires et surtout les théories linguistiques le donnent à croire. Pourtant, un enfant de 5 ans compose et décompose sans grammaire des longues suites de mots dont les possibilités combinatoires semblent déjà immenses. Alors il nous semble que cette aisance pratique à manier ce qui semble compliqué doit pouvoir se suffire d'une théorie simple, le modèle associationniste de la pensée. De plus, le rôle de la théorie n'est ici que de donner un ordre de présentation à des activités que le cerveau accomplit sans elle, par ses associations de neurones influencées par les circonstances. Ces associa­tions souples permettent à la pensée de saisir un long discours par une seule image, et aussi de saisir les détails de cette image, et les détails de ces détails, etc. Cette capacité du cerveau humain à approcher de même manière l'ensemble et les détails de ses images sera appelée ici "fractale" (quoiqu'elle soit peut-être plutôt holographique) et convient parfai­te­ment aux discours: Lorsque le cerveau produit ou interprète un discours, les combinaisons des groupes fonctionnels en énoncés et les combinai­sons de ces énoncés en le discours ne sont pour le cerveau que des idées ou des images semblables aux combinaisons au sein des groupes fonc­tionnels, avec un ordre de composition ou de décomposition plus ou moins indiqué par la grammaire. On se laissera donc ici guider par cet emboîtement des combinaisons discursives, et nous irons de l'apparem­ment simple, les combinaisons de quelques mots ou expres­sions, à l'ap­paremment complexe, les combinaisons de combinaisons de combinai­sons ou discours, en passant par les combinaisons de combinai­sons ou énoncés. Dans le présent chapitre, nous examinons comment les mots combinent leurs concepts pour former des expressions et des grou­pes fonctionnels, et le sens résultant de ces combinaisons. Dans ces groupe­ments élémentaires:
La combinaison des concepts les spécialise dans leur coopération aux sens du combiné.
8-2. D'abord, quelles sont ces combinaisons discursives? Les plus étroi­tes par leur forme sont les syntagmes, ex/ "indépendantes", qui unit "in", "dépend", "ant", "e" et "s" dans un seul mot. D'autres moins étroites for­ment encore un seul mot, ex/ "queue-de-rat", qui invoque un type de lime. D'autres sont encore moins étroites, car les mots n'y sont pas liés par des traits d'union, ex/ "franc de port", mais indiquées dans les dic­tion­naires car leur sens ne découle pas aisément de leur composi­tion. Enfin, la plupart des combinaisons, ex/ "fleur rouge", ne sont pas dans les dictionnaires, mais elles entrent encore dans des types définis par les grammaires, où chacun des mots joue un rôle supposé bien clair: C'est le cas des combinaisons substantif - adjectif, ex/ "fleur rouge", ou verbe - adverbe, ex/ "aller rapidement", ou adverbe - adjectif, ex/ "très fort", ou sujet - verbe, ex/ "je pense".
Dans cet ouvrage, on ne discutera pas spécifiquement la contribution des fonctions grammaticales au sens des combinaisons où elles parti­ci­pent. Cela a été bien fait par les grammairiens. De plus, une des parties les plus volu­mineuses de la grammaire consiste en exposer les désinences indiquant le pluriel, ex/ "s", le féminin, ex/ "e", ou le passé et le futur, et équivaut alors à un dictionnaire de ces concepts syntagmati­ques. Mais surtout, la fonction grammaticale des mots n'est pas une in­dication évidente ou sûre de leur sens. Ainsi, dans "fleur rouge", le mot "fleur" est classé en grammaire comme substantif, ce qui invite à lui at­tribuer une idée de substance, qu'il contribue à la combinaison "fleur rouge". Mais dans la mesure où on comprend le mot "fleur" lui-même, on y inclut nécessai­rement ce qu'il peut avoir de "substance", et on tient compte de cette contribution à la combinaison. Plus généralement, comme l'enfant de 5 ans, on peut se passer des classifications grammati­cales, pourvu qu'on comprenne les mots eux-mêmes. Reste alors à combiner les concepts invoqués par ces mots.
8-3. Ainsi, examinons l'expression "tour de force". Ici, la préposition "de" ne fait que donner une valeur d'adjectif au 2ème substantif "force", sans apporter un sens propre. Ayant noté cette indication avec l'ordre des termes, il reste à comprendre que dans tour qualifié par force, ces 2 concepts contribuent à leur combinaison d'une manière qui n'est pas simple addition, ou juxtaposition. En effet, dans "tour de force", "tour" invoque, comme tournée ou tourisme, un spectacle, tan­dis que "force" invoque, comme fort des Halles, une grande action mus­culaire: Alors, il y a "tour de force" quand un déploiement de force musculaire est assez grand pour faire spectacle. L'union des concepts dans cette combi­naison résulte donc d'un rapport qui n'y est pas expli­cite mais néanmoins agissant, à savoir que les humains sont fascinés par les démonstrations de force musculaire.
La manière dont les concepts coopèrent au sens de l'expression n'est pas précisée, et est néanmoins bien précise: D'abord, ce rapport des mots dans l'expression n'est qu'implicite parce qu'une ex­pression, comme un mot ou un discours, est d'abord un symbole lin­guistique, sa valeur invocatoire dépend de nos connaissances (chap. 2). Mais dans le cas des combinaisons discursives, et plus encore dans celui des discours, le dictionnaire, puis la grammaire nous lâchent, alors nous devons inter­préter ces combinaisons selon une convention nulle part expliquée! Comment se fait-il donc, dans cette situation où la règle d'in­terprétation des symboles n'est qu'implicite dans l'usage, que l'invoca­tion peut être aussi précise que là où une convention linguistique expli­cite guide notre interprétation? Ainsi, dans cette expression "tour de force", la précision de l'invocation contraste avec le rudimentaire de la convention linguisti­que, qui ne fait qu'aligner les mots dans un certain ordre, avec un rap­port grammatical bien sommaire. Et de plus, l'ordre des mots n'in­fluence pas toujours le sens, comme le montre l'exemple du Bourgeois Gentilhomme (ch.0-1)! Alors nous concluons que dans les combinaisons du discours, l'esprit humain applique son expérience de la vie et ses con­naissances à imaginer les fonctions du concept A et du concept B dans leur coopération discursive AB.
Or on a vu ch.7 que la polysémie des concepts leur permet des asso­ciations très diverses. Alors dans la combinaison discursive AB des con­cepts A et B, la potentialité sémantique de A adéquate à B se réalise par son association à B, et réciproquement celle de B adéquate à A se réalise par son association à A. Ex/ Dans "tour de force", le concept "tour" se spécialise dans spectacle visuel, le concept "force" se spécialise dans force musculaire, et ces aspects des 2 concepts coopèrent à invoquer spectacle visuel de force musculaire. Bref, l'ajustement réciproque spé­cialise A et B dans ce qui est nécessaire à leur union, et permet ainsi un sens global à la combinaison discursive AB. Mais ce beau résultat repose entièrement sur la capacité du cerveau humain à choisir dans ses associa­tions de A et celles de B une combinaison satisfaisante AB. Alors, en quoi le sens d'une combinaison d'idées sera-t-il satisfaisant?
8-4. Nous proposons qu'une combinaison des concepts A et B ait un sens satisfaisant si son image globale est une association légitime d'invo­cations légitimes des concepts A et B, et qu'on puisse légitimement dis­socier cette image globale selon les concepts A et B. Nous parlerons ici de "composer" et de "décomposer" pour ces opérations légitimes. Ceci posé, pour qu'il y ait composés et décompositions légitimes, il faut entre les sens des composants un rapport naturel, une union fonc­tion­nelle: Décomposer, ce doit être comme démonter les rouages d'une machine, distinguer les parties d'une structure et leurs relations; compo­ser, ce doit être comme assembler les pièces d'une machine, mettre en fonctions les éléments d'une structure. Il s'agit donc d'imaginer les rap­ports pouvant satis­faire aux exigences du contexte entre les concepts: Composer "tour de force" ne consiste pas seulement à y constater l'union par "de" de "tour" et "force", ni même le rapport substantif - adjectif entre "tour" et "force", cela exige plutôt d'invoquer notre mou­vement d'âme (tour) devant une force musculaire. Et inversement, décomposer "tour de force" consiste en vivre dans cet état psychologi­que son aspect tour allié à son aspect force. Ou encore, composer "économie" et "politique" dans "économie politique" n'est pas seule­ment les fusionner dans le titre d'une section de la science économique, c'est plutôt comprendre en quoi l'étude des faits économiques exige la considération des facteurs politiques qui les influencent, etc.
Bref, ces opérations sont plus que de simples associations d'idées, qui ne sont qu'une succession temporelle d'idées, signalant bien un rapport mé­morisé, mais peut-être fragile, circonstanciel et erroné, comme peut l'être une succession de mots dans l'espace d'un texte. Or ces proximités fragiles ne rendent pas justice aux possibilités de réalité profonde des rapports d'idées, et c'est cette réalité qu'il faut chercher pour compren­dre en quoi sont justifiés aussi bien, ex/ le rapport de "rouge" à "fleur" dans "fleur rouge" et celui de "rouge" à "Octobre" dans "Octobre rouge".
8-5. Alors, l'important dans les combinaisons de concepts est de tirer la réalité des rapports d'idées de la complexité sous-jacente aux concepts. Mais cette recommandation n'est pas assez précise, car les possibilités des concepts et du réel sont multiples, et le choix dépend de son contexte. La compréhension doit alors chercher une indication supplémentaire dans la composition discursive de la combinaison de con­cepts, en ce que le tout et ses parties doivent être dans leur combinaison selon des rap­ports d'idées respectant cette combinaison, qui n'est pas seulement l'union de ses parties, mais aussi ces parties dans l'union. Ex/ Si on con­sidère l'expression "chlorure de sodium", elle invoque non seulement un composé, mais aussi un point de vue chimique sur ce composé, et sa compréhension selon ce point de vue exige d'invoquer les raisons par lesquelles le "chlore" s'associe au "sodium", leur union reposant sur le partage d'un électron du sodium avec le chlore; mais si le même com­posé est invoqué par l'expression "sel de cuisine", alors cette combinai­son discursive appelle un point de vue culinaire, où il s'agit de compren­dre que "sel" étant dispersé dans la sauce, il a alors un goût utilisé en "cuisine".
Plus généralement, le rapprochement discursif des mots invoque une composition, plus cette manière de former ce composé, autrement dit le tout et cette partition du tout plutôt que d'autres. On voit déjà alors pour les combinaisons discursives ce qui apparaîtra plus nettement pour les discours, à savoir que leur sens n'est pas seulement un contenu con­ceptuel, mais aussi une direction, une intention, en ce qu'il y a une con­tribution propre de la suite des mots au sens. Dans le cas des combi­nai­sons de mots dans des discours (et non pas isolées comme ci-dessus), la suite des mots doit inviter à penser cette combinaison à l'usage du reste du discours où elle se trouve. Ex/ L'expression "sel de cuisine" coopère par sa composition à un discours traitant de nourriture, de goûts, ou autre vécu quotidien; en effet, elle invoque un "sel" (sapide) utilisé à fin de "cuisine" (utilitaire); par contre, le même composé sous la combinai­son discursive "chlorure de sodium" sert plutôt des dis­cours de chimie, biologie, ou autres contextes où importent ses aspects "chlore" ou "sodium".
Cette compréhension de la combinaison de concepts en harmonie avec son contexte et les intentions de son discours se manifeste en ce que son sens s'y dégage et va bien avec le reste. En effet, lorsqu'on a compris en quoi les concepts jouent leur rôle dans leur combinaison, avec ce rôle et ces idées au service du discours environnant, alors ce sens local et celui de l'ensemble s'appuient mutuellement. Mais il ne suffit pas d'évoquer les grands avantages d'une telle compréhension, il faut encore préciser comment les obtenir, ce qu'on va tenter au chapitre suivant.
Discussions:
1/ Le caractère séquentiel du discours nuit-il à sa capacité invocatoire? (1)
Comparé au croquis, le discours semble souffrir de la lenteur d'un dé­roulement par une suite de symboles ou d'images, au lieu d'apparaître en un bloc. Cette succession obligée des invocations ralentit effective­ment la transmission du message. Mais elle impose un ordre d'apparition des concepts du discours, qui peut servir son sens, et le discours trans­met alors mieux des intentions qu'un dessin, moins directif. De même, le dessin est lui-même mieux directif qu'une photographie, par ses lignes et autres choix intentionnels.
2/ La grammaire sert-elle le sens des discours? (1)
La grammaire assigne des fonctions aux mots, et impose des accords en genre, en nombre et en temps entre les mots. Ces obligations gramma­ticales aident le sens en indiquant les groupages de concepts. Malheureu­sement, la grammaire, comme l'orthographe, contient trop de règles et exceptions, à la fois rigides et laxistes, qui chargent la langue d'obliga­tions inutiles et parfois nuisibles au sens.
3/ En quoi la pensée est-elle fractale? (1)
Une courbe fractale reproduit dans ses détails sa forme globale, et de même dans les détails des détails, à l'infini. Or la pensée peut engendrer les détails d'une image globale, et aussi les détails de ces détails, là en­core à l'infini. Mais les détails de la pensée se diversifient en se détaillant, tandis que ceux de la fractale sont semblables.
4/ La complexité grammaticale du discours engendre-t-elle sa difficulté de compréhension? (2)
La complexité grammaticale d'un discours augmente à peu près comme le nombre des mots y ayant des fonctions différentes et diversement associées dans chaque phrase. Cette complexité grammaticale suffit à interdire la compréhen­sion du discours au public peu éduqué. Mais pour le public lettré, les longues phrases de Proust sont plus facile à compren­dre que des phrases courtes d'Aristote ou Einstein, qui utilisent des con­cepts moins familiers, combinés dans des rapports moins évidents.
5/ Pourquoi les mots ont-ils des désinences? (2)
Les désinences des mots les accordent en genre, en nombre et en temps, en y ajoutant les terminaisons spécifiques de ce genre, ce nom­bre, ce temps. Ces désinences du mot combinent donc le concept de sa racine avec celui invoqué par cette terminaison, formant ainsi un syn­tagme. Puisque ces terminaisons sont des formes très condensées et très réglementées, on peut supposer qu'elles sont très utiles, donc que les concepts de genre, de nombre et de temps seraient très utiles. Mais les lan­gues ne marquent pas toutes les mêmes concepts dans leurs désinen­ces. Alors leur utilité principale dans les discours doit être d'y indiquer les mots à regrouper par un même accord sous une même combinaison.
6/ Le rapport des mots dans une expression peut-il être évident? (3)
Face aux expressions faciles à comprendre, l'esprit tend à les consi­dérer comme un mot simple une fois comprises. C'est justifié pour les expres­sions idiomatiques, ex/ "tour de rein", et même pour les combi­naisons discursives ordinaires, ex/ "fleur rouge", parce que une fois combinés, les concepts forment une seule image. Mais devant cette image unifiée, on risque d'oublier l'expression elle-même, c.a.d ses com­posants. Ainsi, "tour de rein" est aussi "lumbago", "fleur rouge" est aussi "fleur à péta­les rouges", et ces expressions différentes suggèrent des associations différentes. Alors le choix d'expression a lui-même du sens.
7/ Une convention linguistique peut-elle ne pas être explicite? (3)
Une convention linguistique est comme une loi, elle est censée être connue de tous ceux qui doivent l'appliquer. Mais cela ne l'oblige pas à avoir la forme d'un texte explicite, elle peut être une coutume précisée par des jurisprudences au cas par cas. Il y a ainsi dans la langue des règles d'usage si évidentes qu'on n'y songe pas (ex/ lire de gauche à droite). Et ceux qui écrivent des programmes de traduction automatique par ordi­nateur s'aperçoivent alors que les règles explicites ne disent pas tout!
8/ Les conventions linguistiques suffisent-elles à interpréter les expres­sions non consignées dans les dictionnaires? (3)
C'est douteux que les dictionnaires n'omettent que des combinaisons discursives rares ou trop évidentes, vu le nombre immense des combi­naisons. Alors chacun se débrouille face à des associations de concepts usuelles, ex/ "chien de chasse". De plus, certains auteurs aiment associer des concepts de manière obscure ou laxiste, de sorte que leurs discours sont semés de combinaisons non répertoriées, et néanmoins mystérieu­ses, ex/ "méthodologie des forces", "ordre surnaturel", "vérité hu­maine", "l'idée permet", "traduire un sentiment", etc.
9/ Le sens des concepts naît-il de la diversité des combinaisons auxquel­les il participe? (3)
On apprend les sens des mots surtout par leurs usages, qui sont les dis­cours où ils se trouvent, et donc les combinaisons auxquelles ils partici­pent. Alors, plus ces combinaisons sont diverses, et plus le sens du con­cept s'élargit. Mais inversement les concepts sont utilisés pour leur sens dans les discours, de sorte que plus le sens du concept est divers et plus on l'utilise. Alors les mots les plus utilisés sont souvent peu précis, ex/ "chose, machin, truc, on", et apportent peu dans leurs combinaisons.
10/ Le sens d'une expression dépend-il des mots qui la forment? (4)
A première vue, le sens d'une expression résulte des mots qui la for­ment. Mais dans certaines expressions idiomatiques, ex/ "potron-minet", cela n'est vrai que comme le sens d'un mot résulte des lettres qui le forment , c.a.d que les composants du symbole servent alors à l'identi­fier, sans l'expliciter. Même si le sens de l'expression est bien la combi­naison de ceux de ses concepts, on doit aussi l'interpréter comme ser­vant l'intention dynamique du contexte, pas seulement comme un con­tenu statique.
11/ Comment juger de la légitimité d'une combinaison de concepts? (4)
Il peut sembler qu'il suffit de comprendre chacun de ses concepts dans son sens légitime, et de les combiner selon leurs possibilités naturelles d'association. Mais ce n'est pas toujours le sens voulu par l'énonciateur, qui assemble souvent trop vite ses mots pour en penser soigneusement l'accord, et qui peut aussi viser un autre effet sur ses interprètes. Et ce n'est pas toujours le sens compris par ceux-ci, qui s'occupent plus des intentions que de légitimité sémantique. Alors la légitimité doit peut-être ici s'évaluer comme une adéquation aux fins recherchées, et puisque ces fins diffèrent sur un même discours, ce qui est légitime pour l'un (ex/ l'énonciateur) peut ne pas l'être pour l'autre (ex/ un interprète).
12/ L'emploi d'une combinaison de concepts indique-t-il l'intention d'invoquer les parties de cette combinaison et la combinaison de ces parties? (5)
Lorsqu'on utilise une combinaison de concepts, ce choix d'expression dépend de beaucoup de facteurs: 1) La diversité des manières de dé­composer son composé; 2) L'ajustement plus ou moins bon à cette composition des mots disponibles; 3) L'influence du contexte, qui favo­rise certains concepts; 4) Les habitudes induisant à des expressions toute faites. Alors, l'expression n'est pas toujours adéquate à ses inten­tions, ni ce qu'elle invoque à ce qu'elle doit invoquer.
13/ Composer et décomposer une combinaison selon ses éléments sont-elles des démarches contraires? (5)
Face à une combinaison de concepts, on peut examiner l'image globale qu'elle invoque, et la manière dont cette image est composée selon ses concepts: C'est une décomposition. On peut aussi examiner en quoi ces concepts sont capables de réunion, et imaginer alors cette union: C'est une composition. Ces 2 approches sont plutôt complémentaires qu'op­posées.

9. Composer et décomposer

9-1. On a vu chap. précédent des combinaisons de concepts qui ne sont que la plus petite des associations discursives, car elles s'étendent au discours tout entier. Le cerveau est maître de toutes ces associations, il les compose et décompose, et en fait un sens en rapport avec le con­texte et la structure du discours. Avant d'examiner les associations pro­pres aux structures discursives, précisons comment les compositions et décompositions d'images et idées se rapportent aux fins animant la pen­sée. Pour cela, il faudra:
Comprendre les combinaisons discursives selon leur emploi.
9-2. L'essentiel des combinaisons de concepts ou d'idées est un sens mental seulement perceptible par introspection, ce qui en fait un objet peu commode à aborder. Néanmoins, comme tout objet pensé, la combinaison existe dans un espace et un temps au moins cérébraux, où elle résulte des circonstances et intentions de son apparition. Sa présence est souvent manifestée consciemment par les composés verbaux du dis­cours, dont le défilement signale ou stimule la capacité fractale du cer­veau (ch.8-1), par laquelle il entretient une image globale unissant les composants, et entretient aussi leurs décompositions selon diverses par­titions d'eux-mêmes ou de leur union. Alors, comme disait Condillac, la pensée humaine sans cesse compose comme décompose.
Parmi ces compositions/décompositions, certaines se manifestent expli­citement par les combinaisons de concepts du ch. précédent, par des affirmations, ou même des raisonnements, ex/ le syllogisme, comme on le verra au par.5. Mais plus généralement, le cerveau est sollicité par les circonstances à faire implicitement des compositions/décompositions: C'est le cas face à des situations compactes, embrouillées, que nous ne savons par quel bout prendre. Alors, ce sont des problèmes et, se­lon Descartes, il faut diviser leurs images globales en autant de parcelles qu'il sera requis pour mieux les résoudre, bref il faut décomposer.
Il faut aussi composer: La vie excite nos sens et passions par de multi­ples impressions qui sollicitent simultanément notre mental. Nous devons simplifier et ordonner cet embrouillis en regroupant ses aspects en objets et en concepts insérables dans notre connaissance du monde, bref il faut composer ces excitations.
Le cerveau étant donc sans cesse dans des circonstances qui en exigent des compositions/décompositions, il associe et dissocie ses combinaisons sans conscience qu'il le fait. Ex/ Les syntagmes composent le concept de la racine du syntagme avec des concepts de temps, genre, nombre, etc; or, chacun décompose ces parties du syntagme et les compose aux au­tres syntagmes du discours sans même se rendre compte qu'il le fait. Ces capacités de composition/décomposition facile et inconsciente ont l'avantage de la rapidité, mais l'inconvénient que l'individu ne perçoit pas les moyens et les fins de ces opérations. Aussi, faute d'être conscien­tes, elles sont incontrôlées et mal comprises.
9-3. La difficulté de comprendre les combinaisons semble atténuée par notre habitude de certains rapports d'idées, qui caractériseraient ces combinaisons: On en fait des concepts, qui peuvent être logiques, ex/ et, ou, ..., positionnels, ex/ sur, sous, dedans, ..., hiérarchiques, ex/ plus, pour, ..., et autres mises en rapports, qu'on observe en soi, et cela avec assez de clarté et de distinction .
Peut-on essayer de classer la diversité immense des combinaisons selon les catégories que Aristote ou Kant ont utilisées pour classer les relations entre idées? Ainsi, Kant caractérisait les rapports d'idées dans les affir­mations selon 4 points de vue complémentaires, la quantité, la qualité, la relation, et la modalité, chacun donnant lieu à 3 réponses mutuellement exclusives. Mais ses catégories du jugement caractérisent plutôt des rap­ports de l'esprit à ses connaissances que le contenu même de ces con­naissances, et alors ne concernent pas la diversité foison­nante des rap­ports observables.
Une approche plus empirique pourrait être d'examiner les mots servant spécifiquement à exprimer des rapports d'idées. Ainsi les prépositions expriment spécifiquement des rapports de temps (avant, après, depuis), d'espace (à, chez, dans), de coopération (avec, contre, de), de cause (malgré, moyennant, par, selon). On retrouve alors certaines des caté­gories de l'argumentaire rhétorique: Qui? Quoi? Où? Par quels moyens? Pourquoi? De quelle manière? Quand?, qui résume une part importante des préoccupations humaines, et en donne une approche classifiée. Mais ces catégories ne servent qu'à forcer l'examen d'aspects des affirmations, elles aussi trahissent la diversité qualitative des rapports à comprendre.
9-4. Vu l'insuffisance de ces approches des combinaisons par certains types de rapports, peut-être faut-il ne pas classer, mais s'appuyer sur la manière dont la pensée fonctionne: Revenons à la capacité fractale du cerveau à entretenir une image unissant des parties, elles-mêmes images unissant leurs parties, etc, sans hiérarchie mais selon l'utilité des parti­tions dans les circonstances de la pensée. C'est bien ainsi que nous pen­sons les objets, comme un emboîtement à étages et compartiments de parties ou caractères invocables selon les besoins. En effet, la conscience des aspects de l'objet est stimulée par ceux de nos intérêts qui s'associent à eux, et engendrent donc notre intérêt ou notre attention pour eux (ch.1-6).
Ex/ L'image d'une auto, du point de vue du mécanicien, est l'en­semble d'un moteur, sur un châssis, muni de roues, habillé d'une carros­serie. Chacune de ces parties est elle-même un composé de pièces, cha­cune avec des propriétés d'utilité, de fragilité, d'accessibilité, de modu­larité. Cette composition/décomposition de l'auto en parties et en pro­priétés résulte de l'usage que le mécanicien fait de sa connaissance de l'objet auto et le permet: En effet, le mécanicien doit déceler ce qui ne marche pas, et le réparer ou le remplacer, il lui faut donc localiser les pannes dans telle ou telle partie, selon tel ou tel comportement. D'autre part, la même auto, pour l'usager qui la conduit et qu'elle transporte, est un composé différent: L'usager y aperçoit des parties se­lon leur utilité pour lui (le siège où il s'assied, le volant qu'il manoeuvre, les cadrans du tableau de bord qu'il consulte), ou le plaisir qu'elles don­nent (la pein­ture, le galbe des portières), ou les exigences de leur entre­tien (le réser­voir d'essence, la batterie), etc. D'autre part, pour les in­génieurs qui ont conçu cette auto et son processus de fabrication, l'image de chaque par­tie est faite de minutieux détails sur les formes, les matières, les fonc­tions, ces propriétés composant elles-mêmes des con­naissances com­plexes sur les matériaux, les interactions mécaniques, les mouvements des fluides, etc. Et enfin, le mécanicien ou l'ingénieur sont aussi usagers, alors dans ce rôle ils composent et décomposent leur image de l'auto plutôt selon leurs intérêts d'usager que selon ceux de leur profession.
9-5. Bref, nos images combinent des parties selon les besoins des cir­constances. Cela ne signifie pas que les compositions et décompositions soient arbitraires, elles suivent des rapports issus des connaissances dont dispose notre cerveau et que lui impose la Nature. Mais ce respect des rapports vrais, ou du moins adoptés par la pensée, laisse assez de possibi­lités de partitions pour que la composition et la décomposition de l'image globale servent les circonstances demandant telle ou telle parti­tion.
Ainsi, soit le syllogisme classique: "Socrate est un homme; ce qui est homme est mortel; donc Socrate est mortel". Dans ce petit discours, la 1ère proposition compose le nom Socrate à l'image d'un homme. La 2ème proposition affirme la combinaison homme/mortel, qui décom­pose l'image de la mort dans l'image l'homme. Ce composé homme/mortel est ensuite composé à l'image de la 1ère affirmation par le donc débutant la 3ème proposition plus l'invitation implicite de la succession discursive: "affirmation 1; affirmation 2; donc affirmation 3", qui signifient que les affirmations 1 et 2 se composent en une même image globale. Alors, la composition des images 1 et 2 donne l'image d'un composé Socrate/homme/mortel. Avec cette image globale, on pourrait faire d'autres compositions ou diverses décompo­sitions, et la 3ème affir­mation fait ce choix: D'abord le donc qui pré­cède cette affir­mation arrête les formations de composés, et invite aux décompositions de composés déjà formés; ensuite cette affirmation de­mande d'extraire la partie Socrate/mortel de l'image globale Socrate/homme/mortel, qui la contient manifestement et satisfait donc cette affirmation. Ce raison­nement syllogistique est alors une application directe de la capacité de l'esprit à composer et décomposer selon ses besoins. Comme disait Descartes: Pour faire un raisonnement, l'imagination doit dans le même temps avoir l'in­tuition de chaque chose et passer à d'autres, jusqu'à avoir l'intuition de tout à la fois.
On pourrait objecter à cette explication d'un raisonnement simple que justement il est trop simple, la composition d'une image globale et ses décompositions y sont trop évidentes. Et de fait, si au lieu de montrer le mécanisme des compositions/décompositions sur ce petit syllogisme classique, nous voulions le montrer sur le discours même du paragraphe précédent commentant ce syllogisme, la tâche serait plus difficile. Pour­tant, nous ne croyons pas que cet obstacle de la complexité retire rien à la généralité du mécanisme des compositions/décompositions: Il se peut bien que la pensée doive souvent considérer des images complexes, mais elle passe toujours par ces moyens élémentaires.
9-6. Néanmoins, si la pensée ne s'occupe que de ces opérations, il peut sembler qu'elle ne conçoit ni ne traite de rapports évoluant au cours du temps, alors que manifestement nous nous préoccupons beaucoup de scénarios: Les pensées et les discours y partent d'une image A, cet ensemble de circonstances engendre une image B, qui sert à son tour de circonstances pour la suite du discours. Ex/ "J'appuie sur l'interrupteur. La lumière se fait dans la salle. J'aperçois un coffret sur la table. J'ouvre le coffret ...", etc. Il est vrai que de telles séquences engendrent des changements de décor, où une partie au moins des acteurs et des con­cepts disparaît de l'image du discours. Néanmoins, ces changements sont encore un glissement de détail en détail d'une image globale, car les rela­tions des détails sont au moins en partie causales, et c'est ce déroule­ment causal d'un système temporel qui serait l'image globale ainsi décrite, son scénario. De fait, les difficultés soulevées par ces compo­sés évoluant dans le temps sont si peu importantes que même les jeunes enfants com­prennent bien les histoires.
La difficulté est plus grande de voir quelles sont les compositions/dé­compositions dans des suites d'idées dont l'exemple le plus immédiat est ... le présent discours! En effet, une caractéristique fondamentale de ce discours, comme de beaucoup des discours en philosophie, en logique, ou en psychologie, est d'être un discours au 2ème degré, c.a.d un discours sur les discours. Alors les mots n'y invoquent pas simplement des images et leurs évolutions dans l'espace et le temps, ils invoquent des discours sur des images dans l'espace et le temps. Les affirmations de ces discours au 2ème degré n'invoquent donc pas simplement des rapports de concepts, elles invoquent des propriétés ou des attitudes sur ces rap­ports de concepts. Ex/ Le par. précédent évoque des rapports temporels et causals, et suggère d'y voir les mêmes possibilités de composition et décomposition d'images que dans les rapports statiques. Plus générale­ment, les discours sur le discours portent sur ce que Kant appelait la manière dont les représentations appartiennent à la conscience. Alors, les compositions ou décompositions qu'il faut consi­dérer n'y montrent pas que des rapports d'images, mais aussi des rap­ports de ces rapports à divers critères intimes (vrai, bien, doute, etc), dont on verra l'impor­tance et les manifestations discursives plus tard.
Dans le présent ouvrage, on considérera les raisons d'être des rapports, et ainsi les critères de leur adoption. Mais on n'ira pas jusqu'à discuter des critères de ces critères. Autrement dit, on se limite ici à des appro­ches simples, peut-être simplistes, qui évitent la morale et la métaphysi­que, et ne discutent pas certains discours où les images à considérer sont des attitudes envers des images d'attitudes. Néanmoins, comme nos appro­ches suffisent pour l'essentiel des discours de science, d'histoire ou de littérature, on s'en contentera ici.
Discussions:
1/ Faut-il distinguer les combinaisons de concepts des combinaisons dis­cursives? (1)
L'interprétation d'une combinaison de concepts isolée ne demande que de respecter la grammaire et la compatibilité des sens habituels de ses mots. Mais dans les discours, la situation est plus complexe, parce que la combinaison joue parfois sur les ambiguïtés des concepts, et aussi parce que les exigences du contexte tirent la composition/décomposi­tion dans divers sens.
2/ L'image et ses détails sont-ils simultanément dans la pensée? (2)
On pense une image globale et les détails de ses partitions, mais est-ce simultanément ou successivement? C'est selon si on appelle "pensée" la prise de conscience de chaque image instantanée, c.a.d seulement un point de vue spécialisé par l'attention et mobilisé par les intérêts du moment, ou si "pensée" est la capacité de notre cerveau à créer ces points de vue par mémoire et passion, auquel cas elle est simul­ta­nément non seulement chaque détail qui peut apparaître par l'atten­tion, mais aussi l'ensemble de l'image qui les porte.
3/ Les circonstances motivant une partition des images sont-elles inti­mes ou externes? (2)
Les circonstances nous faisant détailler une image sont nécessairement mentales et intimes, puisqu'elles engendrent cette pensée. Mais ces cir­constances intimes peuvent elles-mêmes être causées par des circonstan­ces externes. Ex/ Je reconnais dans la rue un ami à un détail, que je remarque par cette amitié (intime), dans ces circonstances (externes).
4/ Diviser un problème en autant de parcelles qu'il est nécessaire est-il un conseil très utile? (2)
Si un problème combine plusieurs difficultés, il semble qu'on peut le résoudre en décomposant le problème et en résolvant chacune de ces difficultés. Mais la grosse difficulté est souvent qu'on n'arrive pas à se représenter clairement le problème, de sorte qu'on ne sait pas ce qu'il faut décomposer: Pour résoudre le problème, il faut d'abord le délimi­ter.
5/ Pourquoi passe-t-on d'une perception globale à ses détails? (2)
Même l'individu qui aime la contemplation ne s'attarde jamais long­temps sur une image globale, il passe vite aux détails. En effet, la per­ception et la mémorisation du tout nous sont imposées par le vécu simultané des diverses excitations perceptives issues de l'ensemble de la situation, mais notre remémoration et nos images expriment des atten­tions et points de vue divers, souvent partiels: L'approche globale demande un effacement peu tenable du moi et des intérêts, elle manque d'intentions.
6/ Le contenu d'une affirmation suffit-il pour la caractériser? (3)
Il peut sembler qu'énoncer "A est B" exprime notre connaissance du rapport de A à B. Mais cet énoncé n'est que l'affirmation de ce rapport. Comme l'a montré Kant avec ses catégories du jugement, on doit préci­ser de plus si ce contenu est bien une connaissance ou une croyance, s'il résulte d'une perception ou d'un raisonnement, si l'énoncé est sincère ou non, etc. Bref, une affirmation se caractérise par son con­tenu et son rapport au réel, et aussi par des rapports de l'énonciateur à son énoncia­tion, entre autres comment et combien il y croit.
7/ Les mots nommant des rapports de concepts sont-ils particuliers? (3)
Il semble que "rapports de concepts" invoque des relations logiques, des liaisons d'espace-temps, et autres rapports nommés par des conjonc­tions, des préposi­tions, des adverbes, etc. Mais comme toute expression ou discours compose des rapports d'idées, ceux-ci peuvent être très divers. Alors les rapports sont exprimés aussi par des substantifs, ex/ milieu, des adjectifs, ex/ supérieur, des ver­bes, ex/ rapprocher, des conjonctions, ex/ donc, bref par toutes les fonctions grammatica­les, plus les simples juxtapositions. Vu cette diversité et l'adaptabilité aux circon­stances de ces rapports, c'est peut-être mal avisé de chercher à les distinguer de ce qu'ils unissent.
8/ L'intérêt qui porte notre attention sur une partie d'image en fait-il oublier le reste? (4)
Lorsqu'un intérêt nous pousse sur un aspect d'une image, nous ne pen­sons plus toute l'image, mais seulement cet aspect. Les autres parties de l'image ne sont pas oubliées puisqu'elles peuvent occuper l'attention si maintenant l'intérêt nous y pousse. Mais sans les circonstances mentales nous faisant penser un point de vue sur l'image, il échappe à l'attention, sinon à la mémoire.
9/ Les descriptions habituelles d'objets sont-elles sincères? (4)
La description des objets obéit à des habitudes dites objectives, faisant caractériser ces objets par leur forme, leur couleur, leurs circonstances d'apparitions et autres aspects qui, au fond, nous sont parfaitement indif­férents! Ex/ On parle des sièges, du tableau de bord, du moteur de l'auto, et pas de ce qui nous importe: être assis à l'abri des intempéries, aller où il nous plaît, y aller vite. Ce manque de sincérité envers la réalité régit jusqu'à nos rêves, puisque leurs aspects importants sont sou­vent cachés sous des détails matériels discrets, ou incongrus.
10/ Pourquoi laissons-nous peu explicites nos motivations dans nos ima­ges? (4)
La préférence que nous affichons dans nos images pour leurs aspects matériels et leurs partitions physiques n'est pas nécessairement hypo­crite. D'abord la réalité obéit à des lois pas toujours adéquates à nos in­térêts. Ensuite, nos intérêts se manifestent à nous par des perceptions intimes mal répertoriée et assez discrètes, sauf en cas de besoins pres­sants (faim, soif, douleur, etc). Alors nous utilisons les idées dont notre éducation objective nous a munis, et nous faisons passer ce qui semble exactitude ou utilité générale avant la sincérité. Cette abnégation a des conséquences fâcheuses: Beaucoup d'objets industriels sont mal conçus et mal documentés; la civilisation fabrique des objets au lieu de satisfaire des besoins; etc.
11/ Est-ce l'imagination qui nous fait produire des images adéquates aux situations? (5)
C'est un fait que nous invoquons des images souvent adéquates aux exigences de nos problèmes. Cette adéquation démontre notre capacité à produire des images pour des circonstances dont les exigences sont pourtant peu explicites. Ce côté surprenant et ingénieux de la pensée est exprimé par le mot "imagination". Mais lorsque nous devons invoquer les ima­ges adéquates aux combinaisons explicites de concepts du discours, la même capacité semble logique, cohérence, connaissance, et mal rendue par imagination. Au total, ce sont des adaptations aux circonstan­ces.
12/ Peut-on approcher par composition/décomposition d'images les discours comme les expressions isolées? (5)
La grammaire nous fait croire qu'une expression, une phrase, un dis­cours, sont très différents. Cette opinion est démentie par le fait mental que la lecture d'un discours donne une image, tout comme ses détails fournis par les parties du discours. Alors l'approche par composition/ décomposition d'image utilise ce fait de la pensée, et ignore les diffé­ren­ces gramma­ticales.
13/ Les compositions/décompositions d'images dépendent-elles des opé­rateurs logiques et, ou, soit / soit, donc, car? (5)
Lorsqu'on décrit une image comme composée de parties, on ne peut éviter de dire "et" pour exprimer l'union de A et B, ou "donc" pour exprimer une décomposition d'un composé donné, etc. Or ces mots "et, ou, donc, car" sont étudiés par la Logique, qui revendique alors la place de science fondamentale du discours. Mais aussi indispen­sables que soient ces concepts, leur sens est dans ce qu'ils invoquent, ces opérations de la pensée qu'ils nomment. Ex/ On peut dire et parce que la pensée sait unir des images: L'activité d'association mentale précède le "et".
14/ En quoi l'image invoquée par "Il est vrai que A est B" diffère-t-elle de l'image invoquée par "A est B"? (5)
Une phrase composée d'une affirmation sur une affirmation et de cette affirmation est encore une affirmation, ex/ "Il est vrai que tout homme est mortel" affirme "vraie" l'affirmation "tout homme est mortel". Cette affirmation au 2ème degré construit, comme toute affirmation, l'union de ses parties, ici "vrai" et "tout homme est mortel", formant ainsi une image unissant la vérité et un discours, "tout homme est mortel". C'est donc l'image d'un discours, qui est plutôt celle d'un acte discursif que de ce qu'il invoque.
15/ Les relations causales sont-elles des compositions/décompo­sitions? (6)
Les relations causales et donc temporelles, ex/ la relation entre le mar­teau choque la vitre et la vitre casse, semblent distinctes des relations statiques, ex/ la relation de rouge à couleur. Mais peut-être que cette apparence ne tient qu'à ce qu'on pense les concepts de manière séparée avant d'énoncer les lois de la nature qui les associent dynami­quement. Ex/ Si on décompose ce que signifie "choc", on arrive stati­quement à l'image de forces s'exerçant sur un bloc, effort qui engendre nécessaire­ment l'effet briser s'il porte sur un bloc de verre mince, vu la faiblesse des forces de liaison du verre. Alors les rapports né­cessaires, concep­tuels, entre "choc" et "briser" impliquent les rapports de causa­lité dans leur union discursive.
16/ Peut-on séparer, dans un discours sur le discours, le discours lui-même et son commentaire? (6)
Faire un discours sur le discours peut se limiter à caractériser des dis­cours, souvent entre " " ou en italique, dans le discours les ca­ractérisant. C'est l'appro­che du présent ouvrage, qui se veut empirique et peu théo­risant, certains diront simpliste. Mais d'autres s'aventurent dans des théories du discours qui sont un discours sur le discours sans ce discours, puis même dans un discours sur la théorie du discours, qui est donc un discours sur le discours sur le discours sans ce discours. On tombe alors dans une abs­traction abusive et des discours dont le rapport au réel est aussi douteux que celui de la vieille métaphysique.

10. L'énonciation

10-1. Jusqu'ici dans cet ouvrage, les formes linguistiques considérées, mots ou combinaisons de mots, ne manifestaient l'action et l'intention des discours qu'implicitement, par leur présence et par leur succession. Or un des aspects remarquables du discours est qu'il ne se limite pas à être et faire comme un ouvrier muet, il prétend de plus annoncer ce qu'il est et fait. Pour symboliser cet aspect de son sens, le discours em­ploie une structure appropriée, l'énoncé, qui permet non seulement de combiner des concepts, mais aussi de manifester une position de l'énon­ciateur par rapport à cette combinaison. Par ces énoncés, non seulement l'énonciateur dit plus et autre chose que des combinaisons de concepts, mais aussi ses interprètes en tiennent grand compte dans leur interpré­tation de son discours. Ce plus qui accompagne l'énonciation des combi­naisons concep­tuelles est appelé ici la modalité de l'action énonciative, c'est un aspect fondamental du sens des discours, quoiqu'on ne l'y dis­tingue pas toujours. Pour mieux l'apercevoir, montrons ici comment:
L'énonciation met en évidence un composé par la modalité d'un énoncé.
10-2. Avant de développer, précisons nos termes:
1) Par "énonciation", nous entendons la production intentionnelle d'un sens linguistique par des êtres humains. C'est le cas de l'individu qui parle pour dire quelque chose, et aussi de l'ordinateur qui affiche les questions et réponses d'un logiciel éducatif, exécutant ainsi les volontés pédagogiques de son concepteur. Par contre, le malade qui prononce des phrases dans un délire fiévreux, ou l'ordinateur qui construit des discours de manière aléatoire ne font pas des énonciations. Notre carac­térisation de l'énonciation par l'impulsion d'une intention peut sembler irrationnelle, néanmoins l'intention sert aussi en Justice à carac­tériser les délits, et a beaucoup d'autres conséquences pratiques. Alors les interprè­tes du discours s'intéressent beaucoup aux intentions de son énonciateur, se demandent ce que son discours veut dire, et lui don­nent un sens d'après ce qu'ils croient être ces intentions, comme on verra plus tard.
2) Par "mettre en évidence", nous signifions l'activité énonciative, dont la modalité accompagne le contenu conceptuel: Il peut être amené par une affirmation, ex/ "Socrate est un homme", mais aussi par un im­péra­tif, ex/ "Socrate, sois un homme!", une hypothèse, ex/ "Si Socrate était un homme?", une interrogation, ex/ "Socrate est-il un homme?". Ces différentes manières d'énoncer un même composé, ici le composé Socrate/homme, manifestent des attitudes possibles du Moi cognitif et moral (ch.6-6) de l'énonciateur envers la combinaison conceptuelle qu'il énonce, ce sont les modalités énonciatives des discours, elles ont diverses symbolisations linguistiques dans les énoncés, dont les modes de la con­jugaison française.
3) Par "composé", nous entendons une composition de concepts au sens des ch.8 et 9, mais dont une des partitions possibles est "modalisée", c.a.d mise en évidence dans l'énoncé par sa modalité énonciative. Ex/ L'énoncé "Socrate, sois un homme!" donne la modalité impérative à la partition Socrate/homme du composé "Socrate- homme", cette modalisation étant symbolisée dans cet énoncé par la conjugaison du verbe "être" à l'impératif présent, "sois", plus la ponc­tuation exclamative "!".
4) Enfin, par "énoncé", nous entendons ces structures linguistiques propres à modaliser les composés. Ce sont souvent des phrases simples, groupe sujet - groupe verbal, mais cette simplicité apparente cache assez de complexité par la multiplicité des règles grammaticales qui s'y appli­quent simultanément, et qui contribuent elles-mêmes de manière diverse à symboliser la modalisation. En effet, les modalités énonciatives s'ex­priment par le concept de certains verbes (être, devoir, pouvoir), par les modes des conjugaison des verbes (mode indicatif, impératif, condition­nel, etc), et par des ponctuations. Ex/ L'énoncé "Les serpents noirs sifflaient sourdement." compose sans modalisation "serpent" avec "noir" par leur flexion au masculin pluriel, et "sifflaient" avec "sourdement" par leur rapport verbe/adverbe; de plus, cet énoncé compose avec une modalité affirmative le composé "les serpents noirs" au composé "siffler sourdement" par le moyen de la conjugaison de "siffler" au mode indi­catif; et enfin, cet énoncé déli­mite son composé et sa modalisation en commençant par un "L" majus­cule et en se terminant par un ".".
Ceci posé, s'exprime-t-on toujours par énonciations, et sont-elles tou­jours des énoncés mettant des composés en évidence?
10-3. D'abord, s'exprime-t-on par énonciations, donc avec modalisation de concepts ou de composés? Le discours doit au moins venir d'un énonciateur, c.a.d un utilisateur du langage ayant intention de signifier ce qu'il écrit ou dit. On peut objecter que le discours est souvent séparé de son créateur: C'était le cas des textes reproduits par les moines copis­tes et des proclamations faites par hérauts, c'est le cas des textes sortant d'une imprimerie ou sur l'écran d'un ordinateur, des paroles traduites par un inter­prète ou transmises par un enregistrement magnétique, etc. Or malgré ces médias, le responsable du discours reste une de ses carac­téristi­ques essentielles:
En effet, c'est par cette individuation que les suites de mots des dis­cours deviennent des actes linguistiques attribuables à une intention, qui n'est d'ailleurs pas celle de l'énonciateur physique, ni même celle du concepteur intellectuel, mais celle du Moi (ch.6-6) qui a inspiré ces actes par ses connaissances et sa volonté. Notre insistance sur ce Moi semble assez peu scientifique, mais son importance devient parfois mani­feste, ex/ le discours d'hommes politiques, souvent écrit par des nègres et dit par des porte-parole. En effet, l'auteur conceptuel et l'orateur importent peu alors, l'important est celui qui attache au dis­cours ce qu'il garantit Vrai ou ce qu'il garantit Bien, et ainsi ses croyances et sa volonté: Ici c'est l'homme politique qui endosse le discours et peut y dire "moi", "je" ou "nous". On voit ainsi que même l'as­pect conceptuel des énoncés signifie peu s'il n'est pas appuyé par un Moi. Pourquoi?
Considérons l'énonciation d'un ordre comme "Ferme donc la porte!" ou "Demi-tour, droite!": C'est clair qu'elle n'a pas le même sens venant d'un ami ou du Commandant Militaire de Secteur; en effet, l'attente de réalisation qu'exprime cette énonciation s'accompagne des pouvoirs et intentions bien différents de l'ami ou du supérieur hiérarchique. Ou encore, l'interrogation énoncée dans "L'hydrazine est-elle un bon com­bustible?" a le sens d'une ignorance banale, si elle vient d'un passant qui ne sait rien de "hydrazine", par contre elle pose bien le problème d'un ingénieur en fusées qui doit choisir un combustible. Et même les affir­mations, malgré leur apparence moins passionnelle, n'ont pas le même sens si elles viennent d'un escroc intéressé à tromper, ou d'un universi­taire mettant sa crédibilité en jeu. Alors nous concluons que non seule­ment l'énonciation a besoin d'intention pour prendre du sens, mais que cette intention importe beaucoup au sens, car elle y affiche sa position envers son aspect conceptuel.
Cela admis, il se peut bien que les modalisations contenues dans l'énonciation ne disent pas tout des intentions réelles de l'énonciateur. D'ailleurs, l'usage courant du langage montre qu'on y dépasse les tour­nures énonciatives des phrases. Ainsi, on dit souvent "Si vous vouliez bien faire ..." pour exprimer poliment Faites ...! , une tournure hypo­thétique avec une intention impérative. Ou encore, on dit "Serait-il malhonnête?" pour signifier sournoisement Il est malhonnête: Ici une tournure interrogative a une intention affirmative. Mais ce décalage ou même cette contradiction possible entre intentions réelles et intentions annoncées n'empêche pas que les intentions annoncées par l'énonciateur sont celles de son énonciation! Alors commençons par examiner les énonciations pour ce qu'elles disent et comment. Ceci posé, les énoncia­tions mettent-elles toujours des composés en évidence par des énoncés? Si oui, elles ont 2 aspects importants: 1/ La mise en évidence par l'énoncé; et 2/ le composé mis en évidence. Alors, toute énonciation comporte-t-elle ces 2 aspects?
10-4. D'abord, l'énonciation fait-elle toujours des mises en évidence, c.a.d des modalisations déclaratives? Lorsque, peut-être, l'homme des cavernes disait en se frappant la poitrine: moi content!, on comprenait bien par la succession des mots, le geste, l'intonation, et le contexte que 1) il affirmait 2) sa propre satisfaction. Et encore maintenant, l'individu qui communique avec des proches peut souvent affirmer, commander ou même interroger par un simple geste de la main ou de la tête: Dans ces circonstances, le contexte du geste apporte les idées concernées, et le geste apporte l'intention envers eux, leur modalité énonciative. Autre cas: Si on coupe le son de la télé pendant les sitcoms, on voit les acteurs et actrices échanger des actions énonciatives souvent plus intéres­santes que leur texte. Bref, l'homme peut manifester des intentions déclaratives sans les formes du discours, ou à côté d'elles. Mais puisque l'homme peut être absent de ses discours, ex/ lorsqu'ils sont diffusés par l'impri­merie, il doit aussi pouvoir exprimer ces intentions par le seul texte de ces discours.
En effet, c'est ce que font les énoncés, qui invoquent les intentions énonciatives par le moyen de la valeur symbolique attribuée à des for­mes linguistiques, comme ils le font pour invoquer les concepts (ch.2) et leurs combinaisons (ch.8). Mais ici, ces formes symboliques sont princi­palement des conjugaisons de verbes, des ponctuations de phrases, éven­tuellement un ordre de mots, tous ces moyens étant combinés aux raci­nes des concepts et à leurs autres flexions en genre, nombre et temps pour préciser sur quoi porte cette modalité énonciative dans la composi­tion de l'énoncé. Ex/ La conjugaison des verbes dans les énoncés se fait en nombre et temps avec leur sujet, marquant ainsi le contenu con­cep­tuel et la combinaison au sujet, et simultanément en mode (indicatif, impératif, conditionnel, subjonctif), modalisant ainsi l'attribution du verbe au sujet. Autre­ment dit, les énoncés sont la forme linguistique par laquelle les discours forment des composés et prennent position envers eux. Cette combinaison d'idées et d'attitude envers elles (les croire, les vou­loir, les envisager) forme une énonciation complète, sans d'ailleurs en garantir la sincérité.
10-5. Etant admis que l'énoncé est le symbole linguistique de l'énoncia­tion, précisons la forme de ce symbole: L'énoncé se présente le plus souvent comme un groupe verbal accordé en nombre à un groupe sujet, et portant de plus un mode déclaratif dans le verbe. Cette construc­tion exprime à la fois par l'accord en nombre qu'il y a composition concep­tuelle des deux grou­pes, et par le mode de conjugaison ce qu'est la modalité déclarative de cette composition. D'autre part, au sein des deux groupes, les accords substantif-adjectif, verbe-adverbe ou autres précisent sans modalité déclarative la composition de ces groupes com­posants. A ces moyens s'ajoutent la ponctuation "?" plus éventuellement une inversion de l'ordre habituel sujet - verbe pour l'interrogation, et la ponctuation "!" pour l'ordre et l'affirmation.
En français, les modalités énonciatives sont donc surtout portées par les modes de conjugaison adéquats des verbes, d'ailleurs qualifiés par les grammairiens de mode indicatif (donc affirmatif), conditionnel (donc hypothétique, mais pas interrogatif), impératif, et subjonctif. Mais il existe une autre manière de symboliser les modalités: On peut les expri­mer sous forme de jugements, que Kant classe selon leur moda­lité en assertoriques, apodictiques et problématiques (c.a.d affirmatifs, impéra­tifs et hypothétiques). En effet, on appelle "jugement" une affirma­tion liant un sujet à un prédicat par le verbe "être", ou par les groupes ver­baux "devoir être", et "pouvoir être", ex/ "A doit être B" marque le rapport du sujet A au prédicat B par une modalité apodicti­que, et équi­vaut donc à peu près à "Que A soit B!". Or, comme dit Kant, les juge­ments manifestent une position de l'entendement, donc du Moi cognitif et moral (ch.6-6), envers la combinaison conceptuelle qu'ils énoncent. Alors ces affirmations par "être", "devoir être" et "pouvoir être" équi­valent bien aux modalisations par les moyens ordinai­res des modes de conjugaison indicatif, impératif ou conditionnel.
Ces divers moyens permettent alors à chacun de comprendre, par l'habitude et l'enseignement, que "les serpents sifflent ..." est une affir­mation du composé "les serpents - siffler", etc. Mais si ceux qui ont éla­boré la langue ont bien ressenti le besoin d'y marquer l'intention énon­ciative, ils ne l'ont pas distinguée clairement de sa fonction d'invocation conceptuelle, et alors les langues ne symbolisent pas les modalités par des moyens identiques, ni tout à fait clairs. Ainsi, en français, les modes de conjugaison ne correspondent pas parfaitement à leur fonction énon­ciative, un peu comme les genres des substantifs n'y correspondent pas exactement à une valeur conceptuelle. Ex/ On ne sait pas trop s'il faut dire "Croyez-vous qu'il peut venir?" ou "Croyez-vous qu'il puisse venir?", vu l'ambiguïté sur la valeur énonciative du mode subjonctif, alors on dit l'un ou l'autre, selon l'incertitude sur la capacité à "venir" du "il" en question. Autre ambiguïté, l'usage autorise que les verbes de modalité (être, devoir, pouvoir) soient conjugués comme les autres, et donc éventuellement dans un mode énonciatif différent de leur sens, ex/ "Cela doit-il arriver?", où on associe la forme interrogative au concept impératif "doit". Alors on ne sait s'il faut comprendre Faut-il que cela arrive? ou Se peut-il que cela arrive?. Des ambiguïtés semblables sur­vien­nent dans les emplois de "être" et de "pouvoir être".
Ces insuffisances de la langue n'ont pas que des inconvénients: L'usager en profite pour glisser des équivoques de sens à la faveur des ambiguïtés des symboles, comme on verra plus tard. C'est rendre implicitement hommage à l'importance de l'aspect énonciatif des énoncés, en l'expri­mant avec ambiguïté lorsqu'on hésite sur la position énonciative à adop­ter. Mais c'est l'hommage du vice à la vertu!
10-6. Puisqu'il y a donc des modalités énonciatives dans les énoncés, pourquoi portent-elles sur une composition d'un contenu conceptuel?
On a vu ci-dessus que les 2 formes usuelles d'énoncés sont la forme (groupe sujet)(groupe verbal), ex/ "Vous les serpents, sifflez!", avec modalisation dans la conjugaison du verbe, et la forme "jugement", c.a.d (groupe sujet)(verbe de modalisation)(groupe prédicat), ex/ "Vous les serpents, devez siffler", où la modalisation est portée surtout par le con­cept du verbe à l'indicatif. Alors, dans ces 2 formes, la moda­lisation se place entre le groupe sujet et un composant du reste de l'énoncé, qu'on appellera ici le prédicat. Ce composant de l'énoncé est bien distinct dans la forme jugement, mais il est mêlé à sa modalité dans le groupe verbal de la forme (groupe sujet)(groupe verbal). Ex/ Dans "Vous les serpents, sifflerez-vous ce soir?", le sujet "vous les serpents" est bien clair, mais le prédicat "siffler ce soir" est combiné à la modalité interrogative de l'énoncé; néanmoins chacun voit que cet énoncé équivaut à la composi­tion interrogative incorrecte, mais plus claire: "Vous les serpents, siffler ce soir?". On doit alors se demander pourquoi ces compositions ont-elles toujours des fonctions sujet et prédicat, et en quoi sont-elles com­plémentaires?
Nous avons vu ch.3 que tout concept demande une extension, c.a.d une image, et aussi une intension, c.a.d un point de vue sur l'image. Or la prise de position du Moi que manifeste un énoncé est spontané­ment un point de vue sur une image, pas un point de vue sans image, ni une image sans point de vue. Alors la composition de l'énoncé satisfait ces deux rôles par deux composants distincts, l'un joue le rôle de l'image, c'est le groupe sujet (au sens psychologique de sujet de l'attention), et l'autre joue le rôle du point de vue, c'est le groupe prédicat de l'énoncé (au sens de prédiquer, c.a.d qualifier, attri­buer, décerner une propriété). Ex/ "Les bonnes soupes viennent dans les vieux pots" attribue de manière affirmative au sujet composé "les bonnes soupes" le prédicat composé "venir dans les vieux pots", l'affirmation étant marquée par la conjugaison de "venir" à l'indicatif présent. Cette division des rôles con­vient à la forme grammaticale (groupe sujet)(groupe verbal). En effet, comme le groupe prédicat impose son concept avec action énonciative, il semble que cette action incite à une forme verbale, et alors c'est un groupe verbal. Et ainsi, le sujet l'est non seulement comme sujet de l'attention, mais aussi comme sujet gram­matical du verbe.
Malgré ces justifications (peut-être ad hoc !) de la partition énoncia­tive en deux composants, se voit-elle dans toutes les énonciations? On peut croire que non: Certaines énonciations ne contiennent pas de pré­dicat explicite, ex/ la réponse incomplète "Moi!" à la question elle-même incomplète: "Etait-ce toi ou lui?". D'autres ne contiennent pas de sujet explicite, ex/ l'énoncé "On viendra ce soir." refuse de préciser le sujet qui "viendra ce soir". Mais cette omission apparente d'un sujet ou d'un prédicat ne signifie pas son absence implicite, il reste nécessaire au sens. En effet, lorsque l'énoncé semble incomplet, et satisfait néanmoins son public, c'est que son sens est complété par son contexte. Sinon, l'énon­ciation est refusée et désapprouvée comme incomplète, et son destina­taire manifeste son insatisfaction par des questions comme: "Mais de quoi s'agit-il?", qui réclame plutôt un sujet, ou: "Comment cela?", qui réclame plutôt un prédicat.
Une difficulté consiste en la répartition des rôles entre le compo­sant sujet et le composant prédicat: Ces rôles réduisent-ils le sujet à n'être qu'une extension, et le prédicat à n'être qu'une intension? C'est du moins ce que posait B.Russell au temps de sa Théorie des Descrip­tions, basée sur l'atomisme logique de ses Principia Mathematica. Mais comme l'atomisme logique mène à une théorie des propositions où l'énoncé "A est B" s'interprète comme l'affirmation que l'ensemble prédicat B englobe l'ensemble sujet A, alors ce sujet A et ce prédicat B seraient tous deux plutôt leur extension que leur intension. D'autre part, ces assi­gnations de rôles extensifs ne conviennent pas bien à des énoncés parfai­tement compréhensibles comme "Le rouge est une couleur", où la sub­stantivation de "rouge" par son rôle de sujet grammatical n'empê­che pas que ce soit en tant qu'intension qu'on le comprend comme "couleur", ce concept lui-même plutôt intensif, l'un et l'autre concept étant d'ailleurs dans un rapport que Kant appelle analytique. Ou encore, dans l'énoncé également compréhensible "Elisabeth II est la reine d'An­gle­terre", le sujet et le prédicat ont tous deux une valeur plu­tôt exten­sive, et sont d'ailleurs dans un rapport synthétique : Ici seuls les rôles gram­maticaux respectifs attribuent plutôt le rôle d'intension à "la reine d'Angleterre", comme le prouve l'acceptabilité égale de l'énoncé inverse: "La reine d'Angleterre est Elisabeth II"!
10-7. Bref, les rôles sujet et prédicat n'imposent pas aux composants qui jouent ces rôles d'être extension ou intension, ces rôles imposent seule­ment au sujet d'être objet de l'attention du point de vue du prédi­cat, ce qu'une intension peut faire. Cette ambivalence intensive /extensive favorise que l'énoncé mette en évidence un composé plutôt qu'un sujet et un prédicat, comme le dit notre proposi­tion direc­trice: En effet, si on considère ce composé sous un aspect exten­sif, on voit l'extension du sujet incluse dans l'extension du prédicat. Et comme cette inclusion des images sujet dans l'ensemble prédicat exige qu'elles lui soient compati­bles, alors du point de vue intensif, l'intension du sujet inclut l'intension du prédicat (ex/ rouge est une couleur, car l'intension rouge inclut l'intension couleur).
Alors la compréhension des énoncés ne se limite pas à leur composition mise en évidence, elle tend à voir ce composé aussi bien que sa partition énoncée, et peut alors choisir une autre partition que celle de l'énoncé (ch.9), si le contexte encourage cet affranchissement de l'attention. En particulier, cette capacité à recomposer peut libérer la modalité de l'énoncé de sa fonction ordinaire d'emphase de la composition du sujet au prédicat. Ex/ Si à la question "Par où êtes-vous entré?" le suspect répond "Par la porte!", c'est clair qu'il met la modalité affirma­tive sur cette voie d'entrée; mais s'il répond "Je suis entré par la porte!", il met l'affirmation sur l'attribution banale du prédicat "entré ..." au sujet "je"; on peut alors soupçonner qu'il cache quelque chose. En effet, chacun adapte ses expressions ou ses interprétations à ce qui lui importe, et s'il insiste sur ce qui va de soi, on doit se demander pourquoi.
La souplesse de l'esprit face à la composition de l'énoncé a parfois des effets curieux. Ex/ Comment sommes-nous troublés par l'énoncé: "L'actuel roi de France se repose en Suisse", alors qu'il n'y a pas de roi de France? C'est que la composition de cette affirmation met en évi­dence le tranquille prédicat "se repose en Suisse", tout en amenant le choquant épithète "actuel" au sujet "roi de France". Alors nous sommes déroutés par la contradiction entre le peu d'importance de ce que la modalisation de l'énoncé affirme, et la forte impression que nous fait un composant non modalisé de ce composé.
Bref, malgré sa simplicité apparente, la structure des énoncés a des complexités qui permettent aux énonciations des fins et des interpréta­tions très variées. Nous verrons plus tard comment cette diversité con­tribue aux discours et à leurs interprétations. Mais avant d'utiliser et interpréter les énoncés, nous allons d'abord approfondir au chapitre suivant ce que disent leurs textes.
Discussions:
1/ En quoi l'énonciation est-elle plus que conceptuelle? (1)
Composer ou décomposer des concepts n'est qu'une activité intellec­tuelle, un jeu de l'esprit qui utilise ses connaissances et son imagination. Or toute autre activité, y compris l'énonciation, demande à être atta­chée à des passions. Et si l'énonciateur attache des passions à ce qu'il énonce, cela doit intéresser aussi ses interprètes.
2/ En quoi l'absence d'intention nuit-elle au sens? (2)
Un discours produit sans y penser ou par des moyens mécaniques peut néanmoins respecter les règles de la langue, et sembler avoir le sens qu'elle lui donne. Mais si le producteur du discours ne lui donne pas ce sens, alors peut-on prétendre mieux que lui interpréter ses mots, ses combinaisons et ses apparentes modalités énonciatives?
3/ L'énonciation est-elle un acte ou son produit, l'énoncé? (2)
La langue française confond souvent les actes, leurs effets ou leurs pro­duits, et parfois même leurs circonstances (ex/ la "course" est l'action de courir, le trajet accompli, et aussi l'épreuve sportive!), parce que leurs vécus se produisent ensemble. Mais ils sont différents: Ainsi, dans le cas de l'énonciation, l'action est ce qu'en ressent l'énonciateur, avec son projet de dire ou faire penser. Cette action a pour effet oral ou écrit une énonciation, qui elle-même laisse éventuellement un produit, le texte de l'énoncé.
4/ L'énonciation est-elle animée par des intentions, une volonté, ou des motivations? (2)
On parle indifféremment de la volonté ou des intentions qui animent la pensée, lorsque l'individu ne fait que désirer, rêver ou méditer une fin. Mais lorsqu'il agit pour cette fin, on parle de ses intentions ou ses moti­vations. Alors intention ou motivation convient mieux que volonté à cet acte qu'est l'énonciation. D'autre part, motivation est plutôt utilisé par les psychologues, qui observent l'individu de l'extérieur, tandis que nous l'examinons de l'intérieur, par introspection. Alors nous parle­rons ici des "intentions" de l'énonciation et du discours.
5/ Un porte-parole peut-il dire "moi", "je" ou "nous"? (3)
Les pronoms "je", "nous" et leurs dérivés n'invoquent en fait pas le locuteur physique du discours, mais celui ou ceux qui mettent leur volonté et leurs croyances dans le discours. Alors le porte-parole d'une autorité supérieure l'indique dans son discours par des expressions comme "l'Assemblée estime que ...", "le Roi veut ...", il ne dit pas "j'estime que ...", ou "je veux ...", ce qui ruinerait l'autorité de son discours en y substituant la sienne.
6/ L'énonciateur pense-t-il ce qu'il énonce? (3)
Si l'énonciateur est conscient de son discours, il pense certainement ce qu'il énonce, mais il peut ne pas énoncer tout ce qu'il en pense. En effet, l'énonciation réalise un projet de l'énonciateur, qui peut vouloir exprimer ses sentiments ou ses connaissances, mais qui peut aussi vouloir agir sur le destinataire du discours, pour le commander, le convaincre, le séduire, l'éduquer, l'informer, ou le tromper. Dans tous ces cas où il s'agit de communiquer, le projet de l'énonciateur dépasse et peut même contredire le sens conceptuel de son discours.
7/ Si l'intention n'apparaît pas dans le discours, comment en tenir compte? (3)
C'est déjà important d'être conscient qu'il y a une intention derrière le discours. En effet, on devient alors plus attentif aux signes qui peuvent la déceler. Mais cela ne doit pas détourner du discours lui-même: Il faut l'inter­préter compte tenu de ses intentions affichées, et aussi induire les intentions réelles de celles énoncées, si elles semblent plus intéressantes.
8/ Y a-t-il énonciation dès qu'il y a pensée? (3)
Il peut sembler que la simple évocation d'un concept ou d'une image composée est déjà du sens. Mais cette évocation manque pourtant de propriétés essentielles: Est-elle vraie, hypothétique, ou utile pour certai­nes fins? C'est le rôle de la prise de position d'en faire un acte et de l'évaluer d'après le Vrai et le Bien du penseur. L'énonciation marque sous forme d'énoncé ces rapports aux valeurs, ce qui exige d'ajouter à l'image une modalité énonciative appréciant son composé.
9/ Y a-t-il pensée sans énonciation? (3)
Si on entend par "penser" être conscient d'une image, il peut sembler que c'est déjà l'énoncer. Mais si on n'est que spectateur de ce phéno­mène mental intime, si on n'y met aucun jugement cognitif ni moral, alors il ne s'accompagne d'aucune intention, et ce n'est pas une énon­ciation au sens de notre ouvrage: Ces images, cette activité imaginative non énonciative, c'est le rêve, éveillé ou non, dont Freud a bien vu qu'il impliquait le fonctionnement associatif du cerveau, mais pas le Moi, c.a.d nos connaissances (notre Vrai) et nos choix (notre Bien).
10/ L'action énonciative de l'orateur appuie-t-elle ses énoncés? (4)
Le plus souvent, l'orateur a intérêt à dire ce qu'il dit, et alors tous ses mouvements instinctifs appuient son discours. Mais même l'auteur d'un discours peut avoir des intentions différentes de sa mise en valeur: Tout le texte peut n'être qu'un prétexte à d'autres fins que de communiquer son contenu. Ex/ Quand on veut lancer une starlette, on lui donne un texte pas trop difficile, et elle le dit avec des grâces sans rapport avec les mots, mais servant bien ses intentions véritables.
11/ La sincérité d'une énonciation se juge-t-elle à ses modalités énon­ciatives? (4)
Dans la mesure où l'énonciateur donne aux composés qu'il énonce une modalité correspondant à ce qu'il en pense (ex/ s'il affirme ce qui lui semble vrai), cela semble suffire à le dire sincère. Mais on peut aussi mentir en taisant ce qu'on sait important, c.a.d en omettant non seule­ment la modalité, mais aussi les concepts ou combinaisons auxquels on pense et croit.
12/ Les modalités énonciatives expriment-elles la distinction de Kant entre ce qui est, ce qui peut être, et ce qui doit être? (5)
Les modalités kantiennes des jugements ressemblent bien aux modalités énonciatives: ce qui est ressemble au mode affirmatif, ce qui peut être aux modes conditionnel ou interrogatif, et ce qui doit être ("doit" au sens d'obligation) au mode impératif. Mais les nuances de ces ressem­blances, en partie discutées par Kant, méritent peut-être de grands déve­loppements. En effet, ce qui est ou ce qui peut être se rap­porte au Vrai, ce qui doit être se rapporte au Bien, et tout cela compose nos croyan­ces.
13/ Que signifie la négation d'une énonciation? (5)
Puisqu'une énonciation modalise une composition conceptuelle par une modalité énonciative, sa négation par "Non!" n'indique pas assez ce qui est nié. Alors on précise ce "Non!". Ex/ Si on nie le jugement "A est B" par "Non, c'est C qui est B.", on conteste le composant sujet du com­posé A B; mais si on nie ce jugement par "Non, vous n'en savez rien.", alors on conteste la modalité affirmative de l'énoncé. C'est pour­quoi la définition logique de "Non" par Non-P est Faux si P est Vrai, et Vrai si P est Faux est plutôt simpliste.
14/ Une énonciation peut-elle mettre en évidence ce qu'elle ne nomme pas? (6)
On peut douter qu'un énoncé qui ne contient pas tel élément le mette néanmoins en évidence. Ex/ La réponse "Oui!" à la question "A est-il B?" peut-elle affirmer le composé AB? Il y a effectivement des cas où ne pas nommer prouve un refus de le faire. Mais comme la valeur des énonciations dépend beaucoup du contexte, alors leur capacité à mettre en évidence doit être jugée selon ces circonstances, pas seulement selon les mots employés.
15/ Plutôt qu'un sujet et un prédicat, un énoncé compose-t-il un objet et une attribution? (6)
On peut dire que l'énoncé met en évidence le composé d'un objet et d'une attribution, plutôt que le composé d'un sujet et d'un prédicat. D'abord, objet équivaut à sujet dans son emploi non grammatical, ex/ dans les expressions "le sujet de l'entretien" et "l'objet de l'entre­tien". Ensuite attribut peut être plus expressif que prédicat. Mais ces questions ne sont pas assez claires pour que leur vocabulaire soit bien unifié entre les grammairiens, les psychologues, les philosophes et les logiciens.
16/ En quoi le sujet de l'énoncé est-il objet du prédi­cat? (6)
Ce sur quoi porte notre attention est objet de ce fait. Et alors, nous lui attachons des propriétés en tant qu'objet prédiqué par elles. Puis nous exprimons ce rapport par des énoncés de la forme (groupe sujet)(groupe verbal), où l'objet est le sujet comme acteur de la propriété observée. Ex/ Si l'objet les oiseaux est observé chantant, nous disons: "Les oiseaux chantent".
17/ Des exclamations comme Oh!, ah!, aïe!, pfff! sont-elles des énon­cés? (6)
Si ces exclamations sont spontanées, elles manifestent un sentiment comme l'image manifeste un moment de l'imagination, c.a.d par expression physiologique directe, sans participation de l'entendement. Alors elles n'ont pas de modalité énonciative intentionnelle et ne sont pas des énoncés. Mais elles peuvent aussi être calculées pour exprimer l'étonnement admiratif, ou sceptique, le mécontentement douloureux, le mépris: Ce sont alors des énoncés dont le sujet prédiqué par l'exclama­tion est indiqué par le contexte.
18/ Si le sujet et le prédicat n'ont pas des rôles précis, pourquoi ne sont-ils pas interchangeables? (7)
Le plus souvent, "A est B" n'équivaut pas à "B est A". Pourtant on ne sait pas trop ce qui distingue "A" de "B" dans "A est B", ce sont tous deux des composants conceptuels ... à leur fonction près! En fait, les rôles de sujet et de prédicat n'ont pas de sens séparément, mais l'un par rapport à l'autre. Ex/ Si on raisonne en extension ou en logique des clas­ses, "A" désigne la classe des objets ayant la propriété A, de même pour "B", et alors "A est B" exprime que la classe A est incluse dans la classe B. Ainsi l'énoncé où A est sujet et B prédicat différencie bien leurs rôles relatifs.

11. Croyances et sens des énoncés

11-1. On a vu ch. précédent que les énoncés invoquent une attitude cognitive et morale envers leur composition conceptuelle. Face à cette incitation de l'énoncé, ses interprètes peuvent y résister, et se livrer alors à une interprétation qui dépasse le texte de l'énoncé. Mais pour cela, ils doivent commencer par comprendre cet énoncé, donc se le représenter avec tout son sens, et alors provisoirement adopter aussi cette attitude qu'il invoque envers son composé conceptuel. L'énonciateur lui-même peut avoir des opinions et intentions différentes de ce qu'il énonce, il doit lui aussi comprendre son énoncé comme s'il y croit sincèrement s'il veut savoir ce qu'il dit là à ses interprètes. Alors, avant d'interpréter les énoncés selon leur contexte, nous consacrerons ce chapitre à accepter pleinement le sens de leur composition de mots pour ce qu'elle nous dit. Dans cette attitude, il faut croire la modalité énonciative de l'énoncé au moins autant que sa composition conceptuelle, et alors nous voulons montrer que:
L'énoncé incite à croire des valeurs en des représentations.
11-2. Notre proposition dépend d'abord de ce que nous appelons "croire". C'est une approbation, une adhésion intime du Moi, car l'énoncé ne dit pas seulement de se représenter une image du composé de concepts de l'énoncé, et une image de sa modalité énon­ciative (ch.10), mais aussi de combiner les deux comme le fait le texte de l'énoncé, en assignant cette modalité à cette composition des con­cepts. Autrement dit, croire en ou adopter l'énoncé consiste en s'approprier sa modalité énonciative envers sa composition de concepts, et ainsi adopter l'attitude du Moi (ch.10-2) exprimée par cette modalité envers cette composition. Cette adoption est donc d'abord un mouvement d'âme, qui n'oblige d'ailleurs pas nécessairement à une représentation précise de la composition conceptuelle. Ex/ Croire en l'énoncé "Dieu existe" signi­fie qu'on adopte une position affirmative envers le composé conceptuel (Dieu, exister), vu la conjugaison du verbe à l'indicatif présent, autre­ment dit on croit ce composé vrai, mais cette position n'oblige pas à préciser si on conçoit "Dieu" comme gardien des 10 Commande­ments ou seulement comme personnification de la Na­ture, ni si "exister" est conçu comme être perceptible ou seulement comme être immanent, etc. L'adoptant peut même ne pas se préciser sa représentation concep­tuelle, et se contenter d'adopter dans le flou, comme on verra. On sup­posera néanmoins dans ce qui suit que la repré­sentation qu'il adopte est suffisamment précise pour le distinguer d'un incroyant!
Notre proposition dépend aussi de ce qu'est "valeurs", et de ce qui la distingue de "représentation". Selon nous, une représentation est l'image invoquée par un symbole (ch.2), ici celui de la composition conceptuelle de l'énoncé, avec ses aspects extensifs et intensifs (ch.3), autrement dit c'est la manière dont nous en comprenons le concept. Or même si on comprend aussi bien que possible une composition de concepts (ch.8 et 9), se représenter cette image est bien différent de lui attribuer un rap­port à notre vrai et notre bien, d'y voir une réalité de notre monde extérieur ou une efficacité pour notre bien et mal, autre­ment dit de juger sa valeur pour notre Moi cognitif ou émotionnel. Bref combiner et imaginer est différent d'attribuer à cette image un intérêt, une valeur. Ex/ On peut beaucoup savoir sur "licorne" sans y croire pour autant, il y a alors image sans valeur propre; inversement on peut presque tout ignorer de la "Trilatérale" et croire néanmoins en sa nui­sance, elle a alors pour nous valeur de Vrai et de Mal, quoique sans image précise.
Alors nous proposons que adopter le sens d'un énoncé, y croire, est vivre un rapport d'image à notre Moi invoqué par cet énoncé. Cela n'oblige pas nécessairement à respecter son sens linguistique correct, ni ses rapports conceptuels exacts. Ex/ Quand les communistes croient Le peuple attend une dictature populaire, cette adoption d'énoncé mani­feste probablement l'espoir d'un pouvoir populaire fort, mais pas néces­sairement une bonne compréhension de "dictature" ni même de la réfé­rence au réel sous-entendue par l'indicatif présent "attend"; et inver­se­ment, chez les anticommunistes, le refus commun du même énoncé peut montrer un refus de peuple ou dictature, ou d'affirmer des composés aussi vagues, avec incompréhension probable de l'attente populaire; ce refus explique de plus que ces incroyants n'adoptent pas l'énoncé con­traire "Le peuple refuse une dictature populaire". En effet, croire en un énoncé demande une sympathie pour ses mots, un peu comme en poé­sie, ce qui écarte les énoncés dont on n'aime pas les concepts.
Ceci précisé, que va signifier croire en des énoncés, comme repré­sen­tation et comme adhésion du Moi?
11-3. D'abord, face au composé de l'énoncé qu'il adopte, l'adepte en adapte les mots. Certains sont sans ambiguïté, on y attache précisément une réalité, et éventuellement un bien, ex/ "pain". Mais beaucoup au contraire sont très équivoques (ch.3-3), ainsi "liberté" qui appliqué à soi-même est du bien, mais de la licence appliqué aux autres. Ces équi­voques sur les mots ne sont pas toujours levées par leur inclusion dans un énoncé, ex/ "les Droits de l'homme garantissent la liberté indivi­duelle" peut être compris comme J'ai droit à des lois qui me laissent libre ou comme La charte de l'ONU interdit les lois tyranniques. On n'est pas sûr de ce qui est énoncé, et cette ambiguïté peut favoriser des adhésions étendues: Ex/ Avant chaque élection, tous les partis d'opposi­tion sont pour le "changement", mais ce n'est pas le même!
Ensuite, l'adepte de l'énoncé en adapte le composé (ch.9-4 et 10-7) et s'en fait une représentation propre. En effet, bien que l'énoncé assi­gne à ses concepts une composition sans équivoque par sa structure sujet-prédicat, elle n'oblige pas à ne penser que cette composition, ni à s'y intéresser plus qu'à d'autres (ch.10-7). Ex/ Dans l'énoncé à demi scien­tifique "la Terre tourne autour du Soleil", certains voient la Terre tourne, d'autres autour du Soleil, et peu aperçoivent que tourner impli­que aussi le Soleil tourne autour de la Terre! En effet, tourner se con­state par rapport à un repère, et selon qu'il est sur Terre, sur le Soleil, ou ailleurs, on y voit un mouvement différent.
Alors les adoptions de croyances sont souvent équivoques et on voit se former entre adeptes d'un même énoncé des consensus mous, qui s'effa­cent dès qu'il faut décider d'actions en commun. Mais les fré­quen­tes ambiguïtés sur les mots d'un énoncé ou sa représentation n'em­pê­chent pas ses adeptes d'avoir souvent une similitude sociologique et psy­cholo­gique qui suggère la profondeur de leur appartenance. C'est que notre réaction à la composition conceptuelle d'un énoncé manifeste l'intimité de notre Moi cognitif et passionnel:
11-4. D'abord adopter les concepts: On peut croire importante la dis­tance entre croire "A est B" et le nier. Mais elle est moindre que celle entre le croire et y être indifférent. En effet, celui qui croit "A est B" et celui qui le nie ont en commun un intérêt pour A et peut-être pour B, que ne partage pas l'indifférent à cet énoncé. Or l'intérêt pour des con­cepts résulte nécessairement d'un vécu cognitif et passionnel en rapport avec ces abstractions. Ex/ On peut observer que les clochards ont sou­vent de grosses discussions sur la politique: En effet, leur impuissance sociale les rend très sensibles au fonctionnement de l'auto­rité publique, alors la question les passionne; de même, les individus sujets aux allergies se passionnent pour les questions d'environnement ou de consumérisme.
Ces passions pour les mots liés au vécu expliquent la férocité des con­flits entre les adeptes de certaines croyances et leurs hérétiques, puisqu'ils s'écartent des adeptes par des différents sur le même objet. Mais ces passions ne prouvent pas une bonne compréhension. En effet, le vécu des concepts peut n'être l'expérience que d'un aspect du sujet (ch.5-6), et la passion alors subie peut détourner des autres aspects. Ex/ Beaucoup d'ouvriers ne savent de leur rôle économique que leur travail pénible, leur salaire limité, et les humiliations du contremaître, et ils refusent de penser les pressions de la concurrence sur leur entreprise. Alors ces vécus éprouvés, mais confortés d'ignorance, engendrent des convictions solides, auxquelles se heurtent d'autres convictions tout aussi endurcies, mais de vécus opposés du même domaine!
Ainsi une croyance peut avoir une modalité très impérative par la force de ses associations passionnelles, mais très peu affirmative par l'insuffi­sance de ses associations cognitives. L'inverse est possible aussi chez ceux qui ont beaucoup regardé mais peu vécu. Et ceux qui ont peu observé et peu subi, ayant ainsi peu engagé leur Moi cognitif et moral, peuvent croire alors faiblement ou pas du tout en vrai ou en bien. Cette diversité des manières et intensités de croyance est symbolisée dans les énoncés par la complication de leurs modalités énonciatives:
11-5. On a vu ch.10 les 4 modalités énonciatives principales, l'affirma­tive, l'impérative, l'interrogative et la conditionnelle, symbolisées princi­palement par des modes de conjugaison ou des ponctuations. On a vu aussi ch.10-5 que cette symbolique est brouillée par des formes affirma­tives permettant d'énoncer ce qui semble plutôt un impératif, ex/ "il faut ...", "on doit ...", "c'est bien de ..." ou ce qui est plutôt un inter­rogatif, ex/ "j'ignore quand ...". Pour comprendre ces modes mixtes et leurs ambiguïtés, commençons par préciser les passions et croyances des 4 modalités simples:
1/ D'abord la modalité affirmative, ex/ celle de l'énoncé "L'eau bout à 100°": Lorsqu'on compose un prédicat, ici "bouillir à 100°" à un sujet, ici "l'eau", par une affirmation, on exprime la conviction que vivre ce sujet comme image ou perception produit ce prédicat comme image ou perception. Alors adopter l'affirmation est croire en un scénario concep­tuel ou perceptif constatable par l'expérience intime ou externe, donc ainsi vérifiable, bref c'est donner au composé de l'énoncé la valeur Vrai. Cette croyance en des vérités dépasse le vécu instantané puisqu'on y manifeste une confiance en des expériences intimes ou externes dites à l'avance par l'énoncé, ainsi pré-visibles, et donc supports de connaissan­ces. On ne doit donc pas interpréter littéralement les temps du mode de conjugaison à l'indicatif des énoncés affirmatifs, puis­que l'affirmation s'appuie sur les observations et les concepts du passé et prédit de l'à-venir. Ex/ Adopter maintenant l'énoncé "César régna sur Rome" signifie en fait On peut observer maintenant des preuves du règne passé de César sur Rome, et on pourra continuer à le faire, etc. Cette liaison passé-présent-avenir implicite dans les croyances affirmati­ves cache une passion exigeante sous l'apparence froide d'une connais­sance: L'homme a besoin de croire en ces rapports cognitifs pour qu'il fasse des moyens de ce qu'il croit des causes, et puisse espérer ses fins comme effets de ses actes. Ex/ C'est parce que je crois que l'eau chauf­fée bout que je la laisse sur le feu jusqu'à ébul­lition, etc.
2/ Ensuite la modalité impérative, ex/ celle de "Combattons nos ennemis!": L'énonciateur d'un impératif peut croire qu'il émet un com­mandement, ex/ "Faites demi-tour!", qui comme l'action sur une com­mande de machine, sera suivi d'exécution automatique par le récepteur de cette commande. Mais cette illusion cesse s'il se représente cet impé­ratif du point de vue de celui qui l'adopte. En effet, celui-ci pourrait refuser l'impératif, et son acceptation manifeste un choix. Comme l'adoption d'une affirmation, celle d'un impératif est un juge­ment de l'entendement (ch.6-6 et 10-5), mais qui manifeste une posi­tion du Moi bien différente: Alors que l'adoption de l'affirmation mani­feste une décision de croire Vrai qui s'impute à la connaissance déte­nue par ce Moi, l'adoption de l'impératif s'impute à ce que ce Moi croit Bien, c'est un jugement moral, une approbation des passions ou des inté­rêts, qui donne au composé de l'énoncé une valeur Bien, et engendre une déci­sion de faire mobilisant la volonté de l'adoptant. Ex/ Si on me dit "Faites demi-tour!" et que je crois Bien (c.a.d loyal, prudent, dans mon intérêt ou autre justification intime) d'adopter cet impératif, eh bien je ferai demi-tour. Comme la valeur Vrai, la valeur Bien mani­feste une éduca­tion du Moi, c.a.d de l'entendement et la volonté, par les passions et les actions de nos vécus: Nous reconnaissons pour vrai ce qui s'im­pose à nous comme conditions ou contraintes, et pour bien nos fins dans ces conditions, alors nous avons la volonté d'agir selon le Vrai des moyens en rapport avec nos fins, pour le Bien des fins permises par ces moyens.
3/ Ensuite la modalité interrogative, ex/ celle de "Notre société est-elle condamnée?": L'interrogation semble mettre en doute l'affirmation, dont elle utilise le mode de conjugaison, et parfois la syntaxe. Or celui qui adopte une position interrogative est dans un état passionnel qui est bien un refus de croire vrai ou bien, mais pas par agnosticisme, cette indifférence tranquille que Locke recommandait envers ce que nous ne pouvons connaître. En effet, l'indifférence engendre plutôt absence d'at­tention, donc d'énonciation et d'interrogation. Au contraire, l'inter­ro­gation signifie intérêt et inquiétude, ex/ se demander "Dieu existe-t-il?" signifie souvent s'inquiéter de Peut-il me juger après ma mort? Ce doute inquiet manifesté par l'interrogation peut exprimer notre igno­rance du Vrai se rapportant à un objet cognitif qui nous importe, ex/ "Existe-t-il un remède contre le cancer?", et alors c'est approprié que sa forme dérive du mode affirmatif. Mais l'interrogation naît aussi d'une indéci­sion sur la légitimité ou le bien d'une action, ex/ "Accepterons-nous un enfant trisomique?", elle suspend l'attribution d'une valeur Bien plutôt que Vrai, et sa forme devrait alors l'opposer au mode impératif. Ce doute naissant de l'ignorance du vrai ou du bien peut mener l'interroga­tion à suspendre une action, ex/ "Allons-nous le faire?", et alors la forme interro­gative exprime bien l'angoisse associée à cet arrêt de l'action, avec son renversement de la succession habituelle sujet - verbe, et surtout le haus­sement de ton vers l'aigu de la finale interrogative orale.
L'inquiétude manifestée dans l'interrogation est une passion doulou­reuse, poussant à lever le doute et libérer l'action. Or pour cela, on ne dispose pas toujours de nouveaux faits, moyens ou fins. Que faire alors? Eh bien, on peut tirer un meilleur parti de l'acquis cognitif et moral, par une approche conditionnelle:
4/ La modalité conditionnelle, ex/ celle de "Nous serions heureux ensemble si ...", exprime cette approche, où on examine des possibles sous conditions, avec leurs conséquences, ex/ "Si P, alors Q et donc R", etc. Pour exprimer cela, la langue ne se limite pas à des formes comme "Si ..., alors ..." ou "Supposons que ..., donc ...", elle y ajoute le mode conditionnel de conjugaison. Or la grammaire veut que la conjugaison au conditionnel soit portée par la proposition sous condition, pas par la proposition exprimant cette condition, ex/ "Si j'étais roi, je diminuerais vos impôts". Cette règle signale que penser sous condition est différent d'imaginer des conditions: L'un et l'autre sont des éventualités, mais la condition elle-même, introduite par un "si", manifeste l'intérêt inquiet d'une passion interrogative, tandis que l'énonciation conditionnelle exprime qu'on s'est placé par la pensée dans l'état supposé par cette condition, et qu'on en tire les con-séquences, c.a.d ce qui va avec ou après.
Ces suites de l'état éventuel peuvent, si elles ont des charmes, engager la pensée à glisser de l'hypothétique du mode conditionnel au rêve du mode indicatif, futur, présent, ou même passé, comme dans la fable de La Fontaine La Laitière et le pot au lait. Mais les condi­tions dont décou­lent ces suites sont plutôt une règle du jeu renforcée de pénalités, des hypothèses acceptées, des éventualités dangereu­ses, et leur respect exige que ce qui s'ensuit en tienne compte aussi exactement que possible: Pour cela, on se représente l'état énoncé par les conditions et imagine ce qui lui est co-hérent, c.a.d atta­ché par les rapports connus. Ex/ Dans leurs jeux, les enfants se donnent des règles du jeu, et les suivent avec cons­tance; ou encore, les mathé­maticiens se donnent des définitions et pos­tu­lats, et en tirent avec rigueur des constructions intellectuelles aussi vas­tes que l'ensemble des théorèmes de la géométrie plane. Par cette con­stance, cette rigueur, les énoncés cohérents à leurs conditions sont plus que non contradic­toires avec elles, ils ne font pas qu'éviter de les con­tredire, ils vont dans leur sens, ils développent ces prémisses pour cons­truire par la pensée un état qui est hypothétique, mais dont l'accord avec ses con­ditions permet d'en évaluer les intérêts ou les dan­gers. Alors l'approche conditionnelle est aussi un moyen de l'action, elle permet de choisir entre des doutes, et de tirer le meilleur parti de notre Moi cogni­tif et moral face à ses ignorances et ses indécisions.
11-6. Cette présentation des valeurs sous lesquelles l'entendement adopte ses croyances suggère qu'elles peuvent être imprécises et com­posites: Le Moi peut mélanger ce qui l'informe et ce qui le motive et ainsi confon­dre le Vrai et le Bien, il peut mélanger le doute par igno­rance du Vrai à l'indécision morale par ignorance du Bien, et il peut ne pas discerner dans ses constructions conditionnelles entre la nécessité des conséquen­ces cohérentes et l'intérêt des éventualités passionnelles.
La langue favorise et exprime ces confusions des valeurs (ch.10-5) en différenciant mal des modalités énonciatives de sens différents: Ainsi, en français, la ressemblance d'emploi entre l'affirmatif futur, employé après une condition à l'indicatif présent, ex/ "Si tu viens, je ferai ...", et le conditionnel employé après une condition à l'indicatif imparfait, ex/ "Si tu venais, je ferais ...", encourage l'équivoque entre ce qui n'est pas encore fait mais bien décidé, et ce qu'on ne ferai (ou ferait!) que dans des éventualités peut-être improbables. Et aussi, la langue a des lacunes béantes, ex/ l'absence dans le mode impératif de la 1ère personne du singulier et la 3ème personne singulier et pluriel, qui frappe d'étrangeté les attitudes correspondantes: Comment m'imposer à moi-même de "Faire ceci!", ou du moins examiner cette résolution, si la langue m'em­pêche de la dire?
On peut soupçonner que les générations qui ont établi les usages linguistiques ont évité l'impératif pour soi-même précisément parce que Moi peut le moins esquiver ses propres commandements! Et plus généra­lement, la langue pourrait avoir des formes pour tout dire, mais son usage social impose des interdits ou des ambiguïtés. Ex/ L'anglais et l'allemand n'expriment pas les modalités énonciatives comme en fran­çais, et ont donc d'autres incitations linguistiques à confusion des valeurs, néanmoins on y trouve comme en français les équivoques du verbe "devoir" entre ce qui est impératif et ce qui n'est qu'une possibi­lité, en anglais dans "must" ou "ought" et en allemand dans "müssen" ou "sollen". Alors les ambiguïtés des modalités énonciatives doivent moins à l'imperfection linguistique qu'à la réalité psychologique qu'elles expriment. En effet, si l'individu hésite dans sa croyance, et sait bien sa langue, alors il se satisfait d'énoncés ambigus:
11-7. L'équivoque la plus habituelle apparaît dans l'emploi de la forme jugement (ch.10-5), c.a.d des énoncés de forme affirmative mais de contenu pouvant être moral ou hypothétique. Ainsi, comme l'a bien vu Hume, les affirmations employant les concepts d'honneur, devoir, droit, justice et autres concepts moraux, ex/ Servir sa patrie est un devoir ou Punir les trafiquants est nécessaire, sont le plus souvent des jugements moraux, ils signifient à peu près ceci est Bien, cela est Mal, qui aurait été exprimé plus nettement par la modalité impérative, dans ces exem­ples par Servons notre patrie! ou Punissez les trafiquants!
Mais puisque l'adepte de ces énoncés adopte une modalité affirmative, elle suggère qu'il sait du Vrai, qui serait ici la connaissance de ce qui est Bien. Cette interprétation des jugements moraux comme affaiblissant un impératif moral en une affirmation conceptuelle est encouragée par l'impersonnalité de ces formes, qui ne précisent pas qui doit agir selon le Bien qu'elles affirment. Pourtant, puisqu'il s'agit de Bien, c'est celui d'individus, peut-être tous, ou du moins l'énonciateur sincère de ces jugements, auquel cas c'est un impératif pour lui, pas un affirmatif? Mais peut-être aussi l'adepte de ces affirmations morales conçoit-il par Bien ce qu'on a avantage à faire, sans en avoir obligation, auquel cas l'impé­ratif est trop énergique? Alors, souvent l'énonciateur adopte l'ambiguïté de son énonciation et ne lève pas l'équivoque, d'autant que les juge­ments moraux usuels visent la morale sociale, les affaires de l'Etat, ou des éven­tualités éloignées, et donnent à croire sur ce qu'on ne connaît ni ne peut influencer réellement.
11-8. Plus généralement, l'hésitation du Moi est inévitable sur ce qu'il ne vit pas directement. Mais l'individu peut croire que ce qu'il connaît peu le concerne néanmoins, en bien ou mal, que cela a des conséquen­ces pour lui, sa famille, son parti, son pays, etc. Ex/ Ceux qui croient en l'astrologie ne sauraient préciser quand, comment et en quoi les astres agissent sur eux, mais ils manifestent par cette croyance fausse leur dépendance réelle de la grande machine du Destin. Puisque les représen­tations dont juge ainsi le Moi sont plus devinées et extrapolées que vécues, elles n'engendrent pas de représentations précises, ni de posi­tions décidées, mais des opinions ni précises ni fermes, flottant entre la connaissance et le doute, le bien, le mal et l'indécision, la certitude et l'hypothèse. Et puisque cette hésitation de la connaissance et du senti­ment n'est pas ici une indifférence, mais une inexpérience perceptive ou passionnelle, elle s'énonce néanmoins, mais en exprimant des valeurs hésitantes par des compositions conceptuelles floues et des modalités ambiguës:
- En effet, les valeurs sont facilement hésitantes: Leurs concepts, Vrai, Bien, ont nécessairement une large extension (ch.3-2), puisqu'ils notent toutes nos images, et ils peuvent se fondre en un gris moyen (ch.6-8) de la connaissance et l'émotion: Si je n'exige pas de "Bien" une intension (ch.3-3) référant à l'élan intime du Moi vers ce que j'approuve, et me limite à y voir une extension rassemblant ce qu'approuve l'humanité, alors sa valeur peut se dégrader en une gamme très étendue d'adhésions indécises, que la langue exprime par des qualificatifs ambigus, ex/ "sage, correct, choisi, adéquat, utile, ...". De même, si "Vrai" ne réfère pas à mon vécu d'une adéquation de mes représentations à leur perception sensorielle, mais à une docilité aux énoncés généralement acceptés, alors sa valeur glisse vers des évaluations ambiguës comme "véritable, assuré, prouvé, connu, admis, ...". Ainsi, les valeurs Bien et Vrai se dégra­dent en acceptable et probable, qui elles-mêmes voisinent avec incertain et douteux! Bref, il y a tout un nuancier d'hésitations cou­vrant continû­ment le spectre des valeurs.
- Et si le Moi hésite sur ses valeurs, il trouve des attitudes énonciatives qui lui facilitent l'équivoque. D'abord, chacun sait assez les folies de sa pensée pour douter de ses propres énonciations. Alors, même l'énoncé le plus nettement affirmatif peut n'être qu'un moyen de prendre con­science du composé et de la position énoncés, une étape nécessaire à leur examen en vue d'une évaluation plus exacte. Cette énonciation à l'essai peut se faire sous diverses modalités, mais la modalité affirmative semble préférable: Comme le suggère d'ailleurs son mode indicatif, cette modalité n'est pas si affirmative qu'elle énonce toujours une croyance assurée. Ainsi, il suffit d'intituler un récit "Conte de fées", ou de le commencer par Il était une fois ... pour qu'ensuite ce qui y est affirmé soit compris comme étant imagination pure, et libre de toute vérité. Autres ambiguïtés affirmatives: les équivoques de l'affirmation exprimant des jugements moraux (ch.10-5), celles du temps futur du mode indi­catif (par.6 et discussion 11).
11-9. Alors, face à ces équivoques des valeurs et des énoncés affirma­tifs, certains vont plus loin, beaucoup trop loin selon nous: Puisqu'on adopte la modalité affirmative pour énoncer ce qu'on croit, cela n'indi­que-t-il pas qu'on le croit vrai? Et si tout ce qu'on croit est ainsi cru "Vrai", alors c'est, selon l'école de M. Foucault, que la vérité est histo­rique, l'idée de vérité a évolué, et qu'en un même moment, tous n'ont pas le même programme de vérité, voire que chez un même sujet n'est pas mis en oeuvre qu'un programme de vérité.
Certes, si on prend au mot toutes les affirmations sincères, et si on les met toutes sous le mot "vérité", on est sûr d'y trouver beau­coup de diversité sociologique et de contradictions intimes! Mais puisque l'adop­tion d'énoncés autorise des attitudes individuelles très variées en repré­sentations et en attachements passionnels, nous en concluons plutôt que, lorsque les individus adoptent des énoncés, il ne faut pas trop se fier à ce qu'ils disent, et on doit chercher à mieux préciser ce qu'ils croient.
Cette conclusion est de bonne politique, et elle conduit à examiner plus attentivement ce que les hommes communiquent vraiment par le discours. C'est ce que nous essayerons de faire aux chap. ultérieurs. Mais nous examinerons d'abord de plus près la réalité des discours et de leurs interprétations.
Discussions:
1/ Faut-il associer des énoncés aux croyances? (1)
Les grandes croyances ont souvent des textes fondateurs, ex/ le Coran pour la religion musulmane, suffisamment adéquats aux conduites et opinions de leurs croyants pour qu'on puisse les y associer. Mais les illet­trés, ou la civilisation de l'audiovisuel, ont aussi des conduites et opinions particulières (ex/ l'hédonisme et le multiculturel pour la société télé­vi­suelle), qui prouvent chez leurs adeptes des croyances efficaces, bien que pas énoncées. Alors les énoncés de croyances en sont une mani­festation plutôt que leur réalité psychologique.
2/ En quoi les énoncés demandent-ils plus un engagement qu'une inter­prétation? (2)
Face à un énoncé, on peut se limiter à l'examiner sous ses divers aspects et ne pas s'engager sur son sens. On fait alors une interprétation, souvent sociologique ou psychanalytique, mais on reste ainsi hors de son contenu, qui ne se limite pas à une composition de concepts, même énonciatifs, mais qui invoque une prise de position sur elle. Alors, pour comprendre cette invocation, il faut faire comme si notre propre Moi partageait cette position, bref comme si nous croyions cet énoncé.
3/ Pourquoi le rapport des grandes religions à leurs énoncés est-il imprécis? (2)
Les grandes religions existent par de nombreuses adhésions indivi­duelles à des énoncés communs. Alors ces énoncés accommodent les diverses représentations de leurs adeptes. D'autre part, si chaque croyant exprime sincèrement sa croyance personnelle, son énon­cé divergera en partie de l'orthodoxie. C'est pourquoi les religions impo­sent souvent des formules rituelles ou prières, que le fidèle apprend par coeur, mais récite ensuite mécaniquement. Alors les adhésions aux énoncés manifestent plus l'appartenance au groupe des croyants qu'une conception et une attitude précises.
4/ Que croire d'un concept? (2)
Lorsqu'on rencontre un concept isolé, l'invocation de son extension ou son intension n'est qu'une association linguistique, qui n'exige ni passion ni jugement, mais seulement mémoire. Mais s'il faut croire quelque chose à propos de ce concept, notre Moi prend position sur un rapport de prédicats au concept, et l'exprime par la modalité de l'énoncé de ce rapport, mais pas par une modalité sur le concept isolé. Ex/ La formule publicitaire "Seb, c'est bien" est très efficace parce qu'elle déroute l'entendement, qui ne comprend pas cette attri­bution d'une valeur au concept "Seb" isolé, et doit lui-même l'inter­préter comme Seb fait de bons produits, énoncé qui appellerait la résistance de l'interprète s'il ne le produisait pas lui-même!
5/ Adopter sincèrement un énoncé s'accommode-t-il d'équivoques? (3)
L'équivoque d'un énoncé, ex/ "Dieu existe", peut résider en ce que cha­cun de ceux qui l'adoptent sincèrement lui donne un sens différent. Alors chacun d'eux peut adhérer sincèrement à l'énoncé, et il peut même ignorer ses différences d'interprétation avec ses coreligionnaires. D'autre part, on peut croire fermement qu'une représentation particu­lière d'une composition conceptuelle cohabite avec d'autres possibles, et donc lui donner sans équivoque une valeur probable ou conditionnelle. Dans tous ces cas, la croyance inclut des représenta­tions distinctes sous un énoncé unique, en des croyants distincts, ou en chacun d'eux. Ces situations sont différentes de celles où le doute porte sur la position à adopter envers les représen­tations, auquel cas c'est la modalité de la croyance, et cette croyance elle-même, qui est équi­voque.
6/ Croire passionnément s'oppose-t-il à comprendre un énoncé? (4)
Celui qui écarte les arguments contre sa croyance semble y croire pas­sionnément, et aussi manifester peu de compréhension. Mais peut-être écarte-t-il ce qui ne relève pas de la représentation qu'il s'en fait, et en laquelle il croit, auquel cas c'est un refus de com-prendre, au sens d'in­clure dans une représentation, pas au sens de se représenter et exa­miner. Alors sa croyance peut être sincère et justifiée, ce qui n'exclue pas que sa compréhension linguistique de l'énoncé ou celle de ses oppo­sants soit erronée!
7/ Refuser un énoncé est-il n'y pas croire? (4)
On peut considérer un énoncé avec indifférence ou ignorance de ses repré­sentations, d'où un refus de leur attribuer une valeur précise. Mais si on refuse l'énoncé en comprenant sa composition conceptuelle, c'est qu'on lui attribue une modalité énonciative différente des croyants. Le différend qui en résulte est plus violent s'il porte sur une valeur Bien ou peut-être Vrai, et donc un impératif ou une affirma­tion, que sur une valeur Possible ou Conditionnel, et donc une inter­rogation ou une con­ditionnalité.
8/ Y a-t-il de la passion dans la croyance en du Vrai? (5)
Dans le Dom Juan de Molière, acte 3 scène 1, lorsque Dom Juan avoue ne croire que deux et deux sont quatre, Sganarelle observe ironi­quement: Votre religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique? Cette ironie envers la croyance cognitive s'appuie sur ce qu'il ne suffit pas de connaître du Vrai, il faut aussi savoir ce qu'on croit Bien. Mais si ce que nous croyons vrai devenait faux, notre monde s'écroulerait, et nous souffririons alors par tout l'engagement que nous mettons dans sa connaissance.
9/ Les positions du Moi sont-elles toujours liées à l'action? (5)
Nous pouvons étudier du Vrai inaccessible, rêver du Bien utopique, construire du Certain métaphysique, et nous donner ainsi des croyances sans application. Ou encore, si par paresse, scepticisme, ignorance ou sot­tise nous n'attribuons que des valeurs molles à nos représentations, là aussi nos croyances serviront peu nos actes. Mais puisque nos valeurs résultent de l'examen de nos représentations par notre Moi, utilisons donc cet entendement pour l'action et appliquons notre capacité de jugement à notre conduite, plutôt que de nous en passer et agir au hasard des impulsions.
10/ Comment croire du doute ou du conditionnel? (5)
Le doute suspend l'attribution d'une valeur Vrai ou Bien et le condi­tion­nel fait dépendre cette attribution de conditions. Alors il peut sem­bler que ces refus d'attributions sont des refus de croire. Pourtant, si je dis: La pièce de monnaie peut ne pas tomber sur "pile", mais si elle ne tombe pas sur "pile", elle tombera sur "face", c'est une croyance très ferme dans le doute et le conditionnel. En effet, l'entendement peut croire fermement s'il se représente tout ce qu'il veut qualifier, et attri­bue alors des valeurs bien assurées, ex/ des probabilités mathématiques. Par con­tre, si ce que nous souhaitons qualifier est mal délimité ou en partie caché, nous ne pouvons plus attribuer à sa représentation une valeur assurée, et notre croyance doit se suspendre.
11/ Faut-il le mode conditionnel pour exprimer la conditionnalité? (5)
La grammaire demande que ce qui dépend d'une condition au présent de l'indicatif soit au futur de l'indicatif, et que ce qui dépend d'une condition à l'imparfait soit au conditionnel. Si on voit là une règle demandée par la concordance des temps, le futur de l'indicatif serait une sorte de conditionnel présent. Mais si on considère qu'énoncer une condition à l'imparfait de l'indicatif l'indique moins probable qu'une condition au présent, alors ce qui en dépend est aussi moins probable, et l'énoncer au conditionnel en fait plutôt le mode de l'éventuel, c.a.d de l'incertain. C'est ce que recommandent les grammairiens, d'après ses emplois sans conditions. Néanmoins, une situation conditionnelle est très différente d'une situation incertaine (elle est même l'opposé, puisqu'on appelle "certain, cohérent, impliqué" ce qui résulte de conditions accep­tées!), et alors c'est dommage que la langue ne l'en distingue pas claire­ment.
12/ "Mal" est-il une valeur? (6)
Comme "douteux", "mal" refuse une valeur, ici la valeur Bien, mais sans l'équivoque de "douteux", puisque "mal" signifie Je refuse et agis contre, lorsque "bien" signifie j'approuve et agis pour. Alors, attri­buer la valeur "mal" signifie qu'on connaît assez ce qu'on juge ainsi pour en décider une action. Cette attribution équivaut à c'est bien d'agir contre, de sorte que "Mal" s'apparente à "Bien", comme valeur morale et appel à action, tout en s'y opposant, comme contenu de cette action.
13/ Le jugement moral est-il un impératif mou? (7)
En tant qu'affirmation, le jugement moral ne commande pas d'agir comme l'impératif, il énonce plutôt la connaissance de ce qu'il faut faire. Mais cet affaiblissement de la forme ne signifie pas toujours une croyance moins passionnée. Ex/ Si une foule croit "Il faut punir les trafi­quants de drogue", c'est une affirmation, pas un impératif, mais elle peut néanmoins mener à un lynchage, si les circonstances l'autorisent. Alors l'affaiblissement de l'impératif en un jugement moral peut signifier qu'on voit des obstacles à faire ce qu'on souhaite vivement.
14/ Peut-on croire ce qu'on ignore? (8)
On ne croit rien de ce qu'on ignore entièrement puisqu'on ne peut y penser. Mais face à ce qu'on ne connaît que partiellement, on croit sou­vent savoir assez pour en juger. En effet, on se dit que les aspects connus ont des propriétés qui qualifient le tout, et on juge d'après elles. Ex/ Pourquoi la droite nationaliste croit-elle en l'importance malfaisante de la Trilatérale, dont elle ignore presque tout? D'abord, les gens de droite croient en l'efficacité des individus et des groupements minoritaires, et donc en la puissance de cette petite association d'individus haut placés; ensuite, puisque ces croyants sont nationalistes et que cette association est internationale, elle va contre eux; alors puisqu'elle est puissante et va contre eux, c'est bien une puissance malfaisante.
15/ Les valeurs sont-elles universelles? (8)
Face à ses représentations, ex/ l'invocation d'une pièce de monnaie tombant sur pile, le Moi de chaque individu se demande si cette image correspond bien à ce qu'il peut percevoir (est-ce Vrai?), si cela peut lui servir (est-ce Bien?), si des variantes de cette image sont possibles, si cela dépend de conditions. Ces questions adressées à nos représen­ta­tions sont universelles, elles posent les points de vue du Moi néces­saires à la connaissance et l'action, ce sont les intensions des valeurs énonciati­ves, qui sont ainsi universelles. Mais les réponses dépendent des connais­san­ces, des vécus, des prédispositions, des préférences individuel­les, elles engendrent la diversité de l'extension de ces valeurs, qui sont ainsi indi­viduelles.
16/ Pourquoi les hésitations s'expriment-elles par des affirmations? (8)
Celui qui croit importante une question, mais en ignore trop pour pou­voir lui assigner une valeur définie, exprime pourtant peu son hésitation par des interrogations. En effet, l'interrogation sert plutôt à exprimer un doute sur le rapport d'un sujet précis à un prédicat précis qu'une inquié­tude diffuse, portant à la fois sur les valeurs et les représentations. Alors l'hésitation peut mieux s'exprimer par des formes affirmatives équivo­ques, ex/ "Dieu doit exister", formule résumant la position très ambiguë de Kant sur la religion. De plus, associer le doute au mode affirmatif cor­respond à une démarche de l'esprit qui juge ses représentations après les avoir posées, et donc se les affirme souvent pour voir.

12. Le discours

12-1. On a vu ch.10 et 11 que les énoncés invitent à une croyance envers un composé sujet - prédicat. Bien que le groupe sujet et le groupe prédicat puissent être assez complexes, le sens qui résulte de ce tout est alors assez limité. L'énoncé nous laisse alors devant une situation analo­gue à celle des concepts, ou même des combinaisons concep­tuelles, à savoir que cette forme linguistique n'est pas assez souple ni détaillée pour satisfaire tous les besoins expressifs. Mais la structure de l'énoncé en groupe sujet composé à un groupe prédicat le fait apte à coopérer souplement à d'autres énoncés, par exemple dans un discours où l'énoncé aura un sujet raccordé au prédicat de l'énoncé précédent, tan­dis que son prédicat annoncera le sujet de l'énoncé suivant, permettant ainsi une suite d'énoncés apparemment liés. Bien entendu, cette compo­sition ou d'autres formes de coopération entre énoncés n'ont d'intérêt que parce que l'esprit humain a la capacité de composer et décomposer des représentations selon ses besoins (ch.8-2 et 9-4). Alors ces intérêts guident la construction et l'interpré­tation des discours, et nous voulons exposer ici que:
Le discours réalise un projet en composant un sujet avec ses énoncés.
12-2. Le discours est une suite de phrases, elles-mêmes des énoncés ou des composés d'énoncés. Il s'agit de voir en quoi cette succession est autre chose et plus qu'une accumulation d'énoncés. Chacun des énoncés du discours met un composé en évidence par sa modalité énoncia­tive (ch.10), alors que fait de plus la succession de ces mises en évi­dence? Ainsi ces fréquents discours d'apparence narrative, ex/ "ElIe descendit au jardin, l'air était calme et transparent, le chat jouait avec une feuille morte, ...": Le public aime ces histoires qui semblent raconter ce qui se passe. Alors leurs énoncés n'alignent-ils que des faits, l'énonciateur n'y met-il rien spécialement en évi­dence par leur suite, ni sujets, ni prédi­cats? C'est oublier que toute situation engendre un vécu complexe, d'où on peut extraire des aspects intimes ou externes très divers, ayant cha­cun son évolution elle-même composée. Alors ces "faits" sont des choix de sujet, des choix de prédi­cat, et des choix de modalité énonciative. Et la succession de ces choix énonciatifs fait du récit le plus objectif un enchaînement de mises en évidence discrètement subjectives.
L'unité de ces actes discursifs successifs, leur rapport, la raison de leur succession, doit être, comme celle des gestes d'un ouvrier, qu'ils réali­sent des contributions à une même construction appelée ici le sujet du discours. Mais cette construction ne doit pas être confondue avec ses intentions, qu'on appellera ici le "projet" du discours, lui-même dif­férent des motivations plus intimes et passionnelles pour lesquelles on le réalise par ce projet. Ex/ Les dissertations des candidats au baccalauréat ont des sujets différents, mais souvent le même projet, montrer à l'exa­minateur ce que leur auteur sait et peut, avec une motivation ou fin qui est pres­que toujours de réussir l'examen; d'autre part, l'examinateur de ces candidats interprète le sujet de leur discours avec le projet de juger les connaissances et capacités de son auteur. Bien entendu, dans cet exem­ple, ou d'autres comme les discours politiques, les raisonnements mathématiques, les plaidoiries au Tribunal, le présent ouvrage, etc, le sujet du discours, son projet et même ses motivations sont souvent plus évidents que pour des discours narratifs, ou beaucoup de discours de la vie quotidienne. Mais même un récit a souvent au-delà de ce qu'il raconte un projet affiché: Raconter ce qui s'est passé ....
L'évidence d'un projet de l'auteur ou de l'interprète du discours est d'une nature psychologique ou introspective (voir ch.0-3), comme celle des intentions ou de la volonté sous-jacentes à ses énonciations (ch.10-3), et elle apparaît moins que son sujet. Néanmoins, comme pour les énonciations isolées, chacun s'intéresse vivement au projet du discours, le devine ou le soupçonne ainsi que ses motivations, et tout cela joue un grand rôle dans le sens voulu et prêté au discours. Ex/ Si un récit d'une vie apparaît comme réalisant un projet biographi­que, on en attend de la vérité, et n'interprète pas son sujet comme s'il réalise un roman, projet dont on attend plutôt de l'agré­ment.
12-3. Le sujet et le projet du discours en lient nécessairement les compo­sants, comme chaque brique d'un mur est liée à ce mur (le sujet) et à sa fonction (le projet). Mais cette liaison des composants peut être assez faible entre des énoncés successifs. En effet, en tant qu'oeuvre, le discours résulte d'une suite d'actions, ses énonciations, et cette oeuvre discursive, comme l'oeuvre d'un maçon, est faite d'actions dont certai­nes se suivent nécessairement et sont donc très liées, tandis que d'autres peuvent s'accomplir dans un ordre quelconque, et ne sont donc pas directement liées. Ex/ Quand on construit une maison, il faut nécessai­rement commencer par les fondations, puis les murs qui s'appuient sur elles, puis le toit qui s'appuie sur les murs; mais on peut poser les prises électriques sur les murs avant ou après la toiture, puisqu'elles n'en dépendent pas directement. Alors, si on demande des preuves du lien entre les énoncés du discours, l'examen de ses symboles n'en donne pas toujours:
La forme discours n'a pas une structure bien précise. C'est une suc­cession de phrases, avec le début et la fin marqués par des signes distinc­tifs (la majuscule au début, un point à la fin), qui sont aussi ceux des phrases. Mais les phrases n'y font que se succéder, éventuellement regroupées en paragraphes, et de plus, au sein des phrases, la structure est très souple, puisqu'on peut presque toujours scinder une longue phrase en plusieurs plus courtes sans changer le sens. Ex/ Au sein des phrases, la ponctuation ";" ne signifie souvent que l'annonce d'un énoncé suivant, et permet alors de scinder la phrase en cet endroit. De même pour la ponctuation ":", qui signifie un rapport d'énoncés mais ne précise pas en quoi. Ou encore, les conjonctions de coordination (mais, ou, et, donc, or, ...) et de subordination (comme, lorsque, puisque, quand, quoique, si,...), auxquelles s'ajoutent beaucoup de locutions conjonctives (avant que, depuis que, ...), prétendent toutes à préciser un rapport entre les énoncés qu'elles lient, au sein des phrases, ou de phrase à phrase. Mais comme la plupart de ces symboles sont employés assez librement, et de manière équivoque, ils équivalent sou­vent eux aussi à une simple séparation entre énoncés. De plus, les gram­mairiens classiques observent qu'au sein d'une phrase, la hiérarchie grammaticale entre l'énoncé dit principal et ses subordonnés ne vaut pas pour le sens. Ex/ Dans "On dit qu'il viendra bientôt", l'essentiel du sens est plutôt dans la subordonnée, sauf si on donne à "on dit" la valeur d'un doute appuyé.
12-4. Il semble que l'humanité, qui se représente déjà assez mal ce qu'elle fait dans ses combinaisons conceptuelles (ch.9-3) et ses énoncés (ch.10-7), le voit encore moins à propos des successions d'énoncés, et n'a donc pas de symboles bien précis pour ces concepts mal définis. En effet, la réalisation d'un projet discursif, et la compréhension de cette réalisation, n'entrent pas dans des schémas bien définis. Bien entendu, il existe des recettes d'exposition, ex/ Introduction du sujet - thèse - anti­thèse - synthèse - conclusion, mais elles sont peu appliquées dans beau­coup de discours très compréhensibles. De plus, au sein de ces subdivi­sions d'un discours qui les respecte, on retrouve la même difficulté de conception de la réalisation.
Ex/ Peut-on concevoir le schéma d'un discours comme une simple accumulation, ex/ la construction d'un gros tas, dont les compo­sants contribuent par leur simple réunion à un projet d'effet de masse? C'est bien à peu près le but visé par certains gros romans de gare. Mais on peut aussi rencontrer des schémas de construction à tiroirs, où le tout se construit par l'exposé de parties, et de parties de ces parties, etc. Ce schéma convient à notre capacité de composition/décomposition (ch.9). Mais il suppose entre ses composants des relations d'inclusion ou de jux­taposition qui ne sont pas les seules possibles.
On peut aussi rencontrer beaucoup de discours, les raisonnements, dont les énoncés sont des jugements ou propositions, simplement juxta­po­sés, ou raccordés par des conjonctions (si, et, ou, donc), ex/ "S'il pleut et si je sors, je prends mon parapluie. Or il pleut. Alors je prendrai mon para­pluie si je sors." Dans ce cas, si les logiciens donnent à ces liens une valeur plus précise que leur sens usuel, ils peuvent alors mener un calcul dit "propositionnel", qui permet d'évaluer l'accord entre les énoncés du discours. Mais ces calculs sont faits libres de contexte, c.a.d qu'on admet chacun des énoncés du discours, qui se réduit dans cet exemple au schéma "Si P et Q, alors R; or P vrai; alors (si Q alors R)", et ne s'occupe que de la compatibilité de leurs rapports explicites par conjonc­tions ou implicites par juxtaposition.
12-5. Or, dans la plupart des discours, leurs énonciations sont dans un rapport moins simpliste, qui dépend de manière peu formalisable des trois aspects de chaque énoncé: Ses modalités énonciatives, les composés mis en évidence, et le contexte de cet énoncé. Ainsi on n'est pas près de pouvoir calculer la validité de ce petit discours: Pleut-il? Mais je ne vous en aime pas moins!, qui peut pourtant être très satisfaisant dans un con­texte adéquat. En effet, le contexte précise le contenu des éléments du discours, et permet d'évaluer leur apport au projet du discours, qui se construit par ces contributions, dont la succession fait ainsi évoluer leur contexte.
Alors nous ne tenterons pas ici une théorie bien précise des successions d'énoncés. L'analyse grammaticale classique a fait ce qu'elle peut dans ce domaine, avec le mérite d'obliger à bien examiner tous les composants des phrases du discours. Mais elle se heurte au manque de valeur sémantique des rapports grammaticaux entre énoncés. Quant aux théo­ries modernes du discours, elles sont trop compliquées pour ce qu'elles apportent à la compréhension du sens. Alors nous nous conten­terons ici d'approcher ce problème à notre manière intimiste et impres­sionniste, en considérant le sujet du discours, son projet, son sens, et la satisfaction envers son texte. Il nous semble en effet que si le discours satisfait son énonciateur ou ses interprètes, cela en justifie les énoncés, et se rapporte à leur sens, par l'intérêt ou l'agrément du sujet et l'accord au projet. En effet, la succession des énoncés compose alors le sujet par leurs mises en évidence de composés, et suggère le projet par les choix de prédicats et de modalités de ces énoncés. Il se forme alors une image globale du sujet modalisée par les attitudes prêtées à son projet, dont l'intérêt humain sert les intentions qui font le vrai sens du discours. Ex/ Si je lis dans Vingt mille lieux sous les mers la description du sous-marin Nautilus, avec ses discussions de détails techniques, je ne m'inquiète pas de leurs impossibilités, puisque ces détails ne sont pas destinés à faire construire ce sous-marin, mais à expliquer ses exploits dans le roman, et j'y prend le plaisir adéquat à ce projet merveilleux. En effet, de même que la structure d'un outil est sa manière d'être mais pas sa raison d'être, la structure du discours peut imposer son sujet, mais pas son projet ni son sens, elle ne fait que les servir.
12-6. Néanmoins, il faut bien que l'outil existe de manière adéquate pour qu'il puisse servir son sens. De même, il faut que l'ensemble des énoncés du discours forme un tout dont l'exposé se fasse en ordre com­pré­hen­sible, et construise une structure dont les parties et leurs rapports servent bien la composition de l'image du sujet. Alors, la succession des énoncés suit un ordre en accord avec les nécessités de la pensée humaine. Ex/ C'est clair qu'un énoncé interrogatif doit précéder, et non suivre, sa réponse; ou encore, aucun discours ne se permet des énoncés allant du coq à l'âne, car l'attention humaine s'impatiente d'errances semblant arbitraires. Alors il faut que les énoncés successifs composent un sujet bien apparent, ex/ même des chroniques historiques ne consi­gnent pas tout ce qui arrive, elles disent traiter des faits et gestes d'un roi, ou des moeurs caractéristiques d'une époque, même si elles visent en fait à dire la vie d'un individu face à son temps, ex/ Les Mémoires de Saint-Simon, etc. La nécessité d'exposer le sujet par des associations naturelles se heurte alors à l'incompatibilité habituelle de sa structure avec la forme chaîne des discours, qui ne s'accorde bien qu'à une suc­cession d'énoncés dont chacun aurait pour sujet un prédicat de l'énoncé précé­dent. Mais la Nature nous a familiarisé avec d'autres formes, ainsi celles des végé­taux composés de rameaux portant les feuilles et les fruits, qui en sont le véritable intérêt: De même, le discours peut adopter des formes arbores­centes, où le sujet est traité par des sous-discours com­posant eux-mêmes des sous-sujets, détaillés par leurs pro­pres partitions sujet/prédicat. Alors, ces énoncés terminaux peuvent satisfaire le projet utilitaire ou ludique du discours, tout en participant au sujet appa­rent dont il faut construire l'ensemble. Ex/ Dans certains romans d'aven­tures, il surgit environ toutes les 20 ou 30 pages d'un récit plutôt ennuyeux un épisode érotique ou sadique, puis le récit reprend son cours; alors, même si ces scènes sont bien amenées, on peut soupçonner qu'elles sont tout le projet du récit, qui n'est qu'un support de ces points forts du discours.
Cette nécessité des structures arborescentes contraint alors presque toujours à ce que des énoncés du discours ne se composent pas avec le pré­cédent, mais avec d'autres dont le sujet est plus proche du tronc principal. On s'explique alors que la langue n'a pas de symbole pour qualifier le rapport de ces énoncés successifs (par.3), puisqu'ils n'ont pas de rapport direct! Néanmoins, pour rassurer l'inter­prète sur la cohé­rence du discours, on atténue parfois la brusquerie de ces arrivées de nouveaux énoncés par des tournures comme de plus, néan­moins, mais, d'autre part, ..., qui en disent plutôt moins qu'elles ne semblent!
12-7. Dans tous les cas, les énoncés composant la structure du discours doivent satisfaire les attentes souples, mais néanmoins exigeantes, de l'at­tention envers les récompenses qu'elle attend de son travail sur le sujet: Si les énoncés n'ont pas un sujet en rapport au précédent énoncé, ou nettement raccordé au sujet d'ensemble, l'interprète du dis­cours se plaint qu'ils arrivent comme des cheveux sur la soupe, c.a.d sans ordre; s'ils n'ont pas un prédicat adéquat à l'ensemble, ou prépa­rant le sujet suivant, l'interprète leur reproche de battre la campagne, c.a.d de man­quer de cohérence aux fins locales; et si leurs modalités énonciatives sont inadaptées à ce contexte, ils sont faux ou incorrects, c.a.d en dyshar­monie avec le projet du discours. Toutes ces exigences rendent difficile de faire des bons discours, chacun de ses énoncés doit satisfaire par sa place, son contenu et ses modalités à des attentes peu explicites, mais pas moins vives. Ex/ On ne sait pas préciser le sujet ni la fin des divers articles d'un même périodique; néanmoins, s'il s'écarte de sa ligne rédactionnelle, il ne tarde pas à perdre ses lecteurs et fait faillite.
Bref, les formes sujet-prédicat et les modalités des énoncés peuvent composer le sujet d'un discours par la succession et l'intrication des énoncés et réaliser ainsi son projet. Ces moyens donnent au discours des possibilités expressives bien plus vastes que celles des arts plastiques. Mais on ne peut préciser les projets ainsi accessibles et le sens qui en résulte qu'en rapportant mieux les discours aux fins de l'énonciation et l'inter­prétation. Nous proposerons donc dans les deux chapitres suivants une approche de ces rapports entre motivations et discours.
Discussions:
1/ Le discours compose-t-il toujours des énoncés? (1)
Certains discours, surtout ceux des dialogues entre individus, peuvent se limiter à un mot, ex/ "Oui!". De plus, on peut aussi appeler "discours" les mélanges d'images et de textes du cinéma ou des bandes dessinées. Le discours se caractérise moins par sa longueur ou même ses composants que par sa nature d'oeuvre invocatoire achevée, avec unité de son sujet et du projet qu'il réalise.
2/ Faut-il distinguer le sujet du discours de ce discours lui-même? (2)
La réalité verbale du discours est une construction de son sujet. Néan­moins, si des candidats au bac traitent le même sujet avec la même intention de réussir l'examen, ils ne font pas le même discours. En effet, l'oeuvre dépend des capacités de l'ouvrier. Alors distinguer le sujet dans sa réalisation aide à mieux comprendre le discours.
3/ Une description peut-elle être fidèle à son sujet? (2)
Lorsque le descripteur observe ce qu'il veut décrire, il s'en croit dis­tinct, et ainsi capable de le percevoir tel quel. Mais il doit utiliser des concepts pour qualifier son sujet. Et il le fait selon sa compréhension des concepts et son vécu du sujet. Tout cela est nécessairement subjectif. Certes, l'observateur peut choisir ses concepts selon ce qu'il a appris à croire important, décentrer sa description (Piaget), exprimant ainsi les aspects qu'il croit universellement humains de son vécu plutôt que ses particularités. Alors, au mieux, le descripteur fait partager sa sub­jectivité envers le sujet décrit, et il aboutit à une objectivité de sa description qui n'est cependant qu'une subjectivité partagée (Kant).
4/ Le discours est-il l'exposé de son sujet? (2)
On nomme ici "sujet" ce que les peintres appellent "motif", les sculp­teurs "modèle", les cinéastes, "scénario", et les romanciers, "intrigue". Mais ce sujet de l'oeuvre importe souvent moins que ses effets sur son public, qui dépendent davantage d'autres aspects, ex/ l'importance don­née aux divers composants du sujet, le jugement exprimé sur eux par l'auteur, ses choix de vocabulaire et de syntaxe. Ces aspects relèvent du style et du genre de discours, et produisent le discours autant que son sujet. Mais ils naissent plus des intentions et des capacités de l'auteur, et sont mieux liés à ce qui fait l'intérêt du discours.
5/ Les phrases sont-elles des combinaisons d'énoncés? (3)
D'après la grammaire, les phrases sont faites de propositions principales et subordonnées qui s'interpénètrent, ou se juxtaposent, et peuvent con­tribuer au sens de la phrase à peu près comme des ramifications contri­buent à une branche. Mais cette unité grammaticale peut manquer de valeur invocatoire, puisqu'on peut souvent scinder les phrases en plu­sieurs autres plus courtes sans changer le sens. Alors la phrase est une réalité linguistique sans exigences sémantiques précises, et on en parle peu ici.
6/ Le discours peut-il être autre chose que son contenu? (5)
Si on ne tient pas compte des circonstances d'énonciation et d'inter­prétation, il peut sembler que le discours se limite à son texte, et alors tout son sens doit s'y trouver. Pourtant on ne peut pas interpréter de même manière un texte selon qu'il a pour projet de traiter un sujet avec vérité ou d'autres fins. Ce projet du discours est plus ou moins apparent dans son texte, et d'ailleurs on ne doit pas toujours croire le projet qu'il annonce éventuellement. Alors, pour bien évaluer le discours, on doit aller au-delà du texte, sans néanmoins le négliger!
7/ Le discours doit-il satisfaire son auteur ou ses interprètes? (5)
Cela dépend de l'intention de l'auteur: Le plus souvent, il veut au moins que son discours reçoive un sens, ce qui exige qu'il intéresse son public. Au delà de ce minimum, l'auteur peut voir dans son discours une fin, si son projet est de faire un chef d'oeuvre, ou il peut y voir le moyen d'une fin, qui elle-même peut être intime, ex/ démontrer son talent, ou externe, ex/ propager une croyance dans le public. Alors, la satisfaction de l'auteur ou du public peut être elle-même un moyen, ou une fin, ou le signe qu'une fin est atteinte.
8/ L'ennui par un discours en marque-t-il l'absence de sens? (6)
On peut voir l'ennui comme un vécu sans rapport aux passions, ici le vécu du discours, qui déplaît par l'impatience qu'il engendre. Si le discours lève l'ennui, c'est qu'il intéresse ou distrait par son rapport aux passions, et cela suffit à lui donner du sens. S'il laisse indifférent, il engendre une inattention qui aggrave son absence de sens! Ou encore, si un discours est obscur, c.a.d qu'on ne sait pas lui trouver de sens, alors on ne le rapporte à rien, et il engendre l'ennui. Bref, l'ennui et le man­que de sens s'engendrent mutuellement par leurs rapports aux passions.
9/ Peut-on préciser le sujet d'un long discours? (6)
Plus un discours s'allonge et compose des parties, et plus il peut être complexe, multiforme, diffus. Mais comme l'ampleur d'un chêne qui ne nuit pas à son unité, celle d'une épopée ou d'un traité exhaus­tif peuvent convenir à leur sujet. L'important est que ces dévelop­pements servent le projet du discours, et nourrissent l'intérêt du sujet, par une affinité entre le projet de l'auteur et ses interprètes. Ex/ Racon­ter les détails d'aventu­res vécues intéresse les savants casaniers.
10/ Le discours oral a-t-il les mêmes possibilités que l'écrit? (6)
Le discours peut être une structure très composée, où chaque concept ou combinaison se raccorde non seulement à ses voisins, mais aussi à d'autres plus éloignés. Dans ce cas, les avantages mnémoniques de l'écrit sont presque indispensables à l'auteur pour bien combiner son jeu des concepts, et à l'interprète pour bien le mémoriser et le comprendre. Ex/ La Critique de la Raison Pure ne peut être un discours oral! Par contre, l'oral se prête à accompagner les énonciations par une action corpo­relle, qui signale plus directement que les mots le projet de l'orateur, et entraîne plus facilement son public.
11/ Y a-t-il un discours cinématographique? (7)
Les images du film se suivent comme celles du rêve, c.a.d sans modali­tés énonciatives explicites. Mais puisqu'elles résultent de la volonté du réalisateur, elles ont une modalité implicite, qui est leur affirmation. Le cinéma se rapproche ainsi des discours narratifs, où la modalité affirma­tive va de soi. Or un récit peut servir des projets très divers, et cette modalité narrative du cinéma ne limite donc pas trop ses fins possibles.
12/ L'énonciateur et l'interprète du discours ont-ils le même projet? (7)
Il est inévitable que l'auteur du discours et ses destinataires aient des intentions différentes envers le discours. Ces intentions peuvent même être opposées, ex/ si l'énonciateur veut mentir à son interlocuteur. Néanmoins, les projets de l'un et l'autre sont souvent compatibles, même complémentaires, d'où le succès du discours comme moyen d'échange entre les hommes!

13. Rationalité de l'énonciation

13-1. On a vu ch.10 à 12 que les énonciations et les discours sont des actes résultant d'intentions importantes pour leur sens. Alors on doit pouvoir mieux comprendre l'immense diversité des discours par le rap­port de ces actes à leurs intentions, que nous appelons ici la raison ou la rationalité des énonciations. En effet, "rationalité" vient de ratio (calcul, rapport), ex/ dans le cas d'une suite de nombres, leur raison est le rap­port entre ses termes successifs. Alors, par extension, on qualifie habi­tuellement de rationnelles les affirmations qui respectent une conformité à la Vérité et la Cohérence. Mais ces affirmations sont des jugements (ch.10-5) qui, comme dit Kant, se forment au Tribunal de la Raison, c.a.d par l'entendement sous l'exigence du Moi, qui leur impose alors d'obéir à ce qu'il croit vrai ou cer­tain. Or nous avons vu aussi ch.6-6 et 11-5 que le Moi ne juge pas seulement d'après son Vrai mais aussi son Bien, et alors notre entendement doit imposer à nos énoncia­tions une Raison qui décide selon notre Bien autant que notre Vrai. Nous choisis­sons donc d'étendre ainsi la rationalité, et alors nous voulons exposer que nos énonciations sont rationnelles si elles ont pour Raison que:
L'énonciation sert les fins de l'énonciateur par les moyens du discours.
13-2. Notons d'abord que la Raison proposée ici aux discours est de forme affirmative, pas impérative. En effet, l'homme est souvent sponta­nément rationnel, ex/ dans son comportement économique, c.a.d qu'il agit de lui-même, par choix, selon des raisons qui servent ses fins, et ces raisons ne sont alors pas une obligation, mais une explication de son comportement libre.
De plus, cette rationalité est d'autant moins une obligation que nous appelons ici "fins" des projets dont la réalisation est crue Bien par l'indi­vidu en rapport avec ses passions, ex/ la possession d'une aimée, la vic­toire contre un ennemi, l'accession à un emploi bien payé, l'accomplis­sement d'un engagement, etc. Ces fins étant réalisables ou du moins crues telles par le Moi, ce qu'il croit Vrai les met aussi en rapport de vérité, ou de causalité, avec sa situation et ses moyens. Alors l'individu pense les moyens associés à ces fins comme des causes lui semblant con­duire à ces effets. Et poussé par ses passions et ces croyances en Vrai et en Bien, l'individu en tire la volonté d'une action qui réalise les moyens et mène aux fins si le calcul est juste.
Dans ce schéma psychologique, la rationalité exige pour l'efficacité des moyens vers les fins qu'on examine le Vrai pour les effets de ces moyens, et aussi le Bien pour les fins que ces moyens amènent: En effet, ce sont certaines réalisations parmi la diversité des possibles qui satisfont l'exigence du Moi, et la fin n'est que par ces réalisations-là. Alors le Moi doit bien choisir ses fins pour bien en déterminer les moyens. Ex/ La possession d'une aimée peut signifier des réalités très différentes, une copulation rapide, une entente des coeurs et des corps, une domination morale, l'enfermement dans un sérail, etc, et certaines sont souhaitées, d'autres non. Or ces possibles découlent par les lois de la réalité de moyens dif­férents. Alors le Moi doit décider quelles sont ses justes aspi­rations par son enten­dement du Bien, s'il veut décider des moyens effi­caces à leur réalisation par son entendement du Vrai.
Les fins et moyens rationnels en ce sens sont très divers. Parmi eux, il peut y avoir la pensée discursive pour soi ou le discours pour les autres, d'où des discours intimes ou publics qui seront eux aussi très divers, dans leur contenu conceptuel, leurs rapports aux croyances de l'énonciateur, à celles de ses destinataires, aux circonstances, etc.
13-3. On peut constater cette diversité des énonciations rationnelles en ce sens, c.a.d en accord avec le Vrai et le Bien de l'énonciateur, par le fait que, comme dans la fable de La Fontaine Le loup et l'agneau, des affirmations opposées dans les mêmes circonstances peuvent être d'aussi bonnes "raisons", même si celle du plus fort l'emporte: Dans cette fable, le faible agneau a raison d'affirmer le droit des gens, comme moyen de sa sauvegarde, tandis que le loup a raison d'affirmer l'hostilité de vous, vos bergers et vos chiens, en vue de manger l'agneau. Et c'est d'ailleurs parce que chacun a raison, comme dit J. d'Ormesson, qu'il faut des institutions comme le régime majoritaire pour décider entre ces raisons!
Cette diversité des énonciations permises par la Raison ainsi entendue ne lui impute pas un manque de discrimination, mais lui permet de servir les exigences cachées des fins et moyens des énonciateurs. Une manière d'observer en soi cette rationalité est de préciser ce que ressent l'indi­vidu lorsqu'il s'y soumet: Sa satisfaction dépasse le plaisir, car c'est aussi celle ressentie lorsqu'on fait le nécessaire, même s'il n'est pas agréable. Ex/ Celui qui paye exactement son dû est satisfait, bien qu'il eût plaisir à garder la somme, s'il aime encore plus le respect des contrats, et veut y contribuer. Et, comme dit Descartes, nous ne devons jamais nous laisser persuader qu'à l'évidence de notre raison, et non point de notre imagi­nation ni de nos sens. Descartes entendait ici par "sens" les sens exter­nes, de sorte qu'il se fiait ici à la Raison qui porte sur le vrai et le certain des jugements de faits. Mais puisque nous étendons "sens" au sens intime du plaisir et de la douleur (ch.6-5), et plus encore à notre sens commun, c.a.d notre perception intime de nos valeurs, y compris ce que nous croyons Bien, alors la Raison s'impose aussi à la vérité intime, et commande des raisons intimes ou des énonciations externes qui vont au-delà du plaisir, éventuellement surmontent la douleur, et sont ainsi dans un rapport mieux fondé aux fins et à ce que le Moi croit bien et vrai. Alors un acte pénible peut satisfaire si on croit suffisamment qu'il engendrera des fins voulues, donc du Bien, par les voies causales en lesquelles nous croyons, donc du Vrai.
On arrive néanmoins ainsi à des conséquences que Kant refusait: Selon nous, si l'énonciation d'un mensonge est le moyen d'une fin plus impor­tante que notre crédibilité, ex/ le policier qui ment à un preneur d'ota­ges, alors l'énonciateur qui se satisfait de ce mensonge manifeste sa rationalité, tandis qu'il serait alors irrationnel s'il préférait énoncer une vérité nuisible à la fin qu'il sert.
13-4. Bien que nous croyons à la valeur explicative et même morale de ce rationalisme, nous n'en oublions pas la difficulté, qui a été résumée par l'ironie de Soljenitsyne envers cette formule soviétique: Coeur ardent, tête froide, mains pures. En effet, s'il y a "coeur ardent", c.a.d une motivation passionnelle des fins et des actes, elle vient en fait du cerveau reptilien, qui chauffe par ses sécrétions hormonales (ch.6-5) et sa polarisation de l'attention l'activité cognitive et raisonnante de la "tête froide", c.a.d le cerveau cortical, ce qui empêche d'avoir les "mains pures", c.a.d de bien choisir ses moyens. Autrement dit, les pas­sions troublent l'entendement en même temps qu'elles l'animent, l'indi­vidu ne pense pas toujours selon ses connaissances, ne perçoit pas tou­jours ses fins avec lucidité, et laisse dire et faire les asso­ciations hasardeu­ses de ses passions. Alors il ne respecte pas la rationa­lité, ses pensées, ses discours et ses actes se font par instinct et par habi­tude, il n'y a plus rapport de vérité ou de cohérence entre les fins conscientes et leurs motivations véritables, ni entre les moyens et les fins.
Sous cette domination excessive des passions, la conscience ou l'atten­tion est troublée par la vivacité des intérêts et des émotions, et alors nos discours intimes et nos énonciations face aux autres ne sont plus liées à nos fins par une efficacité présumée. Néanmoins ces discours comman­dés par l'émotion peuvent encore être efficaces, par chance, ou s'ils résultent d'habitudes ou une éducation nous ayant bien adaptés aux pressions émotives. Mais puisque ces réactions discursives sont alors spontanées, elles n'ont pas d'intention consciente et donc ne sont pas des énonciations (ch.10-2) mais plutôt des exclamations irréfléchies, où souvent l'individu ne sait pas ce qu'il dit. Alors ces discours ne relè­vent pas de la rationalité au sens ci-dessus.
Inversement, s'il n'y a pas de passion en jeu parce que les moyens de satisfaction sont si immédiats qu'ils nous évitent la pression d'un besoin, alors il n'y a ni exclamation ni énonciation: Ex/ J'ai faim, je vais au réfri­gérateur, sans délibérer. Là aussi, tout se fait inconsciemment: L'homme satisfait n'énonce ni ne pense, du moins si la pensée se limite aux énon­ciations ou représentations conscientes.
Malgré ces exclusions du domaine des énonciations rationnelles, il reste vaste: Il inclut nos délibérations intimes, et nos discours intentionnels.
13-5. Il y délibération intime lorsque l'individu se parle pour lui-même, s'écoute, se critique et corrige ses pensées comme si celui qui énonce était différent de celui qui interprète. Et c'est bien deux aspects de l'individu, car l'attitude agissante diffère de la critique de l'action: En tant qu'énonciateur, l'individu exécute l'impulsion des passions et des conditions prises en compte, tandis qu'en tant que critique de ces énon­ciations, il applique ses connaissances et ses préférences à interpréter et juger ses composés et modalités. Alors le discours intime informe l'indi­vidu de ce qu'il penche à croire et vouloir, et lui permet de corriger ces mouve­ments par son Vrai et son Bien. Dans cette confrontation intime se fait le travail de l'entendement et s'améliore la cohérence du Moi. Ainsi, les corrections et critiques se composent aux énoncés qu'elles critiquent, d'où un nouveau discours qui subit alors lui-même corrections et critiques. Toute cette discussion intime se fait d'ailleurs plutôt sous la pression des passions de l'individu, avec pour sujet occu­pant l'attention et la conscience un problème qui confronte les passions à des circonstan­ces pressantes: Ex/ J'ai peur car je suis perdu en forêt, ainsi je suis moti­vé à réduire cette passion douloureuse, mon attention se porte donc au sujet conscient retrouver mon chemin, sur lequel je délibère avec pour fin implicite de revenir à la sécurité et au calme.
Dans ces délibérations, comment se fait-il que nous puissions mener un discours intime qui inclue sa propre critique, et progresse par cette criti­que? Car c'est le même individu qui énonce, écoute et juge ses propres énonciations, alors comment ne se répète-t-il pas? Il semble qu'en jugeant ses propres énoncés selon son Vrai et son Bien, l'entendement attache à leurs composés une évaluation selon les associations des inten­sions et extensions de leur représentation (ch.11-2), et cette évaluation guide une recomposition mieux accordée au Moi, donnant ainsi plus de cohérence intime au discours. Ex/ Ah, ce travail est bien payé! Oui, mais si exigeant. Donc finis les loisirs? Non, pas ça! Alors voyons cet autre...
13-6. Dans ce discours intime, l'individu juge selon son vrai, son bien, et son vécu, c.a.d que son entendement impose à ses représentations de respecter une vérité et une cohérence, ici des sentiments (ce qu'on aime ou croit Bien), des connaissances (ce qu'on croit vrai), et des sensations (ce qu'on vit ou perçoit). Or, pour préciser ces exigences de l'entende­ment, Kant a distingué 2 grandes catégories de jugements: 1/ Ou bien le Moi approuve l'affirmation d'un rapport des idées A et B parce que son concept de A contient déjà implicitement son rapport à B, ex/ l'inten­sion de "carré" contient quadrilatère, et l'entendement fait respecter une exigence de cohérence en jugeant "le carré est un quadrilatère", alors son énonciation est analytique; 2/ ou bien le concept A est conçu sans rapport à B, ex/ l'intension de "carré" ne contient pas être ennuyeux, mais la réalité perceptive ou intime impose cette possibilité de l'extension, et alors l'entendement fait respecter une exigence de vérité ou du moins de réalisme en jugeant "le carré est ennuyeux", alors son énonciation est synthétique.
Cette distinction entre énonciations analytiques et synthétiques a l'inté­rêt d'apporter une classification aux motivations des affirmations intimes. En effet, elle y distingue des intentions de vérité (accord avec nos per­ceptions) et de cohérence (accord avec notre bien et nos croyances cognitives). Alors elle peut nous aider à comprendre nos délibérations intimes: Si le composé énoncé manifeste une cohérence, un accord de nos idées entre elles, ex/ "le carré, donc un quadrilatère à 4 côtés égaux", son énonciation analytique peut avoir des motivations comme creuser des données du problème, ex/ dans un problème "calcul de périmètre du carré", affirmer le composé (carré, 4 côtés égaux) sous la pression elle-même analytique du composé (périmètre, somme des côtés). Dans cette approche analytique, on peut dire encore qu'on déduit (déduire = extraire, tirer de) du donné intime ce qu'il peut et ce qu'il veut. Et si le composé énoncé manifeste par sa soumission aux circonstances une recherche de faits intimes ou externes, ex/ "ce carré, il est ennuyeux", alors son énonciation synthétique peut avoir des moti­vations comme chercher des moyens adéquats, en vue d'une compo­si­tion liant les données intimes aux nécessités externes. Dans cette appro­che synthétique, on peut dire aussi qu'on induit (induire = exciter, aller au delà) la réalité globale où l'enchaînement causal des fins et moyens dans les circonstances réelles permet de résoudre les problèmes.
Un intérêt de cette classification psycho/logique des énonciations est que les démarches analytique et synthétique sont complémentaires: Limi­ter sa pensée aux approches synthétiques, c.a.d se soumettre au réel, fait une pensée confuse par excès de réalisme, incohérence, amoralité. Et limiter sa pensée aux approches analytiques, c.a.d cultiver la cohé­rence, fait une pensée rigide par dogmatisme, linéaire, irréaliste. Par contre, une pensée efficace et rigoureuse analyse ses composés, et syn­thétise ses détails, elle utilise ses facultés de composition/décompo­sition pour ses valeurs en respectant ses perceptions, et donne ainsi à ses repré­sentations et énonciations intimes la cohérence et le réalisme qui font la rationalité.
13-7. Pour appuyer ces thèses sur les délibérations intimes, invoquons le pragmatiste J.Dewey, qui soutenait que l'homme pense pour résoudre ses problèmes. En effet, "problème" signifie la pression d'une passion dans des circonstances qui l'excitent, et sous cette pression complexe interne et externe, l'homme doit dégager une fin soulageant cette pres­sion et lui inventer un moyen efficace dans ces circonstances. Alors l'image globale à synthétiser et analyser est celle du problème (fins et circonstances) et de sa solution (moyens menant aux fins dans ces circonstances).
Reprenons un exemple de W.James: Un homme est égaré dans une forêt sauvage. Il ressent la peur des menaces de ce lieu, et la soif des douceurs du campement perdu. Alors il pense des fins associées à ces passions: fuir ce lieu, rejoindre le campement. Ces fins sont déjà une analyse implicite des passions vécues, mais manquent d'une synthèse à des moyens de les satisfaire, car comment fuir, dans quelle direction le campement? Ici, l'homme ne dispose pas d'associations qui se présen­teraient avec évidence s'il n'était pas égaré, ex/ revenir sur le chemin, se diriger vers la fumée du feu de camp. L'absence de ces circonstan­ces (chemin, fumée) qui s'associeraient immédiatement aux fins comme moyen évident, rend absurde (c.a.d sans cohérence aux fins, irrationnel) de céder aux tensions passionnelles par une action immédiate (courir, mais où?), et force à penser sur les aspects fins et moyens, pour trouver un joint, c.a.d leur raccordement. Parmi les aspects fins, "fuir et retrou­ver le camp" ne dit pas toute l'exigence passionnelle, car elle est plutôt rester sain et sauf, auquel s'associe analytiquement garder ses forces, ne pas s'épuiser, qui s'associe synthétiquement des moyens comme éviter ce fourré, contourner ce ravin, etc, suivant les circonstances. De plus, aux aspects de la fin rejoindre le camp, s'asso­cie analytiquement situation du camp, qui peut s'associer synthéti­quement au Nord, lui-même associé aux moyens boussole, partie sombre du ciel, etc. Ces divers aspects peu­vent alors se synthétiser en la représentation intime et même l'énoncia­tion murmurée d'une solution comme "je dois marcher vers le nord de ma boussole en contournant ce ravin", etc. Bref, c'est bien dans les associations analytiques et synthéti­ques du problème que l'individu trouve ce qu'il espère en être la solu­tion. Et mieux son expérience de situations semblables lui permet des associations adéquates aux passions et circonstances exactes du pro­blème, mieux il peut formuler un aspect moyens bien cohérent à ses fins par tout ce qu'il connaît, aime et per­çoit.
Cette démarche mentale et ces énonciations sont rationnelles en ce que les moyens sont associés par des rapports de vérité et de causalité à des fins elles-mêmes cohérentes aux passions alors vécues. Ce composé pas­sions-fins-moyens est assemblé sous la pression des circonstances qui excitent les passions, et l'individu utilise ses capacités analytiques et syn­thétiques à en composer et décomposer les détails, les détails de ces détails (ch.8), et leurs associations. Bien entendu, il ne fait pas cela pour satisfaire la rationalité, mais en respecte néanmoins les exigences, pour autant qu'il associe les divers aspects de son image par les liens qu'im­pose la réalité intime (son Vrai et son Bien) et externe (ses sensations).
13-8. Dans ces délibérations, les énonciations éclairent le Moi moral par le Moi cognitif et réciproquement, et le langage y sert la pensée, pour autant qu'elle interprète les composés énoncés par leurs rapports de concepts linguistiquement acquis, avec toutes les connaissances et le vécu qui y sont attachés (ch.6 et 8). Mais le langage n'est pas qu'un outil de connaissance intime et de réflexion, c'est aussi un moyen de communi­cation entre les hommes. Supposons donc maintenant que l'individu utilise la langue non plus pour élaborer ses propres images, mais pour influencer des interlocuteurs. Il communique alors vers eux et il voit le langage comme le moyen d'effets qu'il espère sur ces autres humains: Par les composés de ses énoncés (ch.10-6) il veut que les destinataires de son discours se représentent des images, par leurs modalités énoncia­tives (ch.10-5) il veut qu'ils adoptent une croyance envers ces représen­tations (ch.11), et par l'ensemble de son discours, il veut qu'ils coopè­rent à son projet et peut-être à lui-même.
Alors ses discours sont encore des moyens, mais ici le rapport à leurs fins est très tortueux, car l'effet d'énonciations sur des humains est une interprétation dont on verra au ch. suivant qu'elle est souvent rebelle aux intentions de l'énonciateur. Aussi ses calculs et prédictions sont sou­vent déjoués, ce qui décourage les calculs et les efforts de rationalité! Proposons néanmoins quelques évidences pour rationaliser ces énoncia­tions vers des destinataires:
D'abord, il faut ici encore plus que face aux choses ou à soi-même bien calculer ses fins et ses moyens:
1/ Les fins: Les discours s'adressant à d'autres humains, alors la fin du discours inclut un effet sur eux, au moins comme moyen. Or l'homme sent que les autres sont ses semblables, et que ce qu'il leur fait, on peut le lui faire. Cette apparence d'analogie peut guider la prévision de l'effet de notre discours, en nous faisant examiner notre discours vers l'autre comme adressé à nous-mêmes, mais cela peut aussi égarer et compliquer la réflexion, si nous voulons tenir compte des différences de l'autre, ne serait-ce que par rapport à nous-mêmes. Pour se faciliter la compré­hen­sion, l'homme se dit alors que l'autre a tel autre sexe, race, ethnie, reli­gion, classe sociale, emploi, etc, caractère appelant tel traitement exclu pour soi-même. Ou encore, on se représente l'action sur l'autre comme servant notre propre groupe humain, famille, entreprise, action­naires, parti, pays, etc. Ou encore, on se prétend qu'on veut le bien de ceux qu'on va utiliser. Toutes ces approches si variées peuvent parti­ciper sincèrement à la fin envisagée, et donc influencer rationnellement ses moyens, mais elles peuvent aussi n'être là que par habitude, respect d'apparences, et ne font alors qu'encombrer l'éclaircissement des fins.
2/ Les moyens: L'emploi d'autres humains comme moyens amène là aussi beaucoup de difficultés. D'abord les lois de la société protègent les humains contre beaucoup de sortes d'utilisation, même discursives, et limitent ainsi ces moyens. Ensuite, les humains se défendent eux-mêmes très bien, et savent retourner à leur profit les actions qu'on exerce sur eux. Alors toute action qu'ils ressentent comme agressive encoure le risque de représailles, même si l'énonciateur est en position de force (ex/ l'officier ou le patron discourant vers ses subordonnés), ou si ses destinataires sont faibles, ignorants ou isolés (ex/ le discours de l'anima­teur de médias vers les jeunes défavorisés).
Face à ces difficultés des fins et moyens impliquant d'autres humains, le plus sûr est souvent de n'avoir envers eux que des fins qui leur paraissent honnêtes, et des moyens qui leur semblent profitables. On obtient ainsi leur consentement, sous lequel les lois permettent d'ailleurs bien des abus. On obtient aussi leur collaboration, qui est indispensable puisque notre moyen est un discours qu'ils doivent interpréter. Supposons donc qu'on ait fait ce choix de la prudence, la moralité, ou l'amour du pro­chain. Qu'en résulte-t-il pour nos discours?
13-9. D'abord, puisqu'ils sont faits de modalités énonciatives et de con­tenus conceptuels (ch.10), alors l'énonciateur dispose de ces deux aspects du moyen discursif: Il doit choisir les composés à énoncer et leurs modalités énonciatives, selon l'effet attendu. Ex/ Il faut affirmer ce dont on veut partager la connaissance puisque l'affirmation signale que l'énonciateur y croit; ou encore, il faut amener par le doute ou l'inter­rogation ce qu'on veut insinuer, puisque cela y amène le destinataire sans qu'il nous en impute l'affirmation; ou encore, il faut ordonner ce qu'on veut voir faire si cette expression de volonté est nécessaire à mobiliser l'exécutant; etc.
Ce rapport étroit des modalités au contenu à énoncer peut faire oublier que le choix primordial ici est d'énoncer, car ce n'est pas évident qu'il faille s'exprimer sur ce qui nous importe: Même dans les rapports entre amis, on se tait souvent sur ce qui tient trop à coeur. Et dans beaucoup de discours publics, surtout ceux des médias de large diffusion, ce qu'on tait est souvent plus efficace que ce qu'on dit, et le silence peut même aller jusqu'au mensonge par omission des communicateurs profession­nels, comme on verra plus loin. Face à l'efficacité pratique du silence sélectif, le discours doit donc d'abord jus­tifier qu'il vaut mieux que son absence!
Supposons donc qu'il y ait raison d'énoncer sur ce qui nous importe. Comment pouvons-nous alors réaliser nos fins par un discours semblant servir aussi ses destinataires? D'abord, cette double exigence demande plutôt de l'attention aux autres que d'aveugles bonnes intentions. En effet, l'autre n'accepte pas qu'on décide pour lui de son propre bien, et de plus il doute de nos intentions encore plus que nous-mêmes. Néan­moins, il sait l'importance des intentions pour le sens des discours, et il faut donc qu'il croie que celles de notre discours veulent son bien plutôt que son mal. Alors les discours s'entourent presque toujours d'un appa­rat, de politesses, ou autres signes associés implicitement à des intentions honnêtes ou une puissance redoutable. Ces accompagnements font ainsi un contexte de confiance ou de respect qui force l'attention au discours de son destinataire, dans l'attente de ce qu'il en espère ou craint.
Mais des énonciations peuvent-elles impliquer le bien d'autrui, tout en servant leur auteur? Beaucoup de cas très divers montrent cette capacité des discours:
1/ Le discours informant ou distrayant ses destinataires a du prix pour eux, et ils le payent, en argent, en renommée, en services divers, etc, bénéficiant à l'auteur. Ex/ Un ouvrage à succès engendre des revenus pour l'auteur, et son bon accueil dans les salons affiliés à l'éditeur.
2/ Le discours formulant des croyances que ses destinataires se plaisent à adopter peut ainsi servir son auteur. Ex/ Un discours peignant la sottise ou la corruption de politiciens réjouit le public frondeur, et facilite la victoire électorale des amis de son auteur.
3/ Le discours inquiétant ses destinataires peut les pousser dans un sens voulu. Ex/ Le rapport d'un patron qui prouve à ses employés les difficul­tés de l'entreprise les prépare à des licenciements et augmente leur discipline au travail.
Bref, le discours a la puissance d'exciter les diverses passions et d'en faire des moyens, comme le savaient bien les orateurs de l'Antiquité gréco-romaine. C'est pourquoi ils avaient élaboré l'art rhétorique, visant à convaincre et commander par le discours. Cet art n'est plus enseigné sous sa forme antique, qui donnait trop de place à des figures de rhéto­rique, c.a.d des recettes langagières souvent artificieuses. Mais l'utilité de la rhétorique reste très grande, comme le savent les avocats, les poli­ti­ciens, les communicateurs, etc, et va bien au-delà de l'exposition de savoirs par les "rédactions" et les "dissertations", sa variante édulcorée enseignée dans les études secondaires.
Cependant, toute cette efficacité possible du discours a des bases peu claires: Elle repose en partie sur le fonctionnement linguistique déjà exposé du texte des discours, mais elle dépend beaucoup aussi de réac­tions psychologiques peu explicites du destinataire envers l'énoncia­teur et le contexte des énonciations. Pour essayer de distinguer ces fac­teurs du sens transmis par le discours, il faut maintenant se placer au point de vue de son destinataire, l'interprète du discours, comme nous allons voir au ch. suivant.
Discussions:
1/ La rationalité du discours est-elle celle de l'énonciateur? (1)
Le discours peut être rationnel selon la cohérence et la vérité de son texte apparentes à ses interprètes, ou selon son rapport aux croyances et intentions intimes de l'énonciateur. Cette ratio­nalité par rapport à l'énonciateur est plus subjective, mais tout aussi importante pour le sens du discours. Ces 2 sortes de rationalité sont compatibles, car l'énoncia­teur a souvent de bonnes raisons de faire un discours rationnel pour ses interprètes.
2/ Y a-t-il une rationalité de l'énonciation? (1)
L'énonciation est un acte qui résulte de facteurs intimes ou externes, et ce rapport est sa loi et sa raison. Mais il y a deux écoles d'explication plutôt qu'une: D'une part ceux qui, comme nous-mêmes, rattachent les énonciations à leur sens pour l'énonciateur et à ses inten­tions, et d'autre part ceux qui veulent les expliquer de l'extérieur par des contraintes et intérêts qu'ils croient observer ou soupçonnent. Ces deux types d'expli­cations se rejoignent si l'énonciateur et ses observateurs s'entendent sur ses motivations.
3/ L'entendement juge-t-il pour sa Raison comme un tribunal pour la République? (1)
Lorsqu'un juge rend une décision au nom de la République, il signifie par là que sa décision suit les Lois de cette République, pas ses propres préférences. Comme ce jugement de tribunal, notre jugement selon la Raison dépasse nos préférences par ses exigences de cohérence et de vérité. Mais ces exigences de notre raison servent nos valeurs, pas des lois sociales.
4/ La passion est-elle distincte de ses fins et moyens? (2)
Dans cet ouvrage, nous appelons "passion" les émotions, douleurs ou plaisirs que subit l'individu par sa constitution physiologique et psycho­logique dans des circonstances auxquelles il impute ces passions: Ex/ La soif est une passion douloureuse imputée aux circonstances manque de boisson. La fin associée est un projet dont la réalisation termine l'épreuve, ex/ rétablir une hydratation normale. Cette fin réalisable est cohérente aux demandes de la passion subjective car cette passion est réelle par son substrat physiologique: Ex/ Les souffrances de la soif résul­tent du message émis par nos cellules déshydratées, qui naît du manque d'eau de ces cellules, et appelle logiquement la fin se réhydrater. Mais la passion et la fin diffèrent de leur moyen de satisfaction, car elles s'ap­puient sur l'état de l'individu, tandis que le moyen n'a qu'un rapport causal avec lui: Ex/ Le moyen boire un verre d'eau a effet causal sur la fin se réhydrater quand cette eau bue est absorbée par les cellules diges­tives, entre dans le sang, et enfin irrigue les cellules déshydratées, satisfai­sant ainsi la fin et ... finissant la douleur de la passion soif.
5/ Les fins sont-elles ce qu'on peut réaliser, ou ce qu'on croit réalisable? (2)
Si on croit un projet irréalisable, on n'en voit aucun moyen, et on n'a pas de volonté d'action. Alors ce qu'on désire doit plutôt être appelé "rêve" ou "Idéal". D'autre part, si on croit réalisable ce dont on n'a pas réellement les moyens, il faut l'échec pour nous détromper, et jusque là on agit comme si la fin était accessible. Ainsi, lorsque Guillaume d'Orange disait que il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persé­vérer, il se refusait d'espérer en l'idéal irréalisable de vaincre son puissant ennemi, pas la fin réalisable de lui résister jus­qu'au bout de ses moyens et ses convictions.
6/ Comment se satisfaire dans le déplaisir? (3)
Il peut sembler impossible de trouver satisfaction à ce qui nous est dés­agréable ou douloureux. Mais si nous prévoyons clairement un mal futur, et comment l'action pénible présente nous en écarte, alors nous pouvons trouver bon ce moyen et son désagrément. La difficulté est de croire assez vivement en ce mal futur et en l'efficacité de son moyen d'évitement pour que le sentiment attaché à ces images l'emporte sur la sensation du mal présent. Ex/ La peur fait courir au delà de la fatigue.
7/ La rationalité est-elle une morale? (3)
La rationalité exige qu'on pense et agisse selon des règles (sincérité, vérité, cohé­rence) qu'on croit bonnes, c'est donc une morale. Mais à la différence des morales complètes, la rationalité ne choisit pas le bien qu'elle sert, elle n'exige que le calcul des fins et moyens de ce bien au-delà d'elle: Alors elle n'est qu'une morale de l'efficacité, qui sert un autre maître qu'elle-même.
8/ Si les moyens font du mal, leur fin peut-elle être du bien? (3)
Il peut sembler paradoxal de faire du bien en faisant du mal. C'est oublier la complexité et souvent la malignité des situations réelles, où le mieux ne peut être qu'un moindre mal: C'est la situation du policier qui ment au preneur d'otages. Alors la rationalité oblige à des calculs du bien et du mal engendrés par chaque choix, à des optimisations, des compromis, et autres moyens mitigés de réaliser le moindre mal.
9/ Engendrer le mal par ignorance est-il irrationnel? (3)
Une ignorance sincère peut nous conduire à adopter rationnellement des moyens dont l'effet sera contraire à nos attentes, si nous avons igno­ré des facteurs hostiles et imprévisibles pour nous. Mais l'imprévoyance est souvent volontaire, en ce qu'on refuse de voir les limites de ce qu'on sait, et d'en tirer des conséquences rationnelles, qui seraient de choisir une action plus prudente, plus modeste, ou même d'éviter d'agir.
10/ La passion empêche-t-elle la rationalité? (3)
On peut croire que si les passions font rage, adieu toute rationalité! Mais c'est oublier que la crainte de l'échec est aussi une passion forte. Or la rationalité vise à l'efficacité, alors elle peut utiliser cette crainte, se servir de son dynamisme passionnel, qui pousse à bien examiner l'action tentante et ses conséquences, comme l'exige la Raison.
11/ Un acte irréfléchi échappe-t-il à la rationalité? (4)
Tout est soumis aux lois de la nature, y compris nos actes, et ils résul­tent donc d'un enchaînement causal, quoique caché, de circonstan­ces intimes et externes. Alors même nos paroles irréfléchies ont donc des raisons, que les psychologues décrivent comme des mobiles, des instincts, des habitudes, etc. D'autre part, les raisons données ainsi à ce que fait l'individu ne l'empêchent pas d'examiner la situation et ses inté­rêts, et d'y agir de manière rationnelle pour lui. Mais s'il agit sans per­ception ni appréciation conscientes, il n'utilise pas son entendement, et alors ses actes n'ont que le rationnel de ses impulsions.
12/ Peut-on être efficace sans savoir ce qu'on fait ni pour quoi? (4)
Agir par instinct ou habitude est plus rapide qu'agir après réflexion, et peut aussi être plus efficace, car l'instinct fait s'exprimer nos exigences organiques, et l'habitude fait répéter ce qui a déjà bien servi. Alors les actions résultantes procèdent de réalités solides. C'est pourquoi la doc­trine du zen soutient qu'on est le plus efficace avec l'esprit vide et ainsi prêt à toutes les éventualités. Mais cet "esprit vide" ne s'acquiert qu'après un long entraînement qui rend inconscients les actes adéquats. De plus, les réactions cherchées par le zen originel avaient une fin évidente et pressante, puisqu'il s'agissait de l'emporter dans des combats au sabre entre samouraïs! D'autre part, l'instinct et l'habitude peu­vent être mal adaptés à une situation nouvelle, servir des exigences non prio­ritaires, ou faire réagir à des apparences.
13/ Les énonciations intimes ont-elles la forme d'énoncé linguistique? (5)
Puisque l'énonciation intime aide le Moi à juger de ce qu'il croit et veut, elle peut se limiter à associer du Bien ou du Vrai, du mal ou du contraire à une représentation composée apparaissant à la conscience, ex/ Licorne, existe pas! Cette image peut se passer de mots, la langue n'intervenant alors que de manière cachée, par les structures implici­te­ment conceptuelles de l'imagination. Ici, les modalités explicites sont inutiles car l'individu voit l'image, ses parties, et affirme leurs rapports en se les imaginant. Mais comme ces compositions sont intimement associées à des habitudes verbales, elles s'y expriment consciemment.
14/ La critique de l'énonciation n'est-elle que l'énonciation suivante? (5)
Lorsque l'individu délibère avec lui-même et critique ses propres énon­ciations, il en fait ainsi d'autres, mais qui ne font pas que suivre les pré­cédentes. En effet, avant d'énoncer la critique, l'individu commence par s'entendre lui-même, en prendre connaissance, examiner, interpréter ce qu'il a énoncé. C'est cette écoute du discours intime par l'entend-ement qui permet à sa critique d'être pertinente, et à l'énonciateur de se corri­ger.
15/ L'analyse selon Kant est-elle une décomposition d'idées? (6)
Kant appelle analytique une affirmation associant une idée B à une idée A d'après nos concepts de A et B, ex/ le carré (A) est un quadrila­tère (B). Cette idée B est dans notre représentation de A, elle en fait partie, elle en vient donc par -composition. Mais cette partie B est souvent plus vaste que A, ex/ l'extension de "quadrilatère" inclut l'extension de "carré", de sorte que la partie B englobe A! En effet, lorsqu'on décom­pose l'intension (ch.3-3) du concept, on y trouve des intensions plus simples, et plus l'intension est simple, plus son extension est large. Alors, la partie décomposée en intension est englobante en extension.
16/ La synthèse selon Kant est-elle une composition d'idées? (6)
Kant appelle "synthétique" une affirmation associant une idée B à une idée A sous la contrainte de constatations autres que notre acception de ces idées. L'image associant ces parties en est bien une composition. Mais ce composé n'exprime pas un simple vécu (Kant parle alors plutôt de jugements "empiriques"), c'est plutôt l'abstraction d'un rapport, ex/ une propriété mathématique. Alors, le rapport de ce compo­sé à ses concepts peut s'inclure dans leur intension comme s'il était ana­lytique. D'où des jugements que Kant appelle "synthétiques a priori", et qui ont mené les logiciens (ex/ Carnap) à des discussions très épi­neuses.
17/ L'évidence des moyens prouve-t-elle leur efficacité? (7)
L'évidence de représentations résulte de la force de leurs associations passionnelles, qui elle-même résulte de l'habitude de leur utilité pour nous. Alors si des circonstances excitant une passion nous montrent aussi avec évidence un moyen de la satisfaire, c'est probable que cette asso­ciation répond au problème et engendre une satisfaction ordinaire. Mais on ne sort pas ici de la répétition de liens établis par le passé, et il faut parfois chercher plus loin.
18/ Peut-on se poser précisément un problème sans le langage? (7)
Il s'agit ici de s'exprimer le problème à soi-même, c.a.d de s'en faire une représentation composant bien ses exigences intimes et externes. Or, selon la nature du problème et nos moyens préférés de compré­hen­sion, le langage peut ne pas convenir le mieux, nous pouvons mieux associer au problème des signes, ex/ un dessin, un contraste de couleurs, un graphe, une forme dans l'espace, des sons composés, etc. Mais si on ne décrit pas verbalement cette représentation intime, on se prive des connais­sances liées aux rapports de ses concepts.
19/ S'exprimer devant les autres signifie-t-il une intention envers eux? (8)
On s'exprime parfois à voix haute sans parler aux autres: Ainsi quand on s'exclame plus ou moins inconsciemment. Et quand on s'adresse aux autres, ce peut être la manifestation spontanée résultant des habitudes d'une intimité étroite, ex/ le bébé qui s'exprime vers sa mère. S'il y a bien intention, elle peut encore n'être qu'à moitié méditée, en ce que l'énon­ciateur conçoit l'effet qu'il en espère pour lui-même, pas l'effet sur son interlocuteur. Alors beaucoup de discours ne s'adressent pas vraiment à leur destinataire, et ne l'influencent d'ailleurs pas non plus comme espéré!
20/ Voir les autres comme soi-même aide-t-il à bien leur parler? (8)
Essayer de prévoir la réaction à notre discours par une analogie entre nous et son destinataire peut être illusoire. En effet, il ne sent pas comme nous notre situation, et nous ne savons pas bien nous mettre à sa place. De plus, il ne donne pas toujours le même sens que nous à nos mots. Et enfin, notre analogie peut être bâtie sur de fausses croyances envers nous-mêmes! Néanmoins, quand on cherche à prévoir l'autre comme soi-même, on s'oblige à considérer des aspects et des facteurs cachés à une approche impulsive.
21/ Le rôle de l'omission volontaire est-il sous-estimé? (8)
On plaisante sur l'ivrogne qui cherche ses clés là où c'est éclairé, mais on fait comme lui, et n'examine que ce sur quoi on a des signes appa­rents. Or le silence se manifeste peu, il faut en deviner beaucoup, appli­quer des théories de l'autre ou de ce qu'il dit pour remarquer ce qu'il ne dit pas. Bref, pour interpréter ce que l'autre nous tait, il faut se lancer dans l'inconnu et le soupçon, on ne le fait pas, et on se trompe.
22/ Le silence sur ce qui nous importe est-il une lâcheté? (9)
Oui, si nous croyons que s'exprimer là-dessus serait un moyen d'amé­liorer notre situation: En effet, nous refusons alors d'agir selon notre croyance parce que l'enjeu est élevé, et nous prouvons ainsi un manque de résolution. Mais le silence peut être prudent, si s'exprimer risque plus de nous dévoiler dangereusement que de nous gagner l'adhésion de l'interlocuteur. Et enfin, le silence est un moyen efficace (mais immoral) de tromper ceux qui croient en notre sincérité.
23/ Le discours fait-il naître les passions? (9)
L'orateur qui déchaîne les vivas ou les sifflets du public, ou l'amoureux qui séduit sa belle avec des déclarations, attribuent ces effets remarqua­bles à leur discours. Et l'énonciation est bien un facteur nécessaire à ses effets. Mais son efficacité exige que ses mots et leurs accompagnements oratoires soient saisis par des destinataires disposés à les utiliser. Dans ce cas, le discours donne des mots à la passion inexprimée du destinataire, qui se la représente alors avec sa propre force. Cette expression semble néanmoins résulter du discours lui-même, puisqu'il énonce par ses con­cepts et ses modalités la passion analogue qui déclen­che cette représen­tation passionnée.

14. Rationalité des interprétations

14-1. L'interprétation d'un discours est l'acte de celui qui, face à cet objet en partie symbolique, l'utilise comme tel: L'interprète ne se borne pas à penser sur l'objet discursif d'après ses caractères perceptibles, sonores ou visuels, il invoque aussi les sens de ses symboles (ch.2-1). Dans l'interprétation d'un discours dont on connaît la langue, il y a donc le contenu linguistique des énoncés. Néanmoins un interprète rationnel au sens du ch. précédent, c.a.d mettant ses connaissances et ses percep­tions au service de son bien, doit considérer aussi que le discours est un acte de son énonciateur, dont il faut comprendre les intentions (ch.13-8), et pour cela l'interprète utilise les circonstances d'apparition du dis­cours, c.a.d tout ce qui manifeste le discours à l'interprète, ex/ l'écriture et l'orthographe des mots manuscrits, le ton des discours oraux, l'iden­tité de l'énonciateur, le média qui porte l'énonciation, etc. Enfin, l'interprète rationnel doit aussi se méfier de ce qui peut l'amener à des erreurs d'interprétation, et alors il doit aussi considérer les circon­stances de son interprétation, c.a.d tout ce qui caractérise l'interprète lors de son interprétation, ex/ ses passions, ses ignorances, ses rapports à l'énonciateur ou au média du discours, etc.
Bref l'interprétation ne porte pas que sur le texte et ne dépend pas que de lui. Mais nous croyons qu'on peut maîtriser cette complexité comme au ch. précédent, en s'appuyant sur une rationalité méditée ou instinc­tive qui, en l'interprète, tend à tirer le maximum de l'énonciation, au service de son bien, ou du moins de ses passions. L'interprétation se limite souvent à servir les passions de l'interprète en jeu dans ces circon­stances. Mais si l'interprète prend conscience des facteurs qui compli­quent l'aspect conceptuel des interprétations et contrôle alors leurs effets sur lui, son interprétation servira mieux son bien. En vue de cela, essayons d'exposer que:
L'interprète compose un sens au mieux du discours et de ses circon­stances d'apparition.
14-2. Notons d'abord que cette proposition attribue aux circonstances liées au discours un rôle différent de celles liées à l'interprète: Pour lui, le discours se distingue assez bien de ses circonstances d'apparition, quoique le texte soit souvent très mélangé avec la manière dont il appa­raît. D'autre part, l'interprète juge cette apparition d'après des circons­tances intimes d'inter­prétation qui se manifestent discrètement en lui par ses connais­sances, ses valeurs, ses passions, éventuellement la conscience de son bien. Alors c'est en ces termes de jugement, de passions, de bien, que nous tenons compte ici des circonstances de l'interprétation. De plus, nous ne considérons pas ici le cas d'interprètes ayant des difficultés à déchiffrer les mots ou à combiner leurs concepts. Ces difficultés de saisie (dyslexie) ou de compréhension sont suffisamment étudiées en patho­logie de l'éducation. Ceci précisé, examinons comment le pro­blème de l'interprétation se pose à l'interprète:
Pour qu'il y ait discours, il faut qu'un énonciateur ait servi son bien ou ses passions en émettant des énoncés linguistiques, c.a.d des composés conceptuels avec leur modalité énonciative (ch.10). Pour l'interprète, ce qu'il perçoit de ces énonciations est comme recevoir avec suggestions d'emploi un outil dont on connaît le maniement: L'outil est le contenu linguistique des énoncés, et l'interprète en connaît le maniement, car c'est sa langue. Alors il peut le manier selon les règles et en produire les effets correspondants, à savoir les sens linguistiques des énoncés. On a vu cela ch.11 et 12. Mais pour quoi faire? Une possibilité est d'obéir aux incitations de l'énonciateur, dont les modalités et leurs accompa­gnements invitent l'interprète à croire ces sens linguistiques comme véri­tés, ordres à exécuter, questions à envisager, hypothèses à déve­lopper, etc. Mais puisque le sens linguistique est maintenant à l'inter­prète, il est plus rationnel pour lui d'en faire usage pour son propre bien, ce qui lui commande d'abord d'examiner ce qu'on lui suggère par là: Même si on me donne un objet d'emploi aussi évident qu'un mar­teau, suis-je bien avisé de le jeter dans la vitrine qu'on me montre? Alors, quand on m'engage à adopter telle combinaison de concepts avec telle attitude du Moi (ch.10-3 et 11-5), où veut-on en venir, qu'attend-on de moi, et dois-je répondre à cette attente? L'interprétation demande de répondre à ces questions, elle dépasse donc la seule conception du sens linguisti­que, ou la seule considération des signes qui l'accompa­gnent, elle exige d'utiliser les deux pour faire du discours un sens complet, c.a.d un con­tenu et un usage. Précisons tout cela:
14-3. D'abord l'interprétation de l'acte énonciateur:
Pour l'interprète, l'énonciation se réduit à une apparition perceptive du discours, elle n'est pas ce qu'en ressent l'énonciateur lui-même, qui peut d'ailleurs être conscient de cette différence et avoir préparé l'apparition de son discours (ch.12-9). L'énonciation perçue par l'interprète peut être orale ou écrite, exécutée par le concepteur du discours lui-même, ou par l'intermédiaire d'un porte-parole, lui-même en personne ou par un média oral ou écrit: Ex/ Un message publicitaire à la télé, le jeu d'un acteur, un livre, une lettre manuscrite, une confidence sur l'oreiller, etc. Ces différentes situations énonciatives sont chacune ressentie par l'inter­prète, et lui donnent à penser sur le concepteur du discours, sur l'énon­ciateur, leurs intentions, l'importance sociale de l'énoncé, etc, contri­buant alors à l'interprétation.
Le cas le plus remarquable est celui où l'énonciation semble absente à l'interprète: Cela se produit quand l'apparition du discours ne lui révèle que ses mots. C'est surtout le cas de textes écrits, ex/ le livre d'un auteur inconnu, qui n'indique que son contenu, plus peut-être un sou­tien de l'éditeur. On voit alors l'interprète hésiter devant le discours et se demander ce qu'il doit en penser. Ce comportement montre l'impor­tance que chacun accorde à ce qui entoure le texte lui-même. Mais le plus souvent les discours n'apparaissent pas dans cette nudité déconcer­tante, et même les écrits s'accompagnent de circonstances semblant plus révélatrices, ex/ le tract produit par un parti politique ou un diffuseur commercial marque une volonté de propagande, la lettre manuscrite montre son écriture et son orthographe, le texte vient d'un auteur connu de l'interprète, etc. Dans le cas des discours oraux, l'acte énoncia­teur émet plus de signes mais qui peuvent être des leurres: Ainsi, lors du Journal Télévisé, l'énonciateur nous semble dire son opinion, mais il lit sur un prompteur un texte écrit par d'autres; ou la voix cares­sante du message téléphonique peut être une numérisation programmée. Bref les indications de l'énonciation sont très diverses, souvent ambiguës, et éventuellement mal comprises. Mais elles n'en sont pas moins influen­tes sur l'interprétation:
Un cas usuel où les circonstances d'apparition sont essentielles à l'interprétation est celui des dialogues de la vie quotidienne: Les discours échangés y sont souvent brefs et elliptiques, suggérant ainsi l'importance du non-linguistique. En effet, ces échanges se font sous des circonstances (nécessités pratiques, urgences, rapports de sexe, témoins de l'échange, lieu des discours, etc) qui commandent des passions, et alors l'aspect conceptuel des mots et combinaisons linguistiques se réduit à leurs rap­ports aux circonstances et passions du moment (ch.7-5). Ex/ "Passe-moi le pain!" entre interlocuteurs à une même table s'interprète comme un rapport de subordination ou de familiarité, dans des circonstances peu ambiguës, tout cela rendant inutiles un choix réfléchi de la modalité impérative et une description précise de "pain". De plus, la vie quoti­dienne permet peu les manifestations trop passionnées, l'énonciateur s'exprime alors avec précautions, et l'interprète choisit ce qu'il y veut bien comprendre. Ex/ "S'il vous plaît" est souvent employé pour signi­fier j'y tiens, je vous le demande vivement, mais ne le disant pas, semble laisser en droit de comprendre si cela vous plaît, c.a.d son con­tenu linguistique; alors, si l'interpellé accorde ce qu'on lui demande, il semble le faire par faveur, pas sous pression du demandeur; et s'il refuse, le demandeur peut prétendre ne pas être blessé!
14-4. Molière a bien utilisé dans ses comédies ces écarts dans les dialo­gues entre intentions et énonciation, entre énoncés et interprétation. Ainsi dans Le Misanthrope, acte I, scène 2: Oronte, courtisan chevronné et versificateur de salon, aborde chez la coquette Célimène un de ses soupirants, Alceste, en vue d'essayer sur lui son nouveau sonnet. En courtisan, Oronte commence par louer grandement les mérites d'Alceste, et obtient difficilement de lui qu'il critiquera sincèrement le sonnet. Oronte dit donc son sonnet, qui assaisonne de bel esprit la déception d'un homme de Cour flatté de fausses espérances par une dame. Or le hasard (et Molière!) veut qu'il expose ainsi la situation d'Alceste envers Célimène, mais avec des sentiments très différents: Oronte exprime la petite déception d'une passade non satisfaite, tandis qu'Alceste ressent la douleur d'un amour non partagé. Alors Alceste, qui ne perçoit pas clairement les causes de son irritation, réagit par une critique brutale de la froideur du sonnet, son inspiration affectée, et lui oppose la passion toute pure d'une complainte paysanne. Oronte n'at­tendait pas tant de sincérité dans la critique, et l'interprète comme un signe d'antipathie d'Alceste. Alors, de paroles encore polies à répli­ques moins polies, lui et Alceste en viennent finalement à mon petit Mon­sieur! et mon grand Monsieur! et n'évitent le duel que par l'inter­position de Philinte, l'ami d'Alceste.
Dans cet échange, le contenu des énoncés agit de manière semblant paradoxale, par les malentendus qu'il favorise dans ces circonstances. En effet, Oronte et Alceste n'auraient pas dû s'opposer, et même Alceste aurait eu profit à s'inspirer envers Célimène de l'attitude d'Oronte envers ses galantes. Néanmoins, le hasard des situations, la vanité aveu­gle d'Oronte, l'orgueil blessé d'Alceste, poussent l'un et l'autre à des énonciations et des inter­prétations qui les conduisent à un conflit, en opposition manifeste à leurs intérêts. Il en résulte pour le spectateur de Molière un effet comique qu'on retrouve dans beaucoup de ses comé­dies. Ce comique deviendrait d'ailleurs aisément du tragique si ces erreurs d'interprétation par les passions menaient à des violences funes­tes.
Plus généralement, dans les circonstances d'énonciation et d'interpré­tation où les passions en présence sont fortes, le contenu linguistique des énoncés agit comme Pascal le disait du nez de Cléopâtre: C'est un rôle psychologiquement efficace, mais bizarrement raccordé à ses causes et ses conséquences. En effet, on peut alors présenter l'interprétation par le schéma Tu dis A, donc tu penses B, alors C, avec A le contenu linguisti­que, B une image que l'interprète forme avec A et les circon­s­tances d'apparition de A, et C une conséquence qu'il tire de B avec ses circon­stan­ces d'interprétation. Mais B et C étant l'important pour l'interprète, il lui suffit d'extraire des énoncés A (ch.11-3) ce qu'il croit impliquer B et C, et il en laisse le reste. De plus, les rapports qu'il établit de ces extraits de A à B et C reflètent ses passions plutôt qu'un rapport concep­tuel ou causal correct.
14-5. Ce qui précède suggère que l'interprétation linguistique des énon­cés est subordonnée à une réaction de l'interprète aux circonstances accompagnantes. C'est bien notre thèse, mais elle implique que ces circonstances peuvent aussi donner beaucoup d'importance au texte! Un exemple semblant paradoxal est celui du par. précédent: Nous montrons la domination des circonstances sur le sens linguistique en commentant un texte, celui d'une comédie de Molière! Mais les circonstances qu'il met en scène sont très différentes de celles de notre interprétation: Pour nous, Molière manifeste la vérité des personnages et des situations par leurs paroles, et c'est justement cette vérité-là dont nous avons besoin pour notre exposé. Donc nos circonstances nous poussent à tirer du texte de Molière toute sa vie psychologique. Néanmoins, même alors, ce n'est pas tout le discours qui nous importe: Le texte de Molière contient aussi d'autres aspects, intéressant un metteur en scène, un historien du classicisme, un versificateur, un grammairien, un linguiste, etc, chacun tirant des mêmes éléments linguistiques ce qui lui est utile.
Alors, que peut apporter le contenu linguistique du discours? D'abord, rien en lui-même! En effet, le texte n'est en soi qu'un objet en attente d'utilité, il faut demander ce qu'il peut apporter à ses interprètes. Pour eux, il prend sa fonction linguistique par leurs passions et connaissances, et devient un tout dont ils peuvent détailler les éléments formant sens: Or le discours compose des énoncés (ch.12), eux-mêmes composés de modalités et de combinaisons de concepts (ch.10), le tout contribuant à divers aspects d'un sujet. Alors le texte peut apporter à l'interprète ses énonciations de croyances (ch.11), les représentations de détail qu'elles invoquent, les rapports de ces détails à leur ensemble (ch.9), et aussi la manière dont ces détails et l'ensemble sont présentés. En d'autres ter­mes, le texte apporte son sens-contenu et son sens-direction, c.a.d non seulement ses compositions de concepts et de modalités, mais aussi l'ordre et la fin de leurs apparitions (ch.12-2). Ou encore, il apporte son sujet et la position envers lui de son auteur, c.a.d son projet, auquel l'interprète peut coopérer ou non.
Les parents de jeunes enfants peuvent observer un effet curieux de cette diversité d'aspects du discours: Les enfants aiment entendre de nombreuses fois la même histoire. Or, comme leur mémoire est souvent excellente, ils n'ont pas oublié les détails du scénario de ce qu'ils récla­ment à nouveau; c'est donc probablement l'avance du texte qu'ils aiment à vivre dans son énonciation. Autre manifestation de la multipli­cité du discours pour l'interprète: Les adultes aiment moins les répéti­tions, pourtant ils relisent volontiers les bons livres, et y observent cha­que fois quelque chose d'autre; en effet, quand l'interprète a formé une image d'ensemble par la composition de ses aspects successifs, leur relec­ture leur donne alors une valeur où les rapports des parties à l'ensemble sont mieux compris et plus proches de ceux conçus par l'auteur.
14-6. Essayons maintenant de préciser l'approche du texte par ses inter­prètes. Nous ne suivons pas les méthodes actuelles d'étude des textes, bien qu'elles distinguent mieux que la simple analyse grammaticale cer­tains aspects de la forme qui sont en rapport au sens, ex/ les formes d'exposition ou d'implicite, etc. Ces considérations formelles sont utiles en vue d'une traduction des énoncés par ordinateur. Mais elles servent peu notre propre étude du sens introspectif (ch.0-3), même limité à sa composante linguistique, car les formes qui arrêtent les machines (ex/ les pronoms) sont sans difficulté pour l'interprète humain normal. Bien entendu, même pour l'humain, le sens du texte résulte des mots et de leur ordre d'apparition, mais, comme Molière le fait observer au Bour­geois Gentil­homme (ch.0-1), des formes semblant assez différentes reçoivent le même sens. Et que dire des formes si différentes d'autres langues comme le latin ou le chinois! Alors ne nous attachons pas trop aux formes linguistiques et continuons notre approche intimiste des con­tributions du texte au sens du discours. Or on a vu ch.10 que les discours sont faits de modalités énonciatives introduisant des composés, ces énoncés contribuant par leur succession à un sujet au service d'un projet (ch.12). Alors l'interprète tient compte de ces divers aspects du discours:
D'abord les modalités énonciatives: On a vu ch.10-5 et 11-6 que la clarté de leur expression souffre d'un partage linguistique incertain entre modes de conjugaison des verbes, ponctuations et concepts verbaux. Cette confusion linguistique convient à l'ambiguïté des intentions de beaucoup d'énonciations. Alors l'interprète ne prend pas à la lettre les modalités émises: S'il y a affirmation, il y voit une croyance sincère ou une invocation romancée ou une volonté de tromperie, suivant l'énon­ciateur et les circonstances; si l'énoncé a la forme d'un doute ou une interrogation, l'inter­prète y voit une inquiétude ou une hésitation ou une politesse ou même une forme perfide d'affirmation ou de comman­dement; et si l'énoncé est impératif, l'interprète y voit une outre­cui­dance ou un ordre selon la puissance et l'autorité du locuteur. En effet, face aux énoncés, l'interprète prend note de leurs modalités, mais apprécie leurs composés d'après son propre Moi et entendement, qu'il confronte donc à celui manifesté par les modalités énonciatives du discours. S'il y a accord des appréciations de l'interprète aux modalités du texte, cela lui donne confiance dans le discours et l'auteur. Mais s'il y a désaccord, l'interprète doit se l'expliquer et en tirer une attitude envers le discours et son auteur: Alors si cet auteur est puissant, l'inter­prète s'y soumet en allant au-delà de ses impératifs mêmes indirects; s'il est savant, l'interprète adopte ses connaissances; s'il est ennemi, l'inter­prète soupçonne ses intentions et refuse ses croyances; et s'il est négli­geable, il suffit de l'ignorer ou de s'en moquer! Il résulte de ces atti­tudes un projet de l'interprète qui joue un grand rôle dans son approche du texte et du projet de l'auteur.
Ensuite, le contenu conceptuel: On a déjà vu comment la valeur des mots dépend de leur contexte verbal (ch.7), s'y combine (ch.8) et ainsi y contribue (ch.9). On a vu aussi comment chaque interprète peut comprendre à sa manière les composés conceptuels (ch.11-3). Même s'ils sont sans équivoque, leur contribution au sens est nécessaire­ment très dépendante de leur contexte textuel puisqu'elle participe à la cons­truction de l'image globale du sujet. Le plus souvent, le contexte le plus influent de chaque mot est son groupe fonc­tionnel, le contexte influent du groupe est l'énoncé, celui de l'énoncé la phrase, elle-même influen­cée par son paragraphe, lui-même par son discours traitant son projet par le développement de son sujet (ch.12-5). Un effet de la puissance de ces contextes est qu'on sait souvent deviner des mots manquants d'une phrase, ou les idées invoquées par des "etc" dans un paragraphe. On voit ainsi que l'interprète nourrit avec les mots successifs les images partielles qu'il utilise pour préciser et compléter l'image globale qu'il se construit du projet et du sujet en avançant dans le discours. Alors, quand le discours est peu clair, et qu'en avançant, il semble perdre son fil et changer de sujet, cela révolte l'interprète, qui accuse l'auteur d'in­cohérence, et refuse de comprendre ce qui ne se comprend pas soi-même. Cependant, cette révolte est souvent d'assez mauvaise foi. En effet, l'interprète veut du texte un ordre qui lui en faci­lite la compré­hension, mais au service de sa propre utilisation du sujet, pas du projet de l'auteur, qui n'est pas le sien. Et alors l'inter­prète fait sa propre com­position avec les éléments apportés par le texte, dont il peut même n'utiliser que des détails (ch.12-6).
14-7. Il faut donc que les apports successifs lui avancent l'exposé. Comme l'observait Saussure, cette exigence soumet leurs contributions à une dialectique de l'union et la différence: Le concept ou la combinaison nouvelle doit apporter à l'interprète des différences à l'image déjà con­çue, sinon l'interprète n'y verrait pas une avance du texte, mais l'ennui d'une répétition; et cet apport, malgré ses différences, doit aussi avoir des aspects complémentaires par lesquels faire l'union, sinon l'interprète y verrait une incohérence agaçante.
Tout ceci appelle une exigence d'ordre dans les discours, mais il faut distinguer l'ordre local, par les interactions au sein des énonciations suc­cessives, et l'ordre énonciatif, par la succession des énon­ciations compo­sant le discours.
1) Au sein des énonciations: Chacune est formée au moins implici­te­ment de l'union d'un groupe sujet et d'un groupe verbal (ch.10-6), alors l'ordre des mots doit laisser évidente la composition de ces groupes fonctionnels: Ex/ "La belle fait fleurir l'amour" équivaut assez bien à "La belle fait l'amour fleurir", mais pas du tout à "L'amour fait fleurir la belle", tandis que "L'amour la belle fait fleurir" est ambigu; etc. Ces questions ont été étudiées par les grammairiens et les sémanticiens, qui ont pu constater que les rapports semblent grammaticaux, mais que la grammaire suit le sens plus qu'elle ne l'indique. Et de fait, une fois satis­faites les exigences de cohérence conceptuelle et grammaticale, le sens bénéficie d'effets inclassables liés aux voisinages des mots, à des eupho­nies, des rythmes de versification, etc: Ex/ Dans Le Corbeau et le Renard, La Fontaine écrit Le corbeau ... ouvre un large bec ...; ici, l'ad­jectif "large" qualifie son substantif, "bec", qui tient un fromage; mais "large" s'associe de plus à son prédécesseur "ouvre" pour suggérer "ouvrir largement", qui avance l'action de la fable vers sa fin voulue: bec ouvert largement ne tient plus le fromage, qui tombe au profit du renard. Ainsi les détails de la forme peuvent contribuer heureusement au sens, comme l'ont vu les poètes.
2) L'ordre des énonciations successives dans le discours est plus subtil, parce qu'aucune règle grammaticale ne le marque, et qu'il n'est pas entièrement imposé par le sujet (ch.12-6). Mais l'ancienne rhétorique s'y intéressait comme ordre d'exposition du discours. Cet ordre énon­ciatif doit servir le sujet d'ensemble par des rapports évidents des images, entre elles et au tout. De ce point de vue, l'interprétation ressemble à un voyage (ch.1-6): Le texte serait alors un itinéraire, et son interprète un voyageur qui accomplit son voyage sur cet itinéraire par sa pensée des énonciations successives, avec 1- des lieux de départ, 2- des étapes suc­cessives, et aussi 3- un sens de parcours début ® fin du texte.
1- D'abord les lieux de départ, c.a.d l'image que l'interprète a du sujet avant chaque nouvelle avance dans le discours. Dans un voyage, c'est sur les lieux de départ, et en partie à cause de leurs caractéristiques, qu'on a la volonté et les moyens de partir pour les étapes suivantes. De même, le contexte qui précède chaque énonciation du discours doit appeler cette avance. Bien entendu, c'est difficile de prévoir cette suite du texte, mais peut-être pas impossible: Ex/ Proust, dans ses Pastiches et Mélanges, a donné des imitations admirables d'autres écrivains, démon­trant ainsi qu'il comprenait assez ces auteurs pour prévoir leurs sujets et leurs mots. Alors nous-mêmes, sans aller jusqu'à une compréhension aussi précise, nous sommes pris par l'ambiance du discours, et ainsi prêts à y avancer.
2- Ensuite, les étapes, c.a.d chaque énonciation par son lien à la précé­dente et aux suivantes: Dans un discours comme dans un voyage, certai­nes étapes sont nécessaires au projet d'ensemble. Ex/ Le voyageur cultu­rel à Paris veut passer par le Musée du Louvre; le lecteur d'une démons­tration mathématique veut y trouver toute propo­sition non évidente nécessaire à atteindre sa conclusion, pour lui éviter un non sequitur (ce qui ne suit pas, une incohérence) fatal à sa validité; le lecteur d'un récit exige que toutes les circonstances motrices de l'action soient racontées, ou du moins suggérées. Ces exigences indiquent combien il serait naïf de croire que, dans une lecture comme dans un voyage, l'arrivée en réalise la fin ou le projet: De même que le voyageur peut être motivé par le plaisir des étapes, le temps passé au voyage, etc, de même l'interprète peut aimer acquérir des croyances sur certains énoncés du texte impor­tants pour lui, ou préférer la cohérence du tout, etc. Néanmoins, comme la fin se distin­gue des étapes par son immobilité abrupte, cela lui donne un caractère fatal qui s'accorde à certains dénouements (ex/ le suicide de la Tosca, dans l'opéra de Puccini) et convient ainsi aux projets distractifs.
3- Enfin, le sens du parcours: En avançant dans la suite du discours, on en découvre progressivement le sujet et s'y conçoit un projet adapté, et cette évolution dans le temps mental peut s'accorder au sujet. Ex/ S'il s'agit d'un récit, même les enfants comprennent que la succes­sion des faits invoqués contribue au sujet, puisqu'elle en a le sens tempo­rel. Mais de plus, l'avance de la compréhension peut accumuler les facteurs d'une conclusion pressentie, engendrant des angoisses à la Hitchcock si on semble aller vers un meurtre, ou un sentiment de conviction si on suit une plaidoirie judiciaire amenant sa thèse. Alors, on peut mieux utiliser le sujet en mettant cet ordre des énonciations au service du voyage pour le projet.
Bref, les discours peuvent avoir des aspects très riches, et engendrer des effets très puissants si leurs interprètes acceptent de se prendre aux suites de compositions conceptuelles et de modalités. Mais ce jeu du discours peut aussi être un piège redoutable, au service de ses énoncia­teurs, à l'encontre de ses interprètes, comme nous allons le voir au ch. suivant.
Discussions:
1/ Pourquoi interpréter n'est-il pas tirer le sens du discours? (1)
D'abord, même si l'interprète devait limiter son interprétation à ce que veut dire l'énonciateur, il ne pourrait pas toujours se limiter à son texte, puisque l'énonciation s'accompagne souvent de signes volontairement porteurs de sens (intonations, gestes). Ensuite, et surtout, "le sens du discours" suggère qu'il y en ait un seul! Or, bien que les mots et leur ordre engendrent souvent un sens linguistique peu ambigu, il n'est pas toujours celui que veut dire l'énonciateur, et il est rarement tout ce que l'interprète doit comprendre de l'énonciation s'il veut en tirer le meilleur parti. Alors une interprétation rationnelle est loin de se limiter au sens linguistique.
2/ L'interprète peut-il tenir compte des facteurs de son interprétation? (1)
Comme disait Kant, nous ne pouvons que voir à travers nos lunettes, c.a.d nos concepts, et apprécier selon nos valeurs et notre attention, qui résultent de nos capacités sensorielles et mentales, de notre éducation, et de nos passions. Alors il y a des facteurs de l'interprétation qui viennent de l'humain en général, d'autres propres à cet interprète, et d'autres encore liés à des circonstances provisoires de son vécu. Si l'interprète est averti de cela, il est préparé à y faire attention et en déceler certains effets sur son interprétation.
3/ Les difficultés à saisir ou à comprendre l'énoncé influencent-elles son interprétation? (2)
Un dyslexique qui lit mal les mots, ou un illettré qui ne se représente pas les concepts, ne peuvent pas interpréter les symboles de l'énoncé, et tendent alors à ne tenir compte que des signes associés à son énoncia­tion. Chez un individu normalement éduqué, divers facteurs peuvent aussi empêcher une interprétation correcte de certains concepts. Néan­moins, l'individu normal a une énorme capacité à comprendre, combi­ner et utiliser les concepts qui lui sont familiers. Alors, les difficultés de compréhension ne semblent pas limiter l'interprétation courante, elles importent surtout pour des concepts et des énoncés spécia­lisés.
4/ Les difficultés de perception de l'énonciation sont-elles à considérer dans l'interprétation? (2)
Diverses circonstances (bruit environnant, altération du support, inci­dents de transmission ou de réception, etc) peuvent tant brouiller un discours qu'on ne peut le déchiffrer. Moins intenses, ces circonstances n'altèrent plus la saisie très redondante des mots en tant que symboles, mais peut-être encore la perception des signes accompagnant leur énon­ciation (prononciation, intonation, calligraphie, etc). Cependant l'inter­prète reconnaît assez bien ces gênes, qui sont donc moins dangereuses que des facteurs intimes discrets et très influents.
5/ Dialoguer sous la pression des passions est-il prudent? (3)
Il y a souvent peu de rapports apparents entre ce que les gens disent et ressentent sous des passions fortes. Mais s'ils doivent alors s'exprimer, l'éducation peut leur avoir donné des attitudes et expressions adéquates à masquer leurs sentiments. Inversement, d'autres peuvent manquer d'expérience de ces situations, et laisser dire des passions peu élaborées. Alors souvent ces échanges sous pression ne relèvent pas d'une commu­nication par concepts, chacun ne sachant pas trop ce qu'il dit.
6/ Les dialogues peuvent-ils s'appuyer sur leurs énoncés? (3)
Comprendre exactement le sens linguistique demande de bien évaluer les concepts et leurs combinaisons dans l'énoncé. Cela exige du temps, et de l'attention à tout le texte. Or les énoncés des dialogues défilent vite, et parfois même se croisent. Alors on ne peut pas bien les étudier. C'est pourquoi l'énonciateur et l'interprète ne leur accordent pas tou­jours de l'importance, et admettent des ratés de communication: Je me suis mal exprimé dialogue avec Je n'ai pas bien compris !
7/ Ignore-t-on les demandes discrètes quand on n'y donne pas suite? (3)
Face à une demande formulée comme suggestion ou autre approche indirecte, il se peut qu'on l'interprète textuellement et donc en ignore l'aspect affectif. Mais le plus souvent, la situation ou l'intonation nous avertissent de cet aspect du sens, et si on refuse néanmoins la demande implicite, on le fait avec des remords qui prouvent qu'on n'a pas seule­ment interprété les mots.
8/ L'interprète a-t-il conscience de son interprétation? (4)
L'image consciente que l'interprète se fait de l'énonciation n'en reflète pas toujours sa compréhension. En effet, on se remémore parfois des aspects d'une énonciation auxquels on n'avait pas cru penser. Puisqu'on s'en souvient, c'est donc qu'on les avait remarqués, mais les circonstan­ces avaient empêché cet intérêt de s'exprimer consciemment. De plus, l'interprétation étant une appropriation mentale de ce qu'ap­porte le discours, elle a beaucoup d'aspects inconscients.
9/ Est-ce le spectacle des erreurs d'interprétation qui fait le comique des malentendus chez Molière? (4)
Bergson a exposé que le rire manifeste la sensibilité à des situations où il vaut mieux en rire qu'en pleurer. Mais qu'est alors ce dont on préfère rire dans le malentendu comique? Pour certains, ce peut être l'erreur en soi, si eux-mêmes se trompent souvent, et le ressentent. Pour d'autres, ce peut être le spectacle de passions engendrant l'erreur, si eux-mêmes souffrent de passions malheureuses. Pour tous, le rire chez Molière résulte alors de sa capacité à mettre en scène leurs propres malheurs.
10/ Les dialogues engendreraient-ils moins de malentendus si chacun se limitait au sens linguistique? (4)
Supposons que les constructions de la langue symbolisent des représen­tations et modalités non ambiguës; alors, si les énonciateurs n'ont pour intention que d'exprimer ce qu'ils disent, et si leurs interprètes n'ont pour intention que de comprendre ces expressions, il n'y a plus de malen­tendus, sauf par erreurs dans l'emploi de la langue. Il n'y a aussi plus de mensonges ni de tromperies. Mais dans ce cas l'utilité d'énoncer se limite à faire connaître nos croyances, ce qui n'est pas toujours le projet des énonciateurs, et n'intéresse pas toujours leurs interprètes!
11/ L'influence du nez de Cléopâtre sur Jules César est-elle rationnelle? (4)
Pascal aurait estimé que la compréhension de telles influences relève plutôt de l'esprit de finesse que de l'esprit de géométrie. En effet, elles diffèrent de ces rapports clairs et distincts que lui et Descartes voyaient en mathématiques, en logique, ou en physique. Pourtant, César et Cléo­pâtre obéissaient aux lois de la nature humaine, et de plus ils étaient l'un et l'autre assez maîtres d'eux-mêmes pour tirer parti de leurs atouts res­pectifs. Alors leurs rapports relèvent d'une rationalité non seulement extérieure, mais aussi consciente. Notre difficulté à les comprendre vient de notre ignorance des circonstances intimes de l'un et l'au­tre, pas de leur incohérence.
12/ L'effet des circonstances d'apparition du discours n'est-il que pas­sionnel? (5)
Les faits qui accompagnent le texte du discours agissent plus sur l'éva­luation par l'interprète des positions du Moi de l'énonciateur que de son contenu conceptuel. Néanmoins, ces faits peuvent aussi contribuer au contenu conceptuel. En effet, l'énonciation peut s'accom­pagner, volon­tairement ou non, d'objets, de gestes et autres signes qui en appuient ou en modifient le contenu. Ex/ Un croquis, ou une expé­rience montrant à des étudiants une loi de physique; ou au contraire, une intonation qui révèle l'insincérité d'une affirmation, et donc sa faus­seté probable.
13/ Faut-il interpréter l'écrit comme l'oral? (5)
L'écrit donne à l'énonciateur le temps de bien choisir ses mots et leurs compositions, et à l'interprète le temps d'analyser les détails et l'ensem­ble linguistiques. Alors, l'écrit permet une communication plus précise, plus riche conceptuellement, et aussi mieux calculée. Mais les croyances qui s'expriment dans les énoncés passent mieux à l'oral car leurs symbo­les peuvent s'appuyer de gestes et intonations.
14/ L'attention au texte peut-elle détourner de son sens? (6)
L'attention au texte résulte d'un intérêt pour lui. Cet intérêt peut ne pas porter sur son projet, ni même son sujet, l'interprète peut vouloir y trouver autre chose qui lui importe, même ne s'y trouvant pas vraiment. Comme disait Richelieu: Donnez-moi trois lignes de quelqu'un, et je le fais pendre! D'autre part trop de respect du texte peut égarer son inter­prétation, car le sens conceptuel peut être éloigné de l'intention de son énonciation, ex/ les formules de politesse, les mensonges par omis­sion, certaines plaisanteries, etc, et le texte n'est qu'un moyen d'ac­complir son projet.
15/ Les mots et leur ordre dans le discours sont-ils toute sa forme? (6)
L'énoncé est entièrement ses mots (et ponctuations) dans leur ordre. Alors sa forme en résulte uniquement. Mais cette "forme", comme tout concept, n'est que l'intension attribuée à son extension, prise ici des mots et relations dans des énoncés. Alors c'est une abstraction de quel­que chose de l'énoncé, mais qui n'en dit pas tout, ni même l'essentiel si elle est mal choisie.
16/ En quoi les mots unis dans un discours sont-ils ressemblants et diffé­rents? (7)
Pour qu'il y ait union des nouveaux concepts à l'image du sujet, ils doi­vent y contribuer comme une pièce à un puzzle, une étape à un voyage, ou autres participations à un tout. Or, si B complète A dans AB, cela suppose évidemment que A et B soient distincts, mais aussi qu'ils puis­sent s'accorder en AB. Ex/ Si "rouge" peut s'unir à "fleur" dans "la fleur est rouge", c'est que "rouge" en tant que couleur est perception, et l'apporte à "fleur" qui l'appelle en tant qu'objet perceptible, et donc en diffère. Alors chaque mot du discours a quelque chose de compatible aux autres, et apporte quelque chose de plus.
17/ Les mots sont-ils interprétés dans les discours d'après leur catégorie grammaticale? (7)
L'usage accepte des tournures grammaticalement audacieuses, ex/ "Le rouge est mis", où des mots, ici l'adjectif "rouge", sont employés hors de leur fonction grammaticale ordinaire. La compréhensibilité de ces tour­nures prouve que la contribution au sens commande la fonction gram­maticale. Mais si une expression contrarie trop nos habitudes gram-mati­cales, nous la refusons tout en la comprenant: Ex/ "Dormons vaut man­geons" est refusé car les verbes "dormons", "mangeons", employés conjugués, donc en pleine activité de verbe, sont alors for­cés au rôle de substantifs; mais ce rôle leur est admis dans "Dormir vaut manger", là où ils ne sont qu'à l'infinitif.
18/ Un poème de Verlaine a-t-il un sens? (7)
Un vrai poète comme Verlaine veut que ses poèmes existent par eux-mêmes, c.a.d par leur texte. Le sens de ces poèmes est donc à chercher dans leur contenu verbal. Mais la multiplicité de ses aspects linguistiques et autres permet une grande diversité d'interprétations, selon ce qui nous en importe.
19/ La théorie de l'interprétation exposée ici est-elle rationaliste ou impressionniste? (8)
Cette théorie de l'interprétation est rationaliste en ce qu'elle propose aux interprétations une loi, à savoir tirer de l'énonciation et son contexte tout ce qui peut servir les passions ou le bien de l'interprète. Mais cette rationalité lie l'interprétation aux exigences intimes de l'inter­prète, et aussi à ce qu'il perçoit de manière polysensorielle autour de l'énoncia­tion. Alors elle est aussi un impressionnisme. Ce rapproche­ment du rationalisme et de l'impressionnisme vise à la grande tradition du ratio­nalisme bourgeois des impressionnistes français d'avant 1914, qui vou­laient eux aussi plus de vérité perceptive et senti­mentale. C'est aussi une version européenne du pragmatisme.

15. Les discours de la communication

15-1. On a vu dans les chap. précédents que les enjeux du discours sont importants: Il s'agit des croyances des individus qui, par les discours qui leur sont proposés, peuvent croire vraies des affirmations, ou croire bien des impératifs, ou douter avec des interrogations et des hypothèses, et par ces adoptions de croyances, modifier leur comportement ulté­rieur. Cet effet sur les croyances et les comportements humains peut être voulu par ceux qui croient en ce qu'ils énoncent. Mais aussi, cer­tains énonciateurs peuvent vouloir l'effet du discours sans nécessairement croire le discours. Alors leur discours n'est pas un moyen d'expression, c'est un moyen d'action psychologique. Parmi ces discours visant à leur effet plus qu'à leur contenu, certains s'énoncent d'individu à individu, ex/ le discours du séducteur, ou celui du vendeur au porte à porte. Mais ces pratiques artisanales sont peu de chose face aux discours visant à un effet sur le public en général, et que nous appellerons ici les "discours de communication", en employant ce mot "communication" dans le sens proche de persuasion ou de publicité que lui donnent les puis­sants médias audiovisuels actuels. En effet, ces médias jouent un rôle essentiel dans ces discours, puisqu'il s'agit d'obtenir un effet sur le public, et qu'ils sont le moyen de l'atteindre. Alors, dans ces discours de communica­tion, l'intention principale vient du diffuseur du discours, pas de son auteur ni même son énonciateur. Et nous nous proposons de développer l'affirmation que:
Le discours de communication vise à agir sur le public à son insu.
15-2. Cette affirmation peut sembler paradoxale: D'abord, l'expression "discours de communication" elle-même est bizarre, puisqu'un discours semble toujours un acte de communication. Ensuite, quelle action visent ces discours? Leur cible est principalement le public qui lit les magazines, regarde la télévision, bref le grand public, et ils visent ses croyances en Vrai et en Bien. Mais l'action des communicateurs vise aussi directement les passions de ce public dans des situations précises (consommation, vote lors d'une élection, etc). Autre paradoxe, com­ment l'action d'un discours peut-elle se faire à l'insu de ses interprètes? Mais c'est déjà le cas dans l'emploi du mot "communication" pour nom­mer ce qui est plutôt de la manipulation: En effet, quand le communica­teur abuse ainsi de ce mot, il tire un profit immédiat de son concept, et le détruit simul­tanément (ch.4-5), sans que le public com­prenne ce délit. Tout cela fait qu'il se dégage de cette "communication" une impression d'étrangeté et même de maléfice, que nous voulons rempla­cer par de la compréhen­sion:
15-3. D'abord, notre proposition implique que le discours de communi­cation se caractérise plutôt par son intention que par son contenu. L'inten­tion est importante pour tout discours, puisque c'est un acte (ch.10), le moyen de fins (ch.13). Mais la particularité du discours de communication est que c'est l'intention de la communication du discours qui importe, plutôt que celle du discours. En effet, cette communication se fait par un média très coûteux, radio, presse, et surtout télévision, et alors la communication du discours est d'abord motivée par les inten­tions qui la payent. Pour comprendre l'importance de cela, comparons deux énonciations d'un même discours, mais l'une faite directement par son auteur, tandis que l'autre est mise en scène et diffusée au public par l'énorme machine de la télévision: Le discours direct exprime son au­teur, et son public peut se limiter à y deviner ce qu'il veut et appren­dre ce qu'il sait. Par contre, le discours diffusé par le média est là pour l'effet que ce diffuseur croit qu'il fera, de sorte que le public qui y joue naïve­ment son rôle d'interprète du discours exécute le scénario du diffu­seur. Or le diffuseur peut savoir que le discours est mal informé, et avoir inté­rêt à ce qu'il soit cru néanmoins par l'audience du média; ou au con­traire, le diffuseur peut mal présenter un discours dont il veut faire repousser les croyances; etc. Bref, le média diffuse ce discours plutôt qu'autre chose pour des raisons qui dépassent les intentions de son au­teur. Alors, dans les discours de communication, l'intention est d'abord celle de la communication du discours: Comme le disait Mc Luhan, le média est le message.
15-4. Autre aspect remarquable, l'intention du discours de commu­ni­ca­tion est d'agir sur ses cibles plutôt que spécifiquement leur donner des croyances. Plus précisément, les communicateurs visent à modifier l'état mental du public en vue de son comportement futur: La fin recherchée est des comportements plutôt que des croyances car les communicateurs servent surtout des intérêts matériels, le gain d'élections, la réussite de spéculations, l'accroissement de chiffres d'affaires, etc, et s'ils peuvent y réussir sans susciter des croyances précises, cela leur suffit. De plus, comme ces comportements qu'il faut donner au public sont souvent contraires à ses intérêts, ce serait difficile de le persuader de les adopter consciemment, alors le discours de communication gagne en efficacité en ne proposant pas son message comme croyance, évitant ainsi une con­fron­tation au jugement conscient de l'interprète (ch.11-2).
C'est d'ailleurs pourquoi certains communicateurs travaillant dans l'audiovisuel ont mis de l'espoir dans la technique des images sub-limi­nales, c.a.d diffusées pendant un temps d'environ 1/10ème de seconde, assez long pour qu'elles soient mémorisées, mais trop court pour qu'elles soient examinées consciemment. Cette technique ne sem­ble pas utilisée actuellement, faute d'efficacité démontrée, mais ces essais d'emploi suffi­sent à prouver l'intention d'agir directement sur l'in­con­scient humain.
A cette action, les mécanismes du langage ne se prêtent pas bien. En effet, les énoncés linguistiques expriment des intentions par leurs moda­lités (ch.10), alors qu'il faut cacher les intentions; de plus, leurs combi­naisons conceptuelles exigent un travail intellectuel pour être comprises (ch.8), alors qu'il faut éviter de faire penser. Aussi l'activité de commu­nication évite ce qu'elle peut du langage, les signes lui suffisent parfois: Ex/ Certaines boutiques de pain vaporisent une fragrance de croissant chaud vers les passants, et les attirent ainsi à leur comptoir. Ou bien, le message est verbal mais ne va pas jusqu'à l'énoncé, il combine seulement quelques mots pour une invocation explosive: Ex/ Tel hebdomadaire expose ce titre accrocheur: La disparition des Français?, visant à une petite panique, censée provoquer l'achat de l'hebdomadaire. Mais ces actions de proximité n'ont d'efficacité que sous les conditions régissant toute interprétation de signes ou symboles, à savoir des circonstances mentales qui y attirent l'attention (ch.7-5), par des passions en rapport avec la réaction espérée par le communicateur. Ex/ Il faut l'appétit d'un passant pour que l'odeur de croissant chaud y excite une action d'achat, mais la même odeur écoeure le passant rassasié; ou encore, il faut l'in­quiétude latente de passants ignorants ou craintifs pour que le titre de l'hebdomadaire y excite une alarme, mais le même titre suscite l'ironie et le mépris de ceux qui connaissent le procédé, l'hebdomadaire, ou la question évoquée.
15-5. Ces sollicitations de l'attention et des passions par des attaques direc­tes doivent de plus exploiter les associations mentales existantes du public, elles ne tentent pas d'en créer de nouvelles. Alors ces messages n'ont d'effet que pendant leur perception et ne peuvent provoquer que des actions immédiates. Or l'effet voulu peut être une action à accom­plir par le public longtemps après le message. C'est le cas dans la com­mu­nication politique, où il s'agit de préparer une élection prévue des mois ou même des années plus tard. Le communicateur doit donc met­tre sa cible dans un état persistant jusqu'au moment de l'action sou­hai­tée. Ce n'est pas facile. En effet, seul le réel s'insère bien dans l'uni­vers mental, comme on verra plus tard, et si le message du commu­nicateur semble trop improbable, il sera contredit et rejeté trop vite par le juge­ment conscient et les associations inconscientes des individus. Alors le dis­cours de communication enveloppe d'évidence ce que ses cibles doivent durablement adopter. Comment cela?
Le principe de ces actions psychologiques est ce qu'on peut appeler la méthode des associations indirectes : Il s'agit d'insérer dans le mental humain des associations sans rapport apparent avec le comportement souhaité, mais qui le déclencheront dans les circonstances d'action. Le moyen le plus direct vers cet objectif est la publicité de marque, qui associe au logo d'une marque toutes sortes d'images séductrices, depuis les voiliers de la Route du Rhum jusqu'à de jolies filles: Les voiliers ou les filles sont presque réels, la marque l'est tout à fait, son rapport au rêve l'est moins! Ce procédé dépasse parfois ces associations bénignes, jusqu'à l'agression sociale. Ex/ L'argument d'une publicité récente pour les automobiles XXX était: Il a la voiture XXX, il aura la femme. On refuse un message si immoral, mais il est malheureusement plausible, alors on le mémorise, et il trouble notre jugement.
Une fois ces associations dans le mental des individus, ils semblent inchangés. Mais s'ils se trouvent devant ce qu'on veut leur faire acheter, leurs passions canalisent dessus l'attention par ces associations chassées de leur conscience, mais pas de leur mémoire. L'expérience prouve l'ef­fi­cacité de cette méthode: Les produits de marque se vendent plus cher à qualité égale. Mais ces simples associations d'un logo à des images séduisantes ne conduisent qu'au simple intérêt pour une marque. Or la communication vise souvent des objectifs plus ambi­tieux, elle veut modifier des moeurs, des choix publics ou pri­vés, etc. Dans ce cas, il ne suffit pas d'obtenir des élans impulsifs vers des objets précis, il faut modifier la capacité à juger consciemment de certains choix et actes. Pour cela, les associations indirectes à implan­ter doivent résister à un examen conscient, et la manière la plus sûre d'y réussir est que le cer­veau de la cible se les fabrique lui-même! C'est pos­sible avec le procédé de communication le plus efficace, qui est le men­songe par omission:
15-6. Le mensonge par omission consiste en diffuser ce qui, parmi le réel ou le probable, convient aux fins poursuivies, tout en omettant ce qui nuit à ces fins. Comme ce qui est affirmé est vrai, ou du moins pos­sible, son image est acceptée dans les croyances. Mais comme cette image manque de ce qu'on omet, les associations mentales de la cible remplis­sent les blancs, transforment les omissions en non-existence, et lient cette non-existence à la croyance, avec l'intensité de croyance en ce qui est accepté. Le mensonge par omission apporte donc double béné­fice à l'action de communication: Une mémorisation de ce qui convient au communicateur, plus la négation de ce qu'il veut qu'on ignore. Ex/ Lorsque les médias montrent et commentent un concert de rock, ils omettent que ces chanteurs qui hurlent et se démènent sur la scène sont souvent dopés par divers excitants; et ils omettent aussi que le public en transe dans la salle doit beaucoup de son agitation à l'énorme pression acoustique des haut-parleurs. Ainsi le média montre comme une débau­che d'énergie et d'enthousiasme ce qui est plutôt des mani­festations pathologiques; de plus, puisque les actes des individus sont le signe de ce qu'ils croient bien (ch.10-5 et ch.13), et que le média pré­sente favora­blement ces compor­tements anormaux, alors il légitime implicitement des conduites menant à la toxicomanie, la délinquance, la désagrégation sociale, favorisant ainsi la fin du rationnel et l'avènement de la dépen­dance aux médias.
Un avantage important du mensonge par omission est qu'il n'est pas facile à déceler. En effet, le menteur par omission ne semble pas mentir, surtout si on croit naïvement que "mentir" se limite à affirmer ce qu'on sait faux, et n'inclut pas le refus d'énoncer ce qu'on sait vrai et im­por­tant. Or ce refus est difficile à prouver, car il ressemble à d'autres omis­sions de ce qui est vrai. En effet: 1) On peut ignorer une partie du vrai, par malchance ou incompétence; 2) On peut ignorer ou sous-estimer l'importance d'une partie du vrai, et donc préférer occuper le temps limité des messages à diffuser d'autres vérités. Alors, le mensonge par omission peut être accompli impunément: On ne pourra pas prouver que le communicateur savait ce qu'il n'a pas dit, ni surtout prouver qu'il savait important ce qu'il n'a pas dit ou ce qu'il a empêché de dire. Le mensonge par omission est donc un mode de communication favori des manipulateurs du public.
La grande extension de cette pratique a d'ailleurs une conséquence souvent comique: la langue de bois des politiciens et journalistes. En effet, l'efficacité du mensonge par omission nécessite que ce qui a été omis reste omis durant toute l'action médiatique en cours. Et puisque ces actions poursuivent souvent des buts à long terme, les vérités à omettre s'accumulent: On arrive peu à peu à une situation déjà décrite dans Le Barbier de Séville, où les médias doivent omettre tant de sujets qu'ils se limitent à traiter de météo, de sport, de l'étranger, de l'huma­nitaire, et bien entendu de toutes les demi-vérités qu'ils sont chargés d'imposer.
15-7. Toutes ces manipulations psychologiques doivent rester ignorées de leurs victimes. On arrive alors à cet autre aspect paradoxal, et remar­quable: Le discours de communication doit agir à l'insu de son public, plus précisément dissimuler ses intentions et ses moyens. Cette dissimu­lation le sépare d'autres discours faits aussi pour agir sur leur public, les romans, les discours pédagogiques, les raisonnements, ou les plaidoiries. En effet, un roman ne cache pas qu'il cherche à distraire, il s'en vante même; un discours pédagogique annonce son sujet et même son plan d'exposé, dès son introduction; un raisonnement pose ce qu'il veut prouver comme une "proposition", suivie de sa "démonstration"; une plaidoirie a l'objectif proclamé de défendre une thèse nettement expo­sée; etc. Par contre, le discours de communication s'avance masqué. Pourquoi?
D'abord, l'intention du communicateur importe plus que son message. Et si on connaît l'intention, on attend le message, on s'arme contre tous ses aspects. Ex/ Si le public sait qu'une séquence sportive du Jour­nal Télévisé est en fait destinée à montrer les logos affichés dans le stade, il se met à critiquer tous les mouvements de caméra; alors, au lieu d'as­socier ces logos à des images de jeunesse et de santé, on les associe main­tenant à des récriminations! Ces réactions du public ruinent l'action médiatique. De plus, comme le message vise souvent à mener les gens à agir contre leurs intérêts, son efficacité dépend de ce que ses cibles igno­rent ce qu'on attend d'elles, et ne voient pas les dangers des associations du message dans leur mémoire. Enfin, comme les intentions des commu­nicateurs sont parfois beaucoup plus malignes que de la simple publicité commerciale, et peuvent même être tout à fait diaboliques, il est impor­tant qu'elles restent cachées: Si le public savait tout le mal que lui veu­lent certains messages, il attaquerait ceux qui les commanditent, ceux qui les diffusent, et ceux qui les permettent.
Cette nécessité d'avancer masqué ne se limite pas aux intentions des messages. Elle concerne aussi les procédés employés, et les commu­ni­cateurs veillent à ce que leurs méthodes ne soient pas largement connues dans toute leur brutalité: Ex/ Si le public comprenait bien l'omnipré­sence du mensonge par omission, il se mettrait à supposer ce qu'on ne lui dit pas, et irait jusqu'à croire faux le vrai qu'on lui dit! Alors l'activité même de "communication" se masque derrière l'harmo­nieux de ce con­cept, et aussi derrière l'innocence d'autres mots: Les spectacles "sponsorisés", les textes "rédactionnels", les activités "humanitaires", le "mécénat", etc.
15-8. Il peut sembler que les discours de communication sont une nou­veauté récente, vu l'énorme développement depuis 1950 des moyens de production et de transmission audiovisuelle. Néanmoins, l'Antiquité grecque a cru les discours oraux de démagogues et sophistes à la tribune athénienne; les débuts de l'époque moderne ont aimé les libelles, chan­sons et gravures diffamant Louis XVI et sa famille en vue de la Révo­lu­tion de 1789; la première moitié du 20ème siècle a cru les propa­gan­des nazie et stalinienne par la radio et le cinéma. Bref, la manipu­lation du public n'est pas nouvelle, la nouveauté est que les anciens mé­dias ont ajouté à leurs moyens langagiers et graphiques les sons et images de médias électroniques d'une souplesse, une diversité et une omni­présence toujours plus grandes. Alors il est nécessaire de bien compren­dre ces discours, qui menacent la civilisation dans deux de ses fonde­ments: la communication des connaissances, et celle des valeurs.
Cependant, les manipulations du mental n'étant pas nouvelles, les défenses aussi sont anciennes. En effet, toute manipulation mentale se ramène en définitive à implanter dans les cerveaux certaines associations d'idées, sans leurs raisons d'être, ni la conscience de leur existence. Or c'est l'état le plus habituel de nos associations d'idées, qui s'installent souvent en nous subrepticement par des habitudes allant de soi, qui de plus ne se présentent à la conscience que partiellement, et dont les raisons d'être les plus puissantes sont souvent cachées. Cette incon­science et cette imperceptibilité originelles des associations d'idées n'ont pas empêché l'humanité de les découvrir peu à peu, elle a dégagé les causes qui étaient cachées, et elle en a tiré une capacité à utiliser ces asso­ciations sans trop en être victime. Alors peut-être que même la mali­gnité des communicateurs se verra peu à peu contrer par une approche réaliste de leurs messages, avec mise à jour des causes qu'ils servent, et prise de conscience des mécanismes mentaux qu'ils exploitent. Admet­tons cependant que ces voeux sont un peu utopiques, ne serait-ce que parce que le public vraiment influencé par les médias modernes a peu conscience de ses propres mécanismes mentaux! Alors le discours peut et pourra beaucoup de mensonges.
Néanmoins, les rapports conceptuels qu'il apporte ne sont pas que des moyens de tromper, ils sont aussi les dépositaires d'un vrai et un bien au-delà des mots. C'est à essayer de montrer cela que nous terminerons cet ouvrage.
Discussions:
1/ Le communicateur croit-il quelque chose? (1)
Comme tout individu, le communicateur croit du Vrai et du Bien. Mais si parmi ce qu'il croit bien, il y a servir d'abord ceux qui le paient, ou parfois même nuire au public auquel il s'adresse, alors il peut trouver bien de servir ceux qui le paient pour mentir, et cacher le Vrai au public.
2/ Les médias communiquent-ils par le discours? (2)
Les médias modernes joignent aux moyens du discours verbal les gran­des possibilités expressives et artistiques de l'image en couleurs et du son. Cette richesse de signes éblouit le public, et masque les messages qui en paient le coût. Et comme de plus les médias pratiquent souvent le mensonge par omission, ce n'est pas trop paradoxal d'affirmer qu'ils communiquent plus par le silence que par le discours!
3/ Est-ce la recherche du profit qui pervertit la communication? (2)
Les médias privés sont payés en partie par des annonceurs et en partie par un public d'abonnés, et ils servent ceux qui payent. Alors ils servent leurs annonceurs, et aussi leurs abonnés, en ménageant entre les deux un compromis qui ne veut mécontenter personne. Par contre, les médias dits "publics", c.a.d payés par le contribuable, ne craignent pas son méconten­tement. En effet, le contribuable est forcé de payer, et ne peut punir le média, qui sert donc des groupes de pression. Alors, paradoxa­lement, les médias les moins intéressés peuvent aussi être les plus per­vers.
4/ Suffit-il qu'un discours diffusé par les médias soit sincère? (3)
Lorsque les médias modernes laissent un individu s'exprimer pour lui-même, il peut être aussi sincère que s'il s'exprimait en tête à tête. Mais la diffusion de son discours utilise des moyens énormes et coûteux, qui l'adressent à des millions d'individus. Alors on doit se demander pour­quoi tant de moyens au service de ce discours, et pourquoi l'avoir choisi plutôt que d'autres. Ces circonstances de la diffusion du discours doivent en influencer l'interprétation autant que son contenu et ses motivations propres.
5/ Les médias modernes sont-ils plus menteurs que la communication traditionnelle? (3)
Les médias modernes diffusent un spectacle bien plus riche en percep­tions que les livres, les périodiques, ou la radio. Alors ils captivent plus aisément l'attention d'une partie du public, et peuvent davantage l'influencer. Ainsi, ils peuvent mentir à plus d'individus, et plus effica­cement. De plus, comme ces médias sont aussi beaucoup plus coûteux, ce coût plus élevé doit être payé par plus de contrepartie, qui peut inclure plus de manipulation du public.
6/ Le discours direct a-t-il de meilleures intentions que celui des médias? (3)
Un discours direct peut avoir des intentions très diverses, et éventuel­lement très malhonnêtes. Sa diffusion par un média ajoute à ses inten­tions propres celles du média diffuseur, qui peuvent elles aussi être très diverses. Or si le média diffuseur est une des énormes machines audio­visuelles modernes, l'ampleur même de cette entreprise la soumet à des intérêts très étendus, plus complexes que ceux d'un individu, et aussi plus gourmands.
7/ Faut-il comprendre une stimulation pour qu'elle fasse agir? (4)
Nous agissons par l'effet de passions engendrant des fins, avec la pré­sence simultanée de moyens, tout cela plus ou moins conscient. Ex/ Le contact d'un objet brûlant engendre une passion douleur, et sa fin éviter, qui avec le moyen retrait du corps, accomplit cette action, avant conscience de la douleur ou de l'action. En effet, la passion engendre conscience et attention à son objet et sa fin, pas à elle-même. Alors, si un signal se rapporte à l'objet d'une fin d'une passion éveillée, il peut exciter l'action correspondante, avec seulement con­science de l'objet. Ex/ Sous la passion faim, le signal odeur de croissant chaud excite la fin manger du croissant, d'où l'action achat du croissant, avec conscience du croissant, mais pas de l'appétit, ni de l'achat: On agit selon le stimu­lant, mais sans percevoir son rôle.
8/ Les messages audiovisuels agissent-ils comme un discours? (4)
Le message audiovisuel est composé d'images, de sons, de couleurs, et de mots, associés à chaque instant dans les séquences, et par leur succes­sion dans l'ordre des séquences. Ce message a donc un sens-contenu par les signes, les symboles et leurs associations, et un sens-direction par leur succession, comme le discours langagier par ses suites de mots. Cepen­dant, ce discours audiovisuel peut assez bien éviter de respecter les con­traintes linguistiques, en particulier les structures d'énoncés avec leurs modalités, et se limiter alors à l'affirmation implicite résultant de son existence. Il évite ainsi d'éveiller le Moi et le jugement de ses destina­tai­res. De plus, comme ce discours recourt aux signes visuels ou sonores, il se passe souvent de mots, et évite alors d'obliger à invoquer des con­cepts. Mais puisque ne juger ni invoquer n'empêche pas de mémoriser, ce discours implicite peut s'insérer dans les associations mentales aussi bien qu'un discours explicite.
9/ Une croyance fausse peut-elle être durable? (5)
Chacun peut entretenir indéfiniment de nombreuses croyances fausses, ex/ les croyances en la réincarnation. Mais ces croyances ne résistent bien au réel que par leur vague, leur incohérence, leur absence d'effets pratiques, ex/ croire que les hommes se réincarnent en des chats, et même que Minet réincarne le grand-père, mais sans croire qu'il con­naît le village où vivait cet ancêtre. D'autre part, personne ne peut éviter entièrement de croire ce qui résulte de l'ignorance de ce qui nous est caché: Ex/ On nous cache que tel homme d'Etat était un voyou, on lui nomme des rues, alors nous lui rendons hom­mage.
10/ Peut-on faire agir précisément par des croyances vagues? (5)
Même imprécise, une croyance peut favoriser l'action, ne serait-ce qu'en la justifiant, ex/ faire l'aumône en croyant cela méritoire, quoique motivé surtout à se débarrasser du mendiant. Alors les messages de commu­nication associent un bien vague à un objet, lui-même lié à l'ac­tion précise à venir. Ce lien indirect à l'action lui "prépare le ter­rain", sans la recommander explicitement, ce qui serait rejeté. Ex/ Les publici­taires ont préparé la campagne présidentielle de 1981 en asso­ciant à un des candidats ce bien vague, la force tranquille, et cette asso­ciation a fait voter pour lui le 10/5/81.
11/ L'interdiction légale du mensonge empêcherait-elle les commu­ni­ca­tions trompeuses? (6)
Si la loi définissait mieux les tromperies et leurs sanctions, les médias et les communicateurs s'y soumettraient, peut-être même avec satisfaction. Mais la loi ne condamne que les affirmations fausses, ex/ les publicités mensongères, les diffamations. Alors sont permises les allusions, les associations indirectes, les mensonges par omission, et autres tromperies que les politiciens ne veulent pas examiner ni réguler, d'autant qu'elles ont servi pour leur élection!
12/ Une vérité peut-elle tromper plus que sa dénégation? (6)
L'affirmation vraie prédit la perception de représentations dans ses circonstances de validité. Mais si ces circonstances sont rares, ou si ces représentations sont sans importance dans ces circonstances, alors on trompe davantage par cette affirmation qu'en l'omettant, en affir­mant son improbabilité ou son peu d'importance. Ex/ Lorsque la propa­gande stalinienne vantait la croissance de la production d'acier sovié­ti­que, elle mentait plus que si elle eût rapporté la mauvaise qualité et le gaspillage de cet acier.
13/ Le mensonge par omission est-il évitable? (6)
Le mensonge par omission est pratiqué par beaucoup de professions où on le considère nécessaire, éventuellement comme moindre mal, ex/ par les avocats, les médecins, les notaires, les vendeurs, les politiciens. De plus, chaque individu, y compris l'auteur de cet ouvrage, tait et même évite de penser certaines vérités importantes. Alors, le mensonge par omission est universel. Il est néanmoins inacceptable là où le public attend qu'on l'informe et donc lui dise l'essentiel, ex/ dans les discours des journalistes, des historiens, des universitaires, etc, lorsqu'ils s'expri­ment ès qualité.
14/ La méfiance envers la communication nuit-elle à son efficacité? (7)
En interprétant les signes ou symboles qu'on nous sert, leur effet con­scient dépend de ce qu'on croit être leurs intentions. Et comme le public sent bien que les messages de communication Iui cachent quelque chose, il les interprète avec réticence, prudence, il refuse certains aspects des messages, mais ... pas toujours leur sens caché! Ex/ Si le mes­sage associe une jolie fille à une marque de lessive, on regarde la fille, on voit le paquet de lessive, les lettres de son nom, et on croit résister au message car on ne lit pas la marque; cependant, nos yeux ont reluqué l'image avec la fille, notre cerveau a mémorisé des formes, des couleurs, un logo, ... et le mal est fait.
15/ Le discours direct dissimule-t-il moins? (8)
Dans un discours direct, l'énonciateur s'exprime pour son propre compte, ce qui limite ses motivations possibles. De plus, le discours direct utilise des moyens expressifs auxquels chacun est habitué, non seulement comme inter­prète, mais aussi comme énonciateur, alors qu'on ignore les fins et moyens de la communication moderne. En cela au moins, le public interprète mieux les discours directs, car il devine plus facilement leurs tromperies que celles des médias.
16/ Faut-il nous protéger des médias? (8)
Les médias ont une grande capacité d'action, comme le montre le temps important que le public passe sous leur influence. De plus, ils doi­vent tirer profit de cette capacité d'action, car elle consomme d'énor­mes moyens. Alors leur influence s'étend loin et fort, au service de commanditaires parfois ennemis du public, et peut nous léser gravement.
17/ Une théorie du discours peut-elle protéger des médias? (8)
L'action des médias est efficace surtout sur le public peu ou pas averti de ses propres mécanismes mentaux. Ce public est peu capable d'intro­spection, et ne comprendra pas une théorie du discours. Alors elle ne l'armera pas contre les entreprises des malins. Mais la théorie peut éclai­rer des bonnes volontés intelligentes, et les amener à des actions moti­vées et efficaces pour protéger le public.

16. L'univers des discours vrais

16-1. Jusqu'ici dans cet ouvrage, les mots et les autres symboles du discours invo­quaient des images de sensations ou d'émotions combinées (ch.6). Or ces invo­cations ne sont pour le Moi qu'une gymnastique de l'imagi­nation, du rêve, de la fantaisie sans conséquences. Pourtant, lorsque l'individu cesse d'interpréter les symboles et se met à croire au discours (ch.11-1), il y ressent ce qu'il croit Vrai, ce pourquoi il agit, son Bien et son mal, de sorte que ces croyances et ces valeurs rattachent les discours aux passions. Or lorsque l'homme croit ainsi que le sens des discours dépasse l'agitation mentale et concerne son Vrai et son Bien, cela équi­vaut à ce qu'il croit que ce sens atteint une certaine réalité (réa, rée, res = la chose), et cela peut-être parce que l'homme situe son propre corps et cerveau dans cette réalité, qui l'implique alors dans sa vie même, et justifie ces croyances et valeurs qu'il lui attache. Nous allons donc exa­miner ici en quoi les discours invoquent une réalité intime et externe dont on peut dire qu'elle est au-delà des images et de la pensée, qu'on peut la vivre, bref qu'ils invo­quent la Réalité. Nous voulons montrer que cela exige des discours vrais qu'ils invoquent non seulement les représen­tations symbolisées par leurs énoncés, mais aussi un Tout d'ima­ges et de lois perceptibles qui relie ces repré­sentations à tout ce qui nous con­cerne, bref qu'ils invo­quent un univers réel. Mais comme cette capacité des discours vrais n'est tout de même que d'invocation, donc mentale, elle les réfère à un uni­vers mental, pas en soi, et cet univers réel reste un univers du discours, alors nous l'appelons "l'univers des discours vrais". Bref nous proposons que:
Les discours vrais invoquent pour univers du discours un système d'images et de lois perceptives, l'univers des discours vrais.
16-2. Cette proposition doit être comprise comme combinant 2 pro-po­sitions plus simples: 1) Les discours prennent les invocations de leurs symboles dans un système d'images et de rapports entre images appelé "univers du discours"; 2) Dans le cas des discours vrais, ces images et lois sont des invocations perceptives, c.a.d perceptibles, constatables par nos sensations et émotions (ch.6-4 et 6-5), donc vérifiables. Notre pro­position est alors un cas particulier, celui des discours vrais, de la propo­sition que nous développerons dans les chapitres suivants, à savoir que tout discours s'appuie sur un univers du discours. On devine en effet qu'il ne suffit pas pour qu'un discours ait sens et valeur que ses symboles correspondent à des images isolées, il faut encore que ces images soient associées par un réseau de rapports (ch.1 à 3) à ce qui en fait l'intérêt pour nous, c.a.d toutes leurs propriétés dans l'univers de ce discours. Nous considérons d'abord le cas de l'univers des discours vrais car ces discours invoquent les perceptions sensorielles, ils parlent de la réa­lité surtout externe, qui sert de modèle et même de support aux autres, son univers est moins difficile à exposer, commençons donc par lui:
16-3. Lorsqu'on nous rapporte un incident observé dans la rue, ou lorsqu'un témoin dit à un procès ce qu'il a vu ou entendu, chacun attri­bue spon­tanément aux symboles de ce discours ses propres invocations vécues ordinaires, c.a.d qu'il utilise sa propre expérience de la réalité pour don­ner un sens aux symboles et à leurs combi­naisons. Il va sans dire que cette réalité d'où viennent et où se placent les invo­cations pour l'inter­prète du discours est la même que celle où l'auteur du discours les prend: Elle est ce qu'on nomme la réalité, la vie, le monde, la Nature, l' expé­rience, etc. Or ces conditions de l'interprétation qui vont sans dire sont toujours les plus importantes, et elles sont souvent celles sur lesquelles il faudrait dire le plus.
En effet, une propriété essentielle de ce discours qui invoque la réalité est qu'il peut être du Vrai, c.a.d qu'on peut ou pourra en vivre les invo­cations par des perceptions directes si ces invocations sont du présent ou du futur, et qu'on peut en percevoir directement les suites actuelles si elles sont du passé: Ex/ Si l'affirma­tion "Bonaparte devint empereur des Français en 1804" réfère ses symboles à la réalité, alors on peut vivre maintenant beaucoup de sensations qui s'y relient près de 200 ans plus tard: archives, monuments, études historiques, tableaux commé­moratifs, etc. Cette validité perceptive des discours vrais va jusqu'au fait remar­quable que les aspects mesurables de leurs invocations sensorielles suivent avec exactitude à travers les siècles des rapports quantitatifs exprimés par des lois mathématiques que découvre la science. Alors, n'en déplaise au relativisme médiatique qui sévit de nos jours, les discours vrais ont une validité dans la durée, et ainsi une valeur cognitive et prédictive (ch.11-5). Ex/ L'affirmation d'une loi de la gravitation: la force d'attraction entre deux masses est proportionnelle à ces masses et inversement proportionnelle au carré de leur distance s'interprète avec nos invocations actuelles pour ses mots, force, masse, proportionnel, distance, etc, qu'elle décrive la chute à venir d'une pomme ou le mou­vement d'étoiles à des milliards d'années dans le passé. Ainsi les mots du discours des sciences ont valeur d'images per­ceptives régies par des rap­ports mesurables et répétitifs, et donc prédic­tibles et matières à connais­sance.
16-4. Même sans associer aux mots et autres symboles du discours les quantités mesurables des discours scientifiques, dès qu'on réfère les discours dans la vie quotidienne, ex/ l'affirmation: "Il y a du pain sur la table", on invoque alors pour leurs mots, "pain", ou expressions, "sur la table", tout un ensemble cohérent de propriétés vérifiables qui dépasse nos propres images et idées sur ces symboles, par sa richesse et sa com­plexité. En effet, cette référence à la vie quotidienne lie ces symboles à tout ce qu'on croit la Réalité, par des lois solides qu'on appelle les Lois de la Matière. Nos propres invocations là-dessus ont l'insuffisance de nos images et connaissances (ch.5), mais notre référence à la réalité donne à nos mots les propriétés de son invocation. Alors affirmer la vérité de notre discours demande pour les symboles de son univers les rapports de l'univers réel. Ex/ La puissance descriptive et prédictive du mot "pain", lorsqu'il réfère son sens à l'univers des discours vrais, vient de ce que cette référence lui impose des propri­étés consignées dans une grande diversité de connaissances scientifiques et pratiques: L'invocation de sa forme obéit aux rapports de la géométrie, l'invocation de sa masse et sa dureté mène aux lois de mécanique, celle de sa composition molé­culaire et sa couleur suit des lois de chimie et de biologie, celle de son goût et sa valeur alimentaire le rapporte à des lois de physiologie humaine, celle de sa provenance et son prix réfère aux lois de géogra­phie et d'écono­mie, etc.
Ce rapport des symboles et de leurs combinaisons conceptuelles à tous les discours de connaissance dont ils relèvent engendre la richesse et la complexité du sens d'un concept dans l'univers des discours vrais, car il faut que ce sens obéisse de manière simultanée et coopérative à toutes ces exigences, qui lui imposent des comportements et des évolutions fonction de toutes les circonstances qui l'entou­rent: Ex/ Si "pain" est éclairé, sa couleur et les ombres qu'il porte suivent les lois de la géomé­trie et de la physique; si "pain" est chauffé, il rassit et noircit selon les lois de la chimie; si "pain" est mangé, il se déstructure selon les lois de la physique, la chimie et la biologie; si "pain" est échangé, il passe de main en main selon les lois de l'économie et la psychologie humaine; etc. Alors, la référence du symbole "pain" à l'univers des discours vrais oblige son invocation à suivre les lois de cet univers de manière cohé­rente et parfaitement bien agencée, mais si complexe qu'il faudrait pour les prévoir combiner les connaissances sur le pain d'un géomètre, d'un peintre, d'un physicien, d'un chimiste, d'un médecin, d'un éco­nomiste, sans oublier le boulanger!
Bref, référer les symboles du discours à la réalité oblige leurs invoca­tions à appartenir par tous leurs aspects et à obéir par toutes leurs évo­lutions à des lois qui régissent leur valeur perceptive avec prédictibilité et cohérence. L'univers de ces lois ne fait d'ailleurs pas des symboles qui s'y réfèrent des invocations figées et arbitraires comme des icônes, qui n'in­voqueraient que leur histoire et leur référence biblique. Au con­traire, cette référence porte les concepts au-delà des limites cognitives humai­nes, et même de nos imaginations, par la complexité de ses exigences, en imposant à ces concepts réels un comportement ajusté à toutes circon­stances, en animant les symboles selon des lois indé­pendamment de notre pensée, et forçant le discours vers la réalité vécue elle-même. Et alors le discours devient du Vrai et on peut le constater tel.
16-5. Puisqu'on peut référer les symboles du discours à un système de rapports qui leur donne des valeurs perceptives associées par des lois constantes, comment donc y a-t-il une réalité qui permette ces constata­tions cognitives et valide l'univers de leur discours? C'est une question qui serait trop métaphysique si on s'interro­geait ici sur une Réalité en soi, c.a.d au-delà de la perception et la vérité humaine. Mais nous trai­tons ici du Vrai perceptible, observable, celui des objets sensoriels et des émotions intimes, celui de nos connaissances et nos actions. Dans cette réalité, ce que nous vivons par nos impressions perceptives a été mémo­risé et transformé par notre cerveau en images conscientes, il a abstrait ces élaborations mentales en des concepts (ch.6) associés à des symboles (ch.2), et il les combine (ch.8) en des discours voulus ration­nels (ch.13), qui énoncent les rapports vérifia­bles entre leurs concepts. Dans ces limites cérébrales, on peut se contenter d'une question moins ambi­tieuse: Notre système de concepts suit-il une règle générale permettant que les concepts et leurs rapports aient avec cohérence une valeur invo­catoire prédictible, et donc une utilité cognitive?
Ces exigences de cohérence (toujours le même sens pour le même concept) et de vérité (prédictibilité des valeurs perceptives des concepts et de leurs rapports) peuvent être satisfaites si la réalité perceptive qu'in­voquent les symboles dans l'univers des discours vrais obéit au principe que les mêmes combinaisons perceptives suivent les mêmes combinai­sons perceptives, qu'on exprime plus souvent sous la forme: Les mêmes cau­ses engendrent les mêmes effets, et dont l'application en Physique prend la forme du principe de Galilée - Einstein: Les lois physiques sont les mêmes pour tous les systèmes en translation uniforme.
16-6. Cette loi fondamentale régissant nos concepts invoquant la Réalité observable, qu'on nommera ici "principe de Régularité de la Nature", ou "Régularité naturelle" (regula = loi), est au-delà de l'humanité en ce qu'elle n'est pas en notre pouvoir, nous devons l'accepter et y adapter nos concepts, d'autant que notre propre fonctionnement physique et mental y est soumis comme le reste de la Nature. Mais la rigueur de cette Régularité naturelle a pour compensation qu'il est facile de s'y adapter, car elle permet notre connaissance de son univers. En effet, la Régularité du réel justifie que notre cerveau mémorise les associations perceptives qu'il subit, en fasse des objets ou leurs caractères pour celles qui s'accompagnent constamment, et les lie comme causes et effets pour celles qui se suivent constamment: On a vu dès le ch.1 l'importance de ces associations, qui engendrent entre autres les con­cepts (ch.6). Alors, quand notre cerveau mémorise ses vécus et leurs évolutions et en fait ses associations mentales, il enregistre cette Régula­rité naturelle; et quand il se remémore ces associations, il re-présente et applique cette Régularité naturelle. De plus, quand nous avons associé des symboles aux paquets de perceptions, alors un discours qui associe ces symboles selon les asso­ciations de ces paquets perceptifs invoque par cette association de sym­boles celle des perceptions associées aux symbo­les. Ex/ Pierre a mémori­sé dans les circonstances de son édu­cation fran­çaise l'association du sym­bole "pain" aux perceptions de ce vécu qui est sur la table. Alors il énonce à l'attention de Paul ces sym­boles: "Le pain est sur la table". Paul, qui a reçu une éducation similaire, associe alors à ces symboles les circonstances qui correspondent pour lui à cette combi­naison de symbo­les. Et comme l'univers auquel Pierre et Paul réfèrent leurs symboles obéit au principe de Régularité, alors le pain sur la table que voit Pierre est perçu de même par Paul. Et Paul perçoit aussi que ce pain invoqué en lui par le discours de Pierre peut être pris et mangé maintenant, en conformité avec ce que "pain" invo­que pour lui, comme pour Pierre. Et ainsi la subjectivité de nos vécus individuels devient l'objectivité des con­cepts humains (ch.6) et de leurs rapports.
Cette objectivité permise par la Régularité naturelle et sa domination sur notre propre fonctionnement mental ne doit pas nous faire oublier que les opérations cognitives d'association et d'invocation se font par notre conscience mentale de perceptions et de rapports eux-mêmes mentaux entre perceptions. Alors le sens invoqué par nos concepts discursifs est une référence à un univers mental, cette référence n'est pas une espèce d'absolu auquel se rapporteraient nos invo­cations, comme semblent le croire certains linguistes, ressuscitant ainsi la matière des marxistes. Nous croyons plutôt ici, à la suite des belles démonstra­tions de Berkeley, qu'il n'y a jamais pour l'homme que de la pensée et de la per­ception, et le seul moyen dont nous disposons d'échapper à notre propre fonc­tionnement cérébral est d'y voir la loi de tous les humains, d'ailleurs eux-mêmes conçus par notre fonctionnement cérébral!
16-7. Donc, au-delà de l'individu, une Régularité naturelle impose à tous de concevoir pour Vrai un univers des discours qui soit régulier, c.a.d que ses rapports sont fixés par des lois. Si nous nous y soumettons, lors­que nous référons dans cet univers nos symboles et leurs rapports, nous sommes bien fondés à voir dans nos discours un morceau de Véri­té, une représentation symbolique de lois de la réalité perceptible. Cette capaci­té des discours à signifier de la vérité est cependant limitée: 1) Les représentations que notre cerveau peut associer à nos discours ne sont qu'une élaboration cérébrale de ce que nous percevons, sans pouvoir prétendre à un au-delà des consciences et des images perceptives. Il est d'ailleurs nécessaire qu'il en soit ainsi, car nous n'aurions pas l'usage de discours sans valeur perceptive, donc invérifiables. 2) Une fois admis que notre discours se limitera à l'univers perceptible, sa validité est encore restreinte par des difficultés pratiques: Chacun de nos vécus perceptifs est un tout multiple, associant une grande diversité d'éléments perceptifs externes et intimes (ch.6), alors comment isoler des objets et leur com­portement, des circonstances suivies de leurs effets, et leur associer des mots et concepts liés conformément aux lois de cet univers des discours vrais?
La réponse est donnée par le mécanisme proposé ch.6-6, où on admet que les objets et les concepts se forment dans notre cerveau par renfor­cement des asso­ciations fréquentes. En effet ce mécanisme mental est une manière efficace de nous former à la Régularité naturelle, puisque le renforcement enregistre la répé­tition des régularités et élimine les diffé­rences non régulières. L'homme peut alors atteindre les concepts de son univers aux perceptions enchevêtrées: Aux mots s'atta­chent les inten­sions et extensions (ch.3) que nos vécus nous apprennent à y associer, de sorte que le discours peut exprimer par ses symboles et leurs rapports les régularités découvertes par l'humanité. Ainsi la Régularité naturelle per­met la formation mentale de l'univers des discours vrais.
16-8. Ayant donc admis la régularité de l'univers perceptible, si notre pensée isole correctement des combinaisons perceptives régulières, et si les symboles de notre discours expriment correctement leurs rap­ports, alors le discours d'une part et le principe de Régularité perceptive d'au­tre part produisent leurs effets: Le discours fait invoquer les images per­ceptives que lui associe sa référence à cet univers des discours vrais, et la Régularité (ou Réalité) perceptive engendre les effets associés aux aspects perceptifs de ces images: Il y a accord des invocations et des per­cep­tions, le discours est du Vrai.
Cependant l'expérience montre qu'un discours peut n'être pas vrai, ou ne pas prétendre être vérifiable. Comment est-ce possible? D'abord, ce serait trop destructeur d'en accuser le principe de Régula­rité, sans lequel aucune connaissance n'est possible: Il vaut mieux admet­tre que le dis­cours peut être erroné, ou avec d'autres fins que le vrai. S'il est erro­né, ce peut être par erreur de dénomination des circonstances percepti­ves, ou par erreur de mise en rapport des concepts du discours. Ces erreurs ont été en partie examinées ch.4-5, ch.5-6, ch.11-6, ch.11-7 et ch.13-4. Une autre cause d'écart des discours au Vrai est le mensonge avec ses diverses motivations, rationnelles (ch.13-3) ou non. De plus, le discours peut s'écarter du vrai parce qu'on l'a mal interprété (ch.14). D'autre part, si le discours prétend à autre chose que le vrai, c'est tout à fait acceptable qu'il soit non-vrai, ex/ s'il a pour fin de distraire (ch.12-6). Or ces fins du discours ou de ses inter­prétations lui permet­tent de s'écarter d'une référence à un univers perceptif. En effet, l'indi­vidu ne s'intéresse pas qu'aux percep­tions externes par lesquelles il cons­tate la vérité des discours, il estime aussi importantes ses perceptions intimes, ses émotions, ses passions (ch.13-1), sa cohérence, et alors il discoure et interprète pas seulement d'après le Vrai d'un système des perceptions externes, mais aussi d'après son Bien et des rapports de con­cepts à ce qui lui importe. Alors un discours peut se référer à un sys­tème de con­cepts différent de l'univers des discours vrais, comme nous allons voir au chapitre suivant.
Discussions:
1/ De quelle Réalité parle le discours? (1)
Même quand l'objet d'un discours est inaccessible, son interprète croit que il y a cet objet, comme réalité. Cette croyance peut être en une Réalité objective, la même pour l'auteur du discours et tout inter­prète. Mais la croyance en la vérité du discours peut se limiter à ce que l'inter­prète croit pouvoir se mettre à la place de l'auteur et vivre comme lui les invocations de son discours. Comprise ainsi, la croyance au réel se réduit à croire au vrai pour ceux qui peuvent le vérifier, c.a.d à la pos­sibilité de prédire, percevoir et vivre des représentations d'objets et de leurs comportements, c'est une sub­jectivité partagée.
2/ A quoi bon invoquer la réalité? (1)
Si un discours invoque "la" réalité plutôt que seulement des images, il prend un sens très riche, qui inclut tous les aspects possibles de l'expé­rience. La réalité exige un faisceau cohérent de perceptions très diverses, et aussi leurs évolutions et effets prédictibles. C'est pourquoi les policiers s'intéressent aux détails des histoires que leur racontent les suspects et les témoins, car c'est là que s'attachent tous les aspects du réel qu'ils invo­quent. Alors, invoquer la réalité sollicite plus que toute l'éten­due des connaissances et expériences de chacun.
3/ L'objet dont on parle est-il indépendant de la conscience? (1)
Ce dont on parle en invoquant l'objet est du vécu: Je perçois A, où A est l'aspect objet de ce vécu. Comme le "je perçois" est inévitable, alors on l'omet comme implicite, puis on l'oublie. Mais Berkeley a bien mon­tré la nécessité de garder ce "je perçois" dans l'objet perceptif, et d'ad­mettre que cet objet dont on parle est l'effet conscient d'une exci­tation sensorielle, dont les sources sont inaccessibles à toute conscience humaine. Alors le A perçu, connu, et nommé, diffère radicalement de ces sources qu'il veut invoquer, la chose en soi de Kant, la substance de Aristote.
4/ Peut-on tout préciser de l'univers auquel le discours se réfère? (2)
Si les mots du discours se réfèrent à un système d'invocations appelé univers du discours, il faut préciser ces invocations. On invoque alors le vécu de ces invocations, leur contenu perceptif. Mais là encore, il faut préciser ce contenu avec des mots, et ces mots avec un contenu, car beaucoup de concepts sont très ambigus. Or, comme disait Pascal, on ne peut tout définir, et on reste alors sur une difficulté, qui a été prou­vée insurmontable en logique mathématique par Gödel.
5/ Le discours précise-t-il à quel univers il se réfère? (2)
On interprète les discours sans penser qu'ils ont un univers de réfé­rence. Mais on se repère inconsciemment: Si le discours traite de faits manifestement vérifiables, alors on le réfère à l'univers réel, quoi qu'il soit. Si le discours est un roman, on y imagine les aspects non précisés des personnages et de leur milieu, et on assemble ainsi un petit univers plus ou moins cohérent. Si le discours est des mathématiques, on y trouve des définitions et des axiomes définissant en partie son univers. Bref, l'interprète utilise diverses indications du texte et du contexte pour situer le discours.
6/ Peut-on comprendre un discours sans connaître son univers de réfé­rence? (3)
Les discours quotidiens semblent ne pas poser de difficultés d'interpré­tation, ni poser la question d'un univers de référence. Mais on les réfère implici­tement à la réalité. D'autres discours, ex/ les contes de fées, ne se réfèrent pas au réel, et pourtant là encore, on les interprète sans peine. Mais on se limite alors à rêver aux images de ces discours, sans en exiger de cohérence. L'importance de l'univers du discours apparaît mieux en mathématiques, car le discours y devient incompré­hensible dès qu'on perd de vue les sens définis pour les symboles, et les rela­tions admises ou démontrées entre eux.
7/ Un discours vrai peut-il être non prédictif? (3)
Si "vrai" signifie ce dont l'invocation est perceptible, alors un dis­cours vrai prédit au moins qu'on peut percevoir des traces ou des effets de ce qu'il invoque. Mais l'affirmation "C'est vrai!" ne signifie pas tou­jours Vous pouvez vérifier mon dis­cours, elle se limite souvent à Mon discours est sincère! C'est le cas lorsqu'on affirme avoir vécu ce qu'on dit, alors qu'il n'y a pas d'effets ou de traces hors de notre mémoire, ex/ les récits d'émotions, ou les alibis invérifiables du genre j'ai passé la soirée à lire, etc. Alors tant qu'on ne saura pas lire dans les cerveaux, le vrai ne sera pas tou­jours vérifiable ni prédictif.
8/ N'est-ce pas tromper l'interlocuteur que d'invoquer pour nos mots plus que nous en savons? (4)
Lorsque nous invoquons la réalité pour référence de notre discours, et même tenu compte que notre savoir dépasse beaucoup la con­science que nous en avons, ce discours passe les limites de notre savoir. Or ce dépasse­ment est inévitable, car le discours utilise les concepts de l'hu­manité, invoque chez l'interlocuteur ses propres con­naissances pour qu'il en fasse du sens, et dépend de la Nature pour qu'elle en fasse du Vrai. Alors les évocations du discours sont aussi des invocations. Il n'y a tromperie par ces invocations que si nous ne croyons pas à la vérité de notre discours, et l'énonçons pour d'autres fins.
9/ Puisque les individus diffèrent par leurs connaissances, réfèrent-ils leurs discours vrais au même univers? (4)
Les individus assemblent l'univers qu'ils croient vrai avec des expérien­ces et des connaissances différentes, de sorte que leurs univers de réfé­rence à la réalité sont différents. Mais lorsqu'ils croient vrais leurs discours, ils acceptent qu'on les vérifie, et réfèrent alors implicitement leurs propres invocations à un au-delà commun, puisqu'ils attendent une coopération à leur discours de la Nature percep­tible, constatable, régu­lière.
10/ Faut-il une réalité au-delà de la perception et la connaissance? (5)
Peut-être y a-t-il une Réalité absolue par rapport à quoi nos perceptions et connais­sances ne sont que le relatif du point de vue humain. Mais on peut atténuer les vaines aspirations à cet au-delà de l'humain en obser­vant que toute affirmation vraie va déjà au-delà du Moi, par sa vérifia­bilité perceptive pour les autres, qui donne aux objets de notre connais­sance une existence par sa durabilité et son indépendance de nous-mêmes. Et si on ne se contente pas ainsi et veut parler de l'au-delà de la perception, alors comment vérifier les discours là-dessus? C'est l'objec­tion à toute métaphysique (méta = au-delà), faite par Hume, puis Kant, puis les pragmatistes et nous-mêmes.
11/ Le principe de Régularité régit-il une Réalité au-delà de la con­science? (6)
En obéissant au principe de Régularité, l'univers des discours vrais manifeste ce qui peut être une cohérence naturelle des choses, régis­sant la Nature percep­tible et notre fonctionnement mental. Mais c'est vain d'en discuter parce que les seuls objets sur lesquels nous pouvons parler vrai et avoir des connaissances sont des objets perceptifs, munis de rap­ports perceptifs, et non pas ces choses en soi au-delà de notre capaci­té à les connaître.
12/ Le principe de Régularité est-il imposé ou choisi? (6)
Par "principe", il faut entendre une règle que l'entendement s'impose de suivre, pour structurer l'univers de sa connaissance. Mais nos connais­sances se vérifient par nos perceptions, qui ne dépendent pas que du Moi, et alors cela ne dépend pas de nous que ce principe engendre une connaissance vraie. En l'adoptant, nous nous soumettons aux règles d'une Nature qui nous dépasse: Comme disait F.Bacon, on ne peut commander à la Nature qu'en lui obéissant.
13/ Les vécus perceptifs se succèdent-ils toujours de même manière? (6)
Le principe de Régularité semble contredit par l'expérience ordinaire, qui semble montrer les mêmes perceptions souvent suivies de percep­tions différentes. Ex/ On sonne à la porte, j'ouvre, une fois c'est Jean, une autre fois c'est le facteur! Accepter le Principe oblige à répondre que ces perceptions n'étaient pas les mêmes, et que celles qui les suivaient n'étaient donc pas soumises à se répéter, mais il reste à expli­quer quand donc les perceptions sont les "mêmes"? L'approche scienti­fique montre 2 voies pour cela: Ou bien, comme le suppose Laplace, on connaît tout du système perçu, et le principe nous dit qu'il n'a qu'une évolution possible, qui est alors l'effet de cette cause; ou bien on peut isoler ce qui semble les caractères efficaces, et ces causes ainsi bien préci­sées n'ont de nouveau qu'un effet possible, c'est ce que font les lois scientifiques et leurs vérifications. Ex/ Quand j'ouvre la porte, elle tourne toujours sur ses gonds.
14/ Quand je montre du pain à mon interlocuteur, dois-je attendre qu'il le perçoive comme moi? (6)
On croit d'ordinaire que les perceptions des individus diffèrent et que le "pain" sur lequel nous nous accordons n'est pas perceptif, mais maté­riel. Or les perceptions diffèrent, mais de manière concordante. Ainsi, le pain à ma droite sera à gau­che d'un interlocuteur plus à droite. Et si lui et moi prenons un repérage adéquat (décentré, dirait Piaget), nous per­cevons de même par rapport à ce repère. Ex/ Si je dis: Le pain est au milieu de la table, c'est perçu de même par l'inter­lo­cuteur. Plus généra­lement, l'accord qu'on dit observer sur la matière et sa description scientifique vient de ces approches perceptives accordées entre observa­teurs, qui utilisent des repères et mesures adé­quats.
15/ Tout ce qui est perceptible est-il soumis à la Régularité naturelle? (7)
L'application du principe de Régularité exige qu'on puisse percevoir tous les aspects efficaces d'une situation. Or, dans le cas des êtres vivants supérieurs, surtout les êtres humains, leur comportement dépend de leur état cérébral. Mais nous sommes incapables d'observer et décrire cet état, vu son immense complexité et notre ignorance de ses aspects signi­ficatifs, alors nous ne pouvons pas décrire l'état d'un être humain, ni donc prédire son évolution.
16/ L'efficacité prédictive des discours suffit-elle à leur vérité? (7)
Il semble évident que ce qu'on peut vérifier est vrai. Mais on ne con­state que des extensions d'invocations conceptuelles, alors il faut prendre garde à ce qu'elles résultent bien de l'intension affirmée vraie. Ex/ Un faux diagnostic médical peut avoir pour effet la guérison, s'il est accom­pagné d'une erreur heureuse de prescrip­tion, par compensation d'er­reurs. Bref, la vérifiabilité est nécessaire, mais pas suffisante à prouver la vérité, il faut de plus que les rapports conceptuels de l'énoncé dit vrai s'insèrent avec cohérence dans l'univers des discours vrais.
17/ Comment la mémorisation des semblables et l'oubli des différences mènent-ils aux associations causales? (7)
Si A est suivi de l'effet B, alors chaque fois que A accompagné de divers X est suivi de B accompagné de divers Y, les divers X et Y s'effa­cent de la mémoire par les contradictions de leurs différences lors des vécus (A+X) suivis de (B+Y), tandis qu'est renforcée par répétition de ses similitudes la suite des A B. Ex/ A = manger quand on a faim, X = un aliment quelconque, B = trouver cela bon, et Y = divers effets d'in­gestion de X, d'où résulte l'affirmation causale: "Manger quand on a faim, c'est bon".
18/ Pourquoi ne pas appeler la Régularité naturelle une Réalité? (8)
"Régularité" vient de regula = règle, loi, et invoque bien ce qui nous semble l'essentiel de l'univers des discours vrais, à savoir qu'il permet de dire du vrai! En effet le vrai doit pré-dire, c.a.d dire avant sa vérification, ce qui exige qu'il invoque ce qui obéit à des Lois permanentes. D'autre part, "Réalité" vient de res = chose, cause, et invoque plutôt ce à quoi nous attribuons le vrai dont nous parlons. Or nous ignorons ce qui nous dépasse, et nous ne faisons que prétendre en parler en l'appelant la Réa­lité, tandis que nous en connaissons du Vrai, c.a.d la Régularité.
19/ Faut-il référer les discours non vrais à des univers spéciaux, alors qu'on peut simplement les dire faux ou imaginaires? (8)
En pratique, on qualifie les discours de vrais, faux, ou imaginaires, sans s'embar­rasser de considérations sur un univers de référence. Mais ces qualifications jugent les invocations successives du discours, alors que le tout du discours peut vouloir exprimer un univers propre, plutôt que faire des effets morcelés. De plus, si l'uni­vers implicite du discours est bien cohérent, il met entre les éléments du discours des liens indirects, qui n'apparaissent donc qu'à une compréhension globale, mais enrichis­sent beaucoup son sens: Ex/ Les oeuvres des grands romanciers (Flaubert, Dostoïevski, etc). Admettre qu'il y a un univers du discours rend sensible à ces liens cachés.

17. Les univers de discours bien

17-1. On a vu ch. précédent que, lorsque le discours prétend dire du Vrai, les lois de la nature obli­gent à en référer les concepts et leurs rap­ports au système perceptif de l'univers des discours vrais. Il peut sembler que si le discours vise du Bien et non plus du Vrai, nous sommes libres de penser ses con­cepts, puisque c'est notre Bien. Mais c'est oublier les contraintes de la rationalité, qui imposent de choisir nos fins en accord avec ce Bien (ch.13-2), et aussi des moyens qui y mènent par les lois de la nature (ch.13-3). Le service du Bien permet la diversité des fins crues bien et des moyens adéquats, mais cette liberté est limitée: Comme pour servir le Vrai, le Bien est servi par une soumission des discours à plus que des contraintes linguistiques, il faut là aussi référer leurs symboles à un univers du discours adéquat à ses fins. Nous voulons montrer que:
Les exigences des fins du discours délimitent l'univers de ses invo­ca­tions.
17-2. Cette proposition invoque des exigences des fins envers les invo­ca­tions du discours, c.a.d que ces fins limitent ces invocations à ce qui s'y rapporte par un lien de cohérence ou de causalité. On a déjà vu que pour satisfaire des conditions (ch.11-5), pour être cohérent avec elles, il faut, comme dans le principe Les amis de mes ennemis sont mes enne­mis, plus que ne pas aller contre: Ici il s'agit de satis­faire un effet que l'énonciateur ou l'interprète du discours en attend, et alors il attribue aux symboles du discours des invocations qui, cha­cune par son contenu et toutes par leurs rapports dans le discours, servent cette attente en engendrant des représentations satisfaisant au mieux ces fins. Ce "au mieux" peut d'ailleurs être très peu satisfaisant si le discours considéré ne convient pas aux fins qu'on lui assigne. Or c'est tout à fait possible puis­que les fins dont il s'agit ici peuvent être celles de l'auteur ou d'un inter­prète, que l'auteur et l'interprète peuvent s'opposer sur le même discours, et lui assigner des fins différentes. Mais néanmoins nous verrons que ces fins suffisent à exiger des mots du discours certains sens, combi­nés selon certains rapports, bref elles délimitent pour ses symboles un univers du discours qui leur est adéquat.
Il peut sembler surprenant, même illégitime ou impossible, que l'esprit humain ajuste à ses fins les univers conceptuels des discours. Cela semble illégitime car on ne devrait pas interpréter un discours selon des fins arbi­traires. En fait on verra qu'il faut des fins non pas arbitraires, mais adé­quates aux réalités, pour qu'elles utilisent bien le discours par des univers convenables. Et c'est impossible de concevoir impromptu des univers interprétatifs pour chaque discours, mais on verra qu'ils ne sont pas con­çus ainsi, car on se construit à l'avance des domaines dans l'univers du réel, appropriés à nos diverses fins habituelles. Cette souplesse de nos capacités conceptuelles à adapter les contenus et les rapports des mots a déjà été observée à l'occasion des combinaisons discursives, où ils s'adap­tent à leur contexte (ch.8 et 9). En effet, l'être humain entretient divers possibles sous ses symboles, par les rapports de sa connaissance intensive (ch.5 et 6) de leurs concepts, et par la diversité extensive (ch.3 et 5) de ses vécus sous ces abstrac­tions. Alors il peut y choisir pour ses fins. Ex/ Soit un discours concernant "du pain sur la table". Ces symboles peu­vent servir une invocation de repas pris en famille. Mais ils peuvent aussi appartenir à des contes comme Le petit Chaperon rouge, à des romans socialisants comme Les Misérables, à un exemple grammatical de l'em­ploi des prépositions, etc. Chacun de ces contextes fait partie de l'ex­tension des symboles, il force l'attention sur cet aspect des concepts, l'amène à la conscience avec ses propres associations, et lui fait servir ses fins. Ainsi dans le contexte distractif du conte de fées, le pain sur la table peut être une miche ronde et croustillante, mais n'a rien à faire du glu­ten et de l'amidon du pain biologi­que, car ce pain du conte dispa­raît au coup de baguette magique de la sorcière, et n'a qu'assez de réalité pour que sa disparition cause l'effroi de la vieille grand-mère, etc. Ou encore, dans le contexte scolaire d'un livre d'économie, "pain sur la table" n'est pas davantage physico-chimique, il apporte son aspect consommation domestique, afin que "pain" soit alors l'objet d'un calcul de profit par la différence entre le prix de vente suscité par cette consommation et son prix de revient calculé d'une manière adé­quate, etc.
17-3. Ceci dit, si chacun invoque des possibilités des symboles selon ses propres fins, ce n'est pas assuré qu'il le fasse au mieux des fins visées, ni qu'il tire le meilleur parti du discours: D'une part, l'auteur du discours peut mal concevoir ses fins ou choisir ses mots, et d'autre part un inter­prète peut mal ajuster ses fins à celles permises par le discours, ou mal interpréter ses symboles. Ex/ Soit un discours vrai, mais l'énonciateur fait mauvaise impression, ou l'interprète le croit menteur ou idiot; alors l'énonciateur a beau mettre dans les symboles du discours toute la richesse de son vécu, l'interprète n'y voit que des effets d'annonce ou des erreurs d'appréciation, il donne aux mots et à leurs rapports une interprétation adéquate à ce parti pris, et il manque les vérités affirmées dans le discours. Plus généralement, si l'énonciateur et ses interprètes ont des fins incompatibles, un unique discours et ses univers possibles ne peuvent toutes les servir.
Inversement, la possibilité la plus évidente que le discours serve bien auteur et interprètes est qu'ils visent des fins compatibles avec ce que permettent les symboles du discours, parce que ces utilisateurs se réfè­rent à un même domaine permis par ce discours. La difficulté est de préciser ce domaine: Dans les discours voulus vrais, ce qu'il faut invo­quer procède de nos capacités perceptives et nos connaissances soumi­ses aux lois naturelles, de sorte que l'univers des symboles nous est impo­sé, avec ce qu'ils adviennent là où le discours n'en dit rien; mais quand le discours naît de l'imagination ou d'autres exigences que le vrai, com­ment y choisir des sens et extrapoler leurs conséquences? Ex/ Dans le conte de fées, "le pain qui disparaît" doit-il effrayer la vieille grand-mère parce qu'elle a faim (Les grand-mères des contes ont-elles faim?) ou parce qu'elle s'aperçoit que la sorcière est méchante (Les grand-mères des contes s'aperçoivent-elles de quelque chose? Une sorcière méchante fait-elle du mal? Faut-il même invoquer des "parce que"?). Plus radica­lement, quand le discours semble invoquer ce qui n'est pas réel, qui n'a pas de lois obligées, appuie-t-on encore ses symboles sur les dictionnai­res, qui se réfèrent toujours plus ou moins au réel? Et si on atteint l'anarchie linguistique, les moyens linguistiques du discours ont-ils encore une efficacité?
17-4. Eh bien, la situation serait désespérée si on assignait aux discours des fins arbitraires. Mais comme les fins servent les passions, qui elles-mêmes manifestent nos exigences physiologiques, alors vient à notre secours le même mécanisme cérébral qui sert la fin de vérité exprimant notre besoin de connaissance (ch.11-5), et qui peut servir aussi d'autres fins de l'individu dans la diversité des circonstances: C'est l'enregistre­ment par le cerveau en association avec ses autres perceptions des bon­heurs et malheurs qui les accompagnent, liant ainsi notre vécu polysen­soriel (ch.6-4 et 6-5) aux passions dans leurs aspects intimes, plaisir, douleur et autres émotions. Alors, si nos passions se manifestent dans certaines activités, ex/ une profession, faire de la musique, vivre en famille, etc, nous mémorisons un rapport de ces passions à tout un domaine du vécu, particulier et limité, mais obéissant encore à des lois du réel puisqu'il lui appartient: L'individu se forme ainsi des domaines d'intérêt, qui peuvent être distincts parce qu'attachés à des passions différentes ou concernant des moments séparés de la vie. Ex/ Aimer la paix chez soi et l'aventure à son travail, des passions différentes associées à des sous-univers distincts. Alors nous sommes préparés aux discours convenant à l'un de ces domaines d'intérêt, car nous disposons d'un sys­tème d'invocations pour les symboles discursifs suivant les lois de ce domaine.
Ces sous-systèmes du réel sont très divers, car ils dépendent à la fois des circonstances individuelles et des passions qui s'y excitent. Mais on peut dégager quelques contraintes s'exerçant sur tous ces univers con­ceptuels: D'abord, puisque ces sous-systèmes sont des domaines d'inté­rêt, ils doivent se rapporter à ce qui nous intéresse. Ensuite, observons qu'un discours est sans intérêt s'il n'apprend rien, ni n'a d'utilité prati­que ni ne distrait, et qu'alors il n'excite ni passion ni univers interpréta­tif. On peut donc assez bien classer tout domaine d'in­térêt comme répondant à l'une ou l'autre de ces fins: La connaissance, l'utilité dite "pratique", ou la distraction. Quels sont alors les univers du discours adéquats?
17-5. D'abord les discours de connaissance: Pour que le discours apporte des connaissances, il doit être vrai pour tous ceux qui l'interprè­tent, et donc indé­pendamment du temps, du lieu et de l'individu. On a vu ch.16-6 que c'est permis par la Régularité naturelle, mais encore faut-il se soumettre à ses conditions, c.a.d que malgré les différences d'indi­vi­dus, le discours devra invoquer pour tous les mêmes circonstan­ces per­ceptives. Comment y parvenir? La science a un moyen radical: Donner aux symboles de ses discours une valeur si délimitée qu'elle exclue toute intrusion de cause cachée pouvant troubler la validité de leurs relations. Dans les sciences expérimentales, cette délimitation de l'univers du discours se fait de manière souvent implicite mais efficace, en posant dès le début des définitions, des commentaires, et surtout des dispositifs expérimentaux, dont tout le reste s'ensuit. En mathématiques, la délimi­tation des symboles est encore plus évidente: Ainsi, l'arithméti­cien traite d'un univers restreint où l'unité est étiquetable, insécable, et juxtaposa­ble sans fusion à d'autres par l'opération "+", ce qui permet d'y affir­mer que "1+1=2", etc.
On arrive ainsi à un léger paradoxe, qui est que le discours scientifique n'est vrai universellement qu'à condition de donner à ses symboles un sens très étroit. En effet, il faut épurer ses concepts de facteurs capables de troubler les rapports affirmés. Cette épuration des concepts scientifi­ques ressemble à l'abstraction des concepts ordinaires du divers de leur extension (ch.5), mais sa fin d'universalité et de vérifiabilité expérimen­tale rend ici le procédé encore plus exigeant: Alors que le concept ordi­naire rassemble la diversité d'une extension autour d'une intension plu­tôt intimiste (ch.3-3), le concept scientifique resserre son extension autour d'une intension plutôt perceptive, en vue d'exclure tout élément du réel pouvant troubler l'exactitude de ses rapports. Alors le mathé­ma­ticien constate avec réprobation que dans la vie quotidienne, si on rap­proche 1 de 1, cela fait souvent 2, mais parfois aussi 1 (1 goutte d'eau plus 1 goutte d'eau) ou 3 et plus (un couple de souris dans une cage). Et même des lois de physique aussi sûres que celles de la chute des corps perdent de leur valeur dans la vie pratique: Une plume tombe plus len­tement que prévu, car la loi ne tient pas compte de la résistance de l'air.
17-6. Bref, l'universalité et l'objectivité des discours de science se paient un prix élevé, leur inadaptation au vécu quotidien, trop multiple et peuplé de causes cachées pour être universel, et trop imbriqué de pas­sions pour qu'on s'y préoccupe d'objectivité. Or on veut des discours utiles en pratique, et par cette exigence pratique on vise des fins plus complexes que la connaissance, qui ne vise qu'à être vraie: Certes un discours utile a lui aussi quelque chose de vrai, mais comme l'ont observé les philosophes pragmatistes, l'utile n'est pas principalement ce qui est vrai, c'est ce qui marche. Et ce qui marche n'est évidemment pas faux, mais ce n'est pas principalement une vérité, c'est plus subti­lement une adaptation aux exigences du problème à résoudre, qui ne sont pas que des circonstances externes mais aussi des fins intimes (ch.13-7), donc du Vrai combiné de Bien. Cette dépen­dance étroite des discours pratiques de circonstances intimes et externes com­plexes les empêche d'être toujours vrais. Ex/ Le boulanger, dans sa pratique, ne s'intéresse pas au taux de gluten qui rend sa farine panifiable, il ignore d'ailleurs ce qu'est "gluten", mais il a besoin d'utiliser des farines pani­fiables, et il le fait en n'achetant que certains types de farines à certains grossistes; or ce rapport fournisseur - qualité panifiable ne marche que tant que le four­nisseur est honnête, et qu'il n'y a pas d'erreur à la livrai­son. La connais­sance du boulanger est donc vraie dans le petit univers engendrant ces rapports, elle est fausse en dehors de ces conditions et exigences implici­tes. Et plus généralement, face à tel effet pratique, il est difficile de savoir quelles en sont les causes efficaces: Ainsi, beaucoup des techni­ques décrites vers 1750 dans l'Encyclopédie de Diderot sont sans appli­cation de nos jours, car ce qu'elles produisent est inutile, les outils y ser­vent par des gestes oubliés, les sources des matériaux sont épuisées, alors ça ne marche plus, et on s'en fiche.
Malgré cette fragilité du discours pratique, on vend beaucoup d'ouvra­ges utili­taires donnant satisfaction à leurs usagers. Ainsi tel livre de cuisine nous dit justement que, pour réussir les "oeufs pochés", il faut casser les oeufs un à un dans une tasse et les glisser un par un dans l'eau frémissante. Pourquoi "une tasse"? Parce que sa forme permet de ne pas lâcher l'oeuf au-dessus de l'eau de cuisson, mais le déposer en glissant la tasse dans l'eau. Et pourquoi de l'eau "frémissante"? Parce que il ne faut pas que l'eau bouille, mais seulement frémisse. En effet, l'agitation d'une eau en ébullition séparerait le blanc du jaune de l'oeuf, et il ne pourrait se coaguler en une poche moelleuse autour du jaune. Bref nous avons ici des concepts, "oeuf", "tasse", "eau frémissante", bien raccordés dans leur contexte culinaire, et y donnant satisfaction avec toute la régularité souhaitée. Plus généralement, le discours pratique réussit comme le discours scientifique à tirer parti de la Régularité naturelle, mais avec un moyen opposé pour des fins différentes: Au lieu d'atteindre vérité et objectivité en épurant les concepts de tout ce qui pourrait être une cause cachée, le discours pratique atteint efficacité et utilité en incluant dans les concepts tout élément de cause servant les effets visés, et obtient lui aussi les effets constants des causes constantes mises en oeuvre dans ces concepts. Ex/ A l'opposé du discours de chimie qui porte sur des corps purs et des expériences de laboratoire en vue d'une vérifiabilité par tous les chimistes, le discours du cuisinier s'occupe d'ingré­dients alimen­taires et utilise des tours de main, en vue d'effets culinaires appréciés des gourmets, c.a.d des concepts pratiques qui seraient très complexes à décrire par l'approche scientifique.
17-7. Comme les concepts scientifique, ceux du discours pratique ser­vent leurs fins par la capacité de nos connaissances sur eux à prédire les effets perceptibles des causes naturelles qu'ils englobent: Ces concepts ont la puissance de ces causes, ils sont des petits dieux qui échappent à la volonté humaine, elle doit leur obéir en apprenant leurs marques et leur puissance, mais ils sont limités à leur petit royaume. Alors si nous sor­tons de ce domaine et voulons les utiliser dans un autre univers et pour d'autres fins qui nous intéressent, ce nouveau contexte peut avoir des effets inattendus, qui limitent de manière imprévisible la validité des discours scientifiques ou pratiques. Ex/ L'oeuf du discours culinaire doit être un oeuf de poule frais, et si nous sortons de ces conditions pour récupérer un oeuf trop vieux ou d'autre espèce, la recette peut ne plus marcher et même devenir dangereuse.
Alors que ce soit par trop de restrictions ou par trop d'intrications, les concepts des discours cognitifs ou pratiques appartiennent à des univers du discours limités. Néanmoins, ces univers du discours s'appuient sur la Régularité naturelle, ce sont des sous-domaines de l'univers des discours vrais et c'est bien commode et rassurant de les engendrer ainsi: C'est commode parce que cela s'accorde à la capacité humaine d'invoquer dans chaque contexte ce qui s'associe à ce contexte; c'est rassurant car s'il fallait bâtir un système de rapports des symboles à des significations autre que celui acquis depuis l'enfance, alors nous ne saurions comment penser avec nos symboles. C'est ce qui arrive aux logiciens, ex/ Witt­genstein et son Tractatus logico-philosophicus, quand ils essayent de poser leurs propres concepts et syntaxe: Leurs systèmes sont terrible­ment difficiles à utiliser, leurs capacités expressives sont très réduites, et enfin, ils doivent trouver du sens dans des explications en langage ordi­naire!
17-8. Bref nous devons rester dans le langage ordinaire, mais adapter son univers interprétatif à ses fins. Ces conclusions raisonnables valent-elles aussi pour les discours dont la fin n'est ni cognitive ni pratique mais distractive? Observons d'abord que "distraire" est une fin encore plus intimiste que les diverses fins pratiques, qui elles-mêmes le sont plus que les fins cognitives: Il ne s'agit même plus d'obtenir des résultats, il faut plaire, comme disait Molière. Or, puisque les fins pratiques exigent des concepts plus adaptés à leur utilisateur que la fin de connaissance, ne faut-il pas des concepts encore plus particularisés pour satisfaire une fin encore plus subjective? Il semble que oui, car les discours distrayants n'utilisent pas de concepts généraux, mais au contraire mettent en scène des types originaux, ex/ Alceste, Mme Bovary, Joseph K..., et les font évoluer dans un monde provoquant cette originalité. Mais alors, si le personnage est original, en quoi nous concerne-t-il, et s'il évolue dans un monde fait pour l'éprouver, pouvons-nous nous y intéresser? Bref, comment ces discours atteignent-ils leur fin distractive? Eh bien, ils n'y réussissent pas, ... sauf pour les individus se sentant des ressemblances au personnage, et des affinités face à son monde! Mais cette individuation des univers de discours distrayants ne restreint pas leur public, car beau­coup d'individus espèrent, aiment, rient, pleurent, sont révoltés ou effrayés par les mêmes causes. En effet, la diversité des individus est moins dans les causes de leurs passions que dans les conséquences qu'ils en tirent.
On constate alors des genres littéraires adéquats à amener les univers de ces passions: Le conte de fée permet le merveilleux des rêves irréali­sables, le roman amène les faits des passions possibles, la comédie per­met les accidents qui font rire, le drame pose les malheurs qui attristent sans risques, le fantastique combine les surprises sinistres qui terrifient dans un fauteuil, bref à chacun sa distraction. Ici, on n'est plus dans le Vrai ni le Bien mais dans divers univers hypothétiques, et pourtant ces univers ne sont pas arbitraires: Leurs personnages, les circon­stances ou leurs interactions doivent satisfaire les exigences du lecteur, retenir son attention par un rapport à la réalité de ses passions.
Ces discours doivent aussi éviter la morne répétition de l'ennui ou des ennuis de notre univers quotidien, sinon ils seraient peut-être utiles, mais pas distrayants. Alors, la marge est ici étroite entre un irréalisme sans intérêt et un réalisme trop banal. C'est pourquoi, à défaut des créations de grands écrivains, on cherche aussi à distraire le public par des discours plus aisés à imaginer, mais plus coûteux à réaliser: Le cinéma, la télévi­sion, les jeux vidéo, ou maintenant les jeux à réalité virtuelle et autres vécus synthétiques, qui agitent l'esprit par les demi-épreu­ves de leurs stimulations polysensorielles. Ces univers de sons, d'images, et éventuel­lement du toucher et des mouvements dans les jeux d'arcades, utilisent moins les symboles linguistiques comme supports de leurs concepts, mais encore des personnages (ex/ Superman le tout-puissant), des lieux (ex/ le Château, situation à conquérir), des objets (ex/ le pistolet "laser", moyen du "héros viril"), auxquels les asso­ciations mentales de l'utilisa­teur attachent ses passions. Comme les concepts des discours verbaux, ces concepts polysensoriels prennent leur sens dans un univers, ici un domaine du rêve de passions en action.
Bref, quelle que soit la satisfaction que permet un discours, elle assujet­tit ses concepts et leur univers à ses exigences. Cette sujétion donne aux concepts et à leurs rapports une cohérence qu'il faudrait mieux préciser. C'est ce que nous allons essayer de faire au dernier chapitre de cet ouvrage.
Discussions:
1/ Les modalités du discours servent-elles ses fins? (1)
On pourrait attendre d'un discours voulu vrai que ses énoncés aient la forme affirmative, ou d'un discours voulu bien qu'ils aient la forme im­pérative, etc. De fait, on trouve souvent dans les discours pratiques des formes impératives. Ex/ Le livre de cuisine énonce: Mélangez soigneuse­ment 300 g de farine avec 2 oeufs, ... , etc. Néanmoins, les auteurs de discours savent que l'interprète décide lui-même des fins à donner au discours, et alors les discours sont plutôt énoncés sous une forme modé­rément affirmative, et les fins proposées par l'auteur ne sont explicites que dans son Introduction.
2/ Faut-il le discours si on connaît son univers de référence? (1)
Si nous connaissons les contenus et les rapports des symboles de l'uni­vers d'un discours, les affirmations du discours peuvent sembler les répé­ter. Mais on prévoit rarement toutes les conséquences, même de ce qu'on connaît bien, de sorte que le discours peut amener à la conscience ce qui n'est connu qu'implicitement. De plus, le discours ne sert pas que son interprète, il sert aussi son auteur, qui a au-delà de l'univers du discours un projet au service d'autres fins.
3/ Le discours peut-il servir les passions de ses interprètes? (2)
Le discours se limite à des suites d'énoncés, dont la prise de conscience et l'évaluation ne peuvent que modifier des associations mentales, effet qu'on peut appeler intellectuel, cortical, et en un sens, superficiel, même s'il change des croyances. Cependant, nos croyances sont liées à nos passions, et leur modification peut changer le jeu des motivations et des passions. Ex/ Si le discours m'apprend les lois du hasard, je cesse d'espé­rer gagner à la loterie.
4/ L'univers de l'auteur du discours est-il important? (2)
Un texte composé de signes typographiques pris au hasard n'aurait pas d'auteur, pas d'intentions, et néanmoins pourrait se trouver être beau ou instructif. Ceci montre que l'utilité d'un discours peut se passer d'au­teur, puisque ses interprètes doivent y mettre leur propre univers, pour leurs propres fins. Mais si l'auteur a pensé ses concepts selon un certain univers, l'interprète qui néglige ces références perd les relations qui s'y attachent implicitement. Ex/ Si le discours est voulu vrai, ses concepts sont implicitement liés à un univers perceptif, et ses affirmations sont vérifiables, au moins dans les circonstances accessibles à l'auteur.
5/ L'univers du discours doit-il être logiquement cohérent? (2)
La cohérence logique d'un système de rapports exige tou­jours qu'il n'inclue pas des rapports par lesquels B y soit non-A lorsque par d'autres il est A. Mais cette logique par non-contradiction est trop restrictive: Nous ne concevons pas l'univers comme un labyrin­the de rapports où A mène à B qui mène à C qui mène à A, nous pen­sons plutôt ABC comme entité multidimensionnelle nécessaire. Ex/ Dans les comédies de Molière, les personnages agissent selon les facettes d'un caractère unique, alors on les préfère aux farces du Boulevard, qui se limitent à l'enchaînement mécanique de péripéties.
6/ Les passions peuvent-elles engendrer un système d'invocations? (2)
Les passions orientent l'attention sur certaines des possibilités invoca­toires. D'où un système interprétatif, souvent difficile à préciser, car il naît en définitive de notre rapport à la vie, complexe et multi­dimension­nelle. Ex/ D'où vient la fascination des anglais pour Les Muti­nés du Bounty? Cette rébellion de marins après une trop longue escale à Tahiti plaît à leurs protestations intimes contre les contraintes d'une vie où on travaille dur dans un monde gris et hiérarchisé, alors que la mer est bleue et les filles sont belles sous les cocotiers.
7/ Y a-t-il divers univers possibles pour un même discours? (3)
C'est probable que l'univers pensé par l'auteur est le plus riche et le mieux cohérent. Mais il n'est pas toujours le plus utile aux interprètes du discours. Ex/ On a prouvé que Newton associait beaucoup d'alchimie à son système du monde; mais pour nous, l'intérêt de son oeuvre est la mathématisation de la mécanique et l'astronomie.
8/ La fin motivant l'interprétation du discours guide-t-elle bien sa com­préhension? (4)
Notre attention envers le discours sert des fins indépendantes de ce discours, qui peuvent s'opposer à sa compréhension s'il ne leur convient pas. En effet, l'inter­prète attribue alors au discours un univers peut-être incompatible avec celui pensé par l'énonciateur, ce qui peut mener alors jusqu'à nier le sens explicite de ses énon­cés. Ex/ Puisqu'on cherche la folie dans tout acte d'un fou, on ne voit pas le vrai dans ses affirmations, ni le bien dans ses impératifs.
9/ L'univers des sciences est-il l'univers vrai? (5)
Le vrai est toujours l'accord d'une image mentale à une perception, mais dans la vie quotidienne l'image et la perception s'occupent d'as­pects de la réalité autres que la science, en particulier elles incluent des aspects passionnels. Alors le vrai quotidien inclut dans son invocation ces aspects qui nous importent, ex/ il fait beau, Jean est enfin arrivé, la Bourse monte, ma maladie guérit, etc. Cette appro­che utilitaire de la vérité est émotionnelle, floue et très diversifiée, en opposition à l'appro­che des sciences, quantitative, précise, et limitée aux perceptions exter­nes.
10/ L'utile est-il une spécialisation du vrai? (6)
Est utile ce qui sert nos fins, comme cause d'effets attendus et souhai­tés, ex/ le pain mangé rassasie, lire Flaubert est distrayant, ajouter 1 à 1 fait 2, etc. Alors est utile le discours affirmant ces relations cause - effet, si nous aspirons à l'effet qu'elles affirment (être rassasié, se distraire, faire 2) alors que nous pouvons en produire la cause (manger le pain, lire Flaubert, ajouter 1 à 1). Le discours utile est donc du vrai satisfaisant ces conditions d'opportunité et d'adéquation passionnelles, qui compli­quent sa compréhension.
11/ Le langage des ordinateurs invoque-t-il un univers du discours? (7)
Le programmeur informatique écrit pour sa machine des programmes faits de suites de petits mots indicés, les mnémoniques. En fait, ces mots sont des commandes de la machine, et ces discours des séquences d'opé­rations. Pour le programmeur, ces commandes sont comme les concepts d'un langage, les mnémo­niques s'associent à des représentations, liées par les rapports de ces commandes, et incluant leurs effets utiles. Mais cet univers est restreint aux possibilités de l'ordi­nateur: Stocker, déplacer et modifier des octets, les transformer en sons, en pixels ou en mouve­ments d'un robot.
12/ Un discours distrayant a-t-il besoin d'un univers de référence? (8)
Le discours distrayant semblant libéré du réel, on peut le croire libre aussi de sa cohérence. Mais on constate au contraire que non seulement les concepts d'une oeuvre de fantaisie ont des caractères bien définis, mais de plus grossis et forcés, et fixent l'arbitraire par leur insistance: Ex/ Le théâtre de Labiche, les héros de romans policiers, les jeux vidéo. En effet, si le discours changeait de références à chaque instant, il serait morcelé, fatigant, peu compréhensible, bref pas distrayant!
13/ Comment expliquer la diversité des interprétations et critiques d'une même oeuvre distrayante? (8)
Un exemple comique est la diversité des interprétations du Procès, de Kafka. Les persécutés par le percepteur voient dans Joseph K l'homme contre l'administra­tion, les masochistes voient dans son exécution la juste punition d'un égoïste, etc. Et comme les persécutés sont souvent des coupables, et que ceux qui se sentent coupables sont souvent persécutés, le destin de ce personnage concerne des catégories humaines assez com­patibles, quoique différentes. Plus généra­lement, l'oeuvre distrayante convient à ceux qui lui ressemblent, par où ils lui ressemblent. Alors, plus elle est riche tout en restant cohérente, et plus elle a des effets étendus.
14/ Les images et la musique des films invoquent-ils un univers? (8)
Les images, bruitages et musique d'un film sont des signes, pas des symboles, c.a.d que leur sens ne passe pas par des conventions explicites, et ne conduit pas à des représentations normalisées. Néanmoins, ils ont une capacité invocatoire, soumise au fonctionnement associatif et moti­viste du cerveau. Alors ces signes invoquent non seulement des vécus visuels ou auditifs, mais aussi leurs associa­tions polysensorielles et émoti­ves, qui viennent à l'attention selon les intérêts et passions excités par le film et son contexte. Et si ce discours a de la cohérence grâce à son réali­sateur et les spectateurs qui le suivent, cela fait un univers.

18. Cohérence et sens dans l'univers du discours

18-1. On a vu ch. précédent que les fins de l'univers du discours lui imposent d'invo­quer les propriétés et les relations dans un domaine d'in­térêt. Alors ces fins ne limitent pas que l'extension du domaine de l'uni­vers considéré, elles régissent aussi l'intension de ses concepts, et tout cela donne à ce système de concepts une propriété qu'on appellera ici sa cohérence. Or la cohérence est en soi très désirable pour les discours, la pensée, la connaissance, et aussi nos actes (ch.13), mais elle a des effets si fondamentaux qu'on ne les voit pas toujours. Alors cela nous semble approprié dans ce dernier chapitre de notre ouvrage de traiter de cohé­rence, qui implique beaucoup de ce que nous avons exposé jusqu'ici. Nous voulons en effet montrer que:
La cohérence de l'univers du discours en permet le sens et la com­préhension.
18-2. Cette proposition peut sembler simple, mais elle se veut équi­vo­que. En effet sa syntaxe peut signifier que le sens du discours et sa com­préhension ou ceux de l'univers du discours sont permis par la cohé­rence de l'univers du discours. Or nous soutenons les deux, selon ce qu'on entend par "sens". Il y a en effet une 2ème équivoque, celle sur le sens de "sens": Dans cet ouvrage, nous entendons à la fois "sens" d'une manière statique, comme un contenu d'idées intensives ou d'ima­ges extensives (ch.3 à 9), et nous l'entendons aussi de manière dynami­que comme une direction, plus exactement comme l'action discursive visant à une fin (ch.10 à 15). Or quand on entend "sens" comme un contenu statique, il peut convenir à un univers du discours, si un bon accord des contenus des concepts règne dans cet univers du discours; de plus, ses concepts n'auraient pas de sens si leurs contenus et leurs rap­ports étaient contradictoires. D'autre part, quand on entend "sens" comme une direction d'action, il ne peut qualifier l'univers du discours, qui ne fait qu'être, par la Nature et nos capacités cognitives; mais ce "sens" dyna­mique convient aux discours, dont il est l'essentiel, car on juge un discours surtout à sa contribution aux fins qu'il sert (ch.13-3). Cette efficacité s'appuie elle-même sur le sens donné à ses concepts, et dépend donc de l'univers auquel on réfère ce discours.
D'autre part, la cohérence statique de l'univers du discours étant sup­posée, elle ne fait que permettre le sens statique et dynamique du discours, elle n'y suffit pas. En effet, il ne suffit pas de référer les con­cepts du discours à un système cohérent, il faut encore que le discours énonce des rapports permis par ce système. Ces rapports permettent de se représenter ou comprendre le sens statique du discours, tandis que le choix qu'il fait parmi les énoncés permis dans son univers permet de comprendre son sens dynamique. Notons aussi que de tout cela résulte un léger paradoxe, celui de toute compréhension de sens de discours, car son univers n'est qu'implicite tandis que les discours sont explicites, et alors c'est le discours qui nous fait connaître l'univers où il puise son sens! Nous discuterons donc le phéno­mène mental de compréhension des discours, qui est un des plus beaux effets permis par la cohérence de l'univers de référence de ces discours.
Bref nous proposons que la cohérence de l'univers du discours permet d'attribuer un sens statique à ses symboles, et aussi un sens dynamique aux discours formés sur ce sens statique, ce qui les fait compréhensibles, ... et permet de mieux com­prendre leur univers.
18-3. Ayant annoncé les belles vertus de la cohérence de l'univers du discours, demandons-nous d'abord si elle est accessible, et par quels moyens. La cohérence ne nous est pas donnée, il faut la construire parce que l'univers du discours est un univers mental, c'est un système de rap­ports entretenus par notre cerveau entre nos concepts, ces rapports résultant des intensions et extensions (ch.3) que nous attribuons aux concepts dans le domaine de cet univers. L'adoption de ce système de concepts oblige l'individu à essayer d'interpréter les discours selon ce système et à n'accepter que les énoncés combinant les concepts selon les rapports régnant dans ce système. L'univers du discours est donc la structure conceptuelle de ce que l'individu croit vrai ou bien dans ce domaine, il réunit les rapports que son Moi ou son entendement (ch.11) y acceptent.
Quand ce système de concepts est cohérent, il interdit à l'individu d'accepter entre ses concepts des rapports qui se contrediraient, direc­tement ou indirec­tement. Ex/ Si on se place dans le système de la géo­métrie plane, l'acceptation de l'affirmation: Par un point, on ne peut mener qu'une parallèle à une droite oblige à accepter aussi que la somme des angles d'un triangle vaut deux droits, puisqu'on peut alors par un sommet du triangle mener la parallèle à la base de ce triangle, et constater qu'elle forme avec les 2 côtés de ce sommet des angles égaux à ceux qu'ils forment avec la base du triangle. Cette constatation est elle-même forcée par notre représentation dans le plan des points, des droi­tes, des directions, de leur conservation par translation, etc, qui amène aussi à ne concevoir qu'une parallèle à une droite. Autrement dit, déduire la conséquence 2 droits de l'hypothèse 1 seule parallèle signifie choisir un autre point de vue sur cet univers accepté globale­ment. Et plus généralement, concevoir de manière cohérente un univers du discours oblige à une intrication de rapports conceptuels qui peut être si ramifiée et étendue (ch.16-4) qu'il est bien justifié de parler d'un "univers", d'autant qu'il peut inclure des rapports crus vrais et des rap­ports crus bien.
18-4. Si on voit ainsi la cohérence, revenir à l'exigence de non-contra­diction paraît mesquin, mais c'est pourtant nécessaire: Notons d'abord que des contradictions dans notre conception de l'univers du discours y signalent de graves défauts. Mais comme beaucoup d'autres signaux, celui-ci est souvent d'interprétation difficile, et ne désigne pas directe­ment le défaut du système. Ex/ Si la mesure à leur sommet des angles d'un triangle donne au total nettement plus que 2 droits, faut-il en incriminer l'acceptation de l'unicité de la parallèle à une droite? Non, la cause de cette contradiction peut être que le triangle mesuré n'est pas tracé sur un plan, auquel cas on n'est plus dans le système de la géomé­trie plane. Plus généralement la contradiction est un désaccord entre représentations de concepts, de leurs rapports, ou de leur univers, qui ne désigne pas le coupable de cette incohérence.
Ceci observé, il y a beaucoup à tirer de l'idée de non-contradiction: Même si on l'entend sous sa forme la plus naïve, "A n'est pas non-A", elle donne déjà une conséquence pratique fondamentale, à savoir que le contenu associé à chaque symbole, son concept, ne doit pas être hétéro­gène: La cohérence de l'univers du discours est incompatible avec l'anar­chie linguistique, qui est pourtant assez commune (ch.2). En effet, bien que l'exigence d'unicité de sens des mots semble élémentaire et aisée à satisfaire, elle pousse à concevoir avec ces mots des systèmes de con­cepts aussi cohérents que possible. Comment cela?
D'abord, nos systèmes de concepts doivent être univoques pour dire nos connais­sances discursives: S'il y a connaissance, il y a prédictibilité (ch.16-4), c.a.d que l'énoncé de cette connaissance a un sens précis dès son énonciation, avant sa vérification. Le système de ces sens précis structure l'univers du discours, et régit les discours acceptés dans cet univers. En particulier, ce système interdit implici­tement que des rap­ports se contredisent, car s'il permettait des représentations contradictoi­res, cela reviendrait à ce qu'elles soient vides de sens ou ne permettent pas de prévision. Cette utilité d'un système conceptuel univoque et cohérent étant admise, est-il réalisable?
18-5. La réponse à cette question s'appuye sur le fonctionnement con­cep­tuel du cerveau. On a donné ci-dessus comme exemple de système cohérent celui de la géométrie plane. Or quand on examine les concepts de cet univers, leurs représentations, leurs rapports, les démonstrations des divers théorèmes de cette géométrie, on observe qu'il est impossible de concevoir tout cela si on ne voit pas ces concepts en action, ces rap­ports, ces évidences. Or voir tout cela, c'est se le représenter dans l'in­timité de notre fonctionnement mental, comme le confirment d'ailleurs ces équivalents de "voir", trouver cela clair ou comprendre. De plus, ce "voir" n'est pas des fantaisies de l'imagina­tion. Ex/ Je dis "voir un animal" à tête d'éléphant, ailes de chauve-souris, et queue de cochon; mais si j'examine avec rigueur ce que je vois dans cette image, je vois bien ses éléments, mais pas leur raccordement, et alors c'est abu­sif de parler de un animal. En effet, on ne peut voir clairement et distincte­ment que ce qui est vrai, ou du moins possible, comme l'affir­mait Descar­tes. Nous avons exposé ch.6 comment il se fait que l'homme ait ainsi des concepts clairs et distincts et que leurs rap­ports vivent dans sa pensée, et le Principe de Régularité exposé ch.16-6 nous explique com­ment il se fait que ces concepts et ces rapports soient les mêmes pour tous les individus qui voient. Mais puisque cette for­ma­tion céré­brale de concepts et cette régularité de leurs comportements résultent d'actions de la Nature à qui nous appartenons, et à qui nous obéissons pour la connaître, alors nos systèmes de con­cepts clairs et distincts engendrent un domaine de l'univers des discours vrais (ch.17-4).
Or le principe de Régularité naturelle qui permet les discours vrais est aussi un principe de cohérence naturelle: Il dit que si les circonstances sont les "mêmes", la Nature perceptive évolue de même, et elle nous montre ainsi sa cohérence: La Nature ne se contredit pas, elle n'est pas capricieuse, elle est régulière, elle suit ses Lois, ce qui permet à notre cerveau de former ses concepts par mémorisation et renforcement (ch.6-6), d'associer à leurs noms des rapports discursifs stables, et d'énoncer ces rapports par des connaissances (ch.16-4) liées dans un univers de discours vrais, qui est ainsi cohérent. Alors les domaines de cet univers cohérent sont eux-mêmes cohérents, pourvu du moins qu'ils soient bien délimités. Cette cohérence intrinsèque du vrai nous permet, si nous la comprenons et nous y soumettons dans nos systèmes de con­cepts, d'atteindre à la cohérence pour nos propres univers concep­tuels.
Bref nos systèmes de concepts peuvent être cohérents s'ils portent nos connais­sances, et ainsi détiennent un sens statique permettant d'énoncer les vérités dans leur domaine. Ces systèmes servent alors notre exigence vitale d'adaptation à la Nature. Mais comme cette utilité est en définitive la raison d'être de nos systèmes de concepts, pas les exigences de cohé­rence qui en sont plutôt un moyen, nous amenons souvent sous les con­cepts trop d'extension. Il y a alors risque de contra­dictions si les con­cepts sont ainsi pensés hors du domaine permis. Ex/ Si on entend par "eau" le corps pur H2O, et si on accepte aussi qu'il soit ce liquide buvable qui coule du robinet, alors on arrive à ces contradictions que l'eau pure H2O est très indigeste, et que l'eau du robinet contient de nombreux composants autres que H2O. Mais tant qu'on reste dans le domaine de la chimie, on conçoit "eau" comme H2O et on ne la boit pas, tandis que dans la cuisine, on conçoit "eau" comme ce liquide comestible et on ne l'analyse pas. Plus généralement, c'est aussi par le moyen de la limitation de nos systèmes de concepts à un domaine de validité que leur cohérence et leur vérité vont de pair. En effet, cette limitation est dans les extensions des concepts, et en permet la vérité, et elle est aussi dans leurs intensions, et en permet la cohérence.
18-6. Soit donc un univers du discours cohérent dans ses limites. Alors les rapports de ses concepts se composent sans contradictions les uns aux autres par les représentations adoptées pour ces concepts et ces rap­ports. Résulte-t-il de cet accord des relations possibles dans cet univers qu'on puisse le comprendre globalement, et alors voir comme évidente toute affirmation qui y serait vraie? On pourrait l'espérer vu la capacité du cerveau humain à se représenter globa­lement un tout, ses parties et leurs relations (ch.8-1). Et de fait, il y a des individus qui voient de manière quasi instantanée dans certains domaines, ex/ les calcula­teurs prodiges, ou ces individus très doués en géométrie plane, qui y com­prennent sans efforts toutes les relations connues. Néanmoins, cette compréhension globale ne peut pas généralement être espérée, comme le montre l'exemple de l'arithmé­tique en nombres entiers:
Chacun comprend ce qu'est un entier, car la vie quotidienne nous apprend à abstraire le nombre dénombrant une collection d'objets, son "cardinal". Nous voyons encore assez bien qu'en mettant ensemble plu­sieurs de ces collections, leur tout a encore un cardinal, appelé la somme des cardinaux de ces collections. Nous voyons déjà moins bien qu'en considérant ensemble m collections de même cardinal n, on obtienne une collection de cardinal p, notée m ´ n, qui est le produit des entiers m et n. Et si nous passons à l'opération moins claire consistant en renou­veler n fois l'opération produit sur le cardinal m pour arriver à m puis­sance n, puis à ajouter ce produit à la même puissance n d'un autre entier q, alors plus personne ne voit que, lorsque n dépasse 2, cette somme ne peut être un autre entier à la même puissance n, puisque cette relation est l'inégalité de Fermat, qui a défié les plus grands mathématiciens pendant des siècles!
Pourtant, on n'a fait ici que combiner assez simplement des opérations entière­ment claires, toutes conformes à notre représentation des con­cepts et de leurs rapports élémentaires. Mais lorsque nous combinons ces concepts, nous devons nous globaliser leur combinaison comme un con­cept de l'univers du discours (ch.9), ex/ voir la somme de deux entiers comme un entier, car même l'esprit le plus attentif ne peut à la fois se représenter toutes les parties de ce qu'il considère, il le fait plutôt suc­cessivement. Alors, il semble que nous oublions certaines relations importantes parmi la complexité de cette globalisation de nos repré­sen­tations combinées.
Malgré cette insuffisance générale des esprits humains, certains voient mieux les univers conceptuels qu'ils contemplent. Alors, si nous-mêmes nous représentons exactement les concepts d'un univers et leurs rapports les plus simples, mais pas certains rapports indirects qu'il serait utile de comprendre, il peut exister un discours mieux éclairé qui nous en apporte la lumière et nous rende ces consé­quences claires, puisque ce discours s'appuiera sur nos représentations correctes mais myopes des concepts et des rapports engendrant ces rapports qui nous ont échappé.
Posons donc maintenant que l'univers du discours est cohérent, que nous en comprenons les concepts et leurs rapports les plus directs, mais pas encore des rapports indirects, et qu'un discours plus éclairé nous les propose maintenant. Que va-t-il se passer?
18-7. Donnons d'abord un exemple: Nous savons ce qu'est un triangle en géométrie plane, et que la médiatrice de chacun des 3 côtés du triangle étant la droite qui s'élève perpendiculairement à ce côté depuis son milieu, elle a tous ses points à égale distance des 2 sommets de ce côté. Alors, comment comprendre que les 3 médiatrices passent par un même point? Eh bien, soit le point d'intersection de 2 médiatrices: Il est sur l'une d'elles, et donc à égale distance des 2 sommets de son côté; il est sur l'autre, et donc à égale distance des 2 sommets de son côté; alors ce point est à égale distance des 3 sommets du triangle, et donc aussi sur la 3ème médiatrice; ce point commun aux 3 médiatrices est le centre du cercle circonscrit au triangle.
Face à cette démonstration (un peu allégée), trois cas possibles: 1/ On ne voit pas ce triangle, ou ces droites, ces équidistances, ces intersec­tions, etc, et alors on ne comprend pas la relation établie; dans ce cas, il n'y a pas pour nous d'univers du discours, puisque les mots du discours n'ont ni représentation ni relation à d'autres représentations de son univers. 2/ Autre cas: On voyait déjà bien tout cela avant ce discours, et il ne fait alors que marquer des détails d'un système clair sans lui. 3/ Autre cas plus intéressant, le discours nous révèle une relation entre des repré­sentations déjà claires; ce cas est celui de l'utilité courante des discours de connaissance, où nous comprenons assez bien les concepts d'un discours pour qu'il augmente notre compréhension de son univers. Mais comment comprenons-nous alors ce que nous pouvons déjà savoir?
Lorsque nous apprenons ainsi quelque relation dans un univers déjà connu, cela nous donne une satisfaction qui nous sert d'indice: Il y a une impression de clarté, qui accompagne la compréhension. On dit: "C'est clair" comme on dit "j'ai compris". Mais qu'exprime-t-on par là? D'abord, il y a dans ce "clair" un éclair cérébral, cortical: les lumières de l'esprit. En effet ce "clair" s'apparente à "voir", c'est "clair" parce qu'on le voit, plus exactement parce qu'on se le représente sous des images, visuelles ou autres. Or nous avons admis être dans un univers où nous utilisons certaines représentations précises. Alors, "voir, clair, com­prendre" accompagne la mise en oeuvre d'une cohérence, en ce qu'on s'appuie bien sur les représentations qui structurent cet univers.
Cet emploi de la cohérence de l'univers apporte une satisfaction qui récompense l'attention à interpréter le discours selon ces représentations de référence. En effet, comprendre ainsi le discours apporte un renfor­cement du réseau des rapports de concepts dans cet univers, une meilleure capacité à y lier des idées, des faits et des conséquences, et ainsi augmente sa puissance à joindre des fins et des moyens. Le discours a alors un sens bien plus riche que si on se contente de le comprendre sans rigueur ni cohérence, avec des images bricolées au hasard de l'ima­gination.
18-8. Ces considérations sur la cohérence et la compréhension man­quent cependant de généralité. En effet, elles se placent dans le cas où le domaine conceptuel dont nous apprenons des relations est bien reconnu. Or la vie quotidienne est différente: Nous devons situer nos concepts, nos représentations et leurs relations dans la vie avec ses limites floues, pas dans un univers conceptuel bien policé. Alors, dans la vie, peut-on aussi se bâtir une cohérence et l'augmenter par des discours?
Observons d'abord que si les concepts de la vie quotidienne ont des limites floues et des rapports incertains, c'est de notre faute. En effet, le principe de Régularité naturelle (ch.16-5) s'applique à tout observable, que nous sachions l'observer ou non. Et alors, même si nos propres con­cepts et rapports manquent de cohérence, la détermination du réel à faire tou­jours les mêmes relations depuis les mêmes situations rend pos­sible que notre représentation des concepts soit en meilleure harmonie avec cette cohérence naturelle. C'est pourquoi chacun sent instincti­ve­ment que il y a quelque chose de plus à comprendre dans les situations qui sem­blent très confuses.
Ex/ Soit un vigneron vers 1865 qui prend connaissance de cette affir­mation de Pasteur: La fermentation alcoolique est produite par des organismes vivants microscopiques se multipliant en milieu aéré. Ce vigneron a observé toute sa vie professionnelle que la vinification varie avec le raisin, mais aussi avec la forme des cuves, leur remplissage, l'agi­tation du jus, tout ceci incertain et mal maîtrisé. Alors son attention s'éveille devant ces mots sur sa pratique: "la fermen­tation alcoolique". Et la suite de l'affirmation associe ce concept à des "microbes", ce qui s'ac­corde bien dans l'expérience du vigneron à cette force invisible qui trouble et agite le moût, et cette pellicule divisible et variable qui évolue à sa surface. Enfin l'énoncé lie cette vie microbienne à l'aération, ce qui remémore au vigneron ces cas où un jus versé avec agitation, ou trans­vasé, ou placé dans une cuve large démarrait sa fermentation plus vite qu'un jus versé doucement dans une cuve étroite. Alors, pen­dant qu'un monde d'observations se raccorde et s'enchaîne dans le cerveau du vigneron, il murmure: Ah, c'est donc ça...!
Cette illumination par la compréhension a plusieurs aspects: 1) Le discours qui l'amène engendre attention et compréhension parce qu'il s'appuie sur des repré­sentations vécues par l'interprète. 2) La compré­hension raccorde des expériences auparavant séparées. 3) Cette com­préhension apporte une satisfaction purement intellectuelle, car à ce stade de pensée, on n'en est pas encore à appliquer le nouveau savoir. Et on fait bien, car 4) Cette compréhension ne prouve pas la fin de l'ignorance. Ainsi, sur cet exemple de la vinification, Pasteur a démontré aussi que le "microbe" ne produit d'alcool qu'en milieu peu aéré, sinon il laisse place à un autre qui produit du vinaigre, de sorte qu'une aéra­tion persistante du jus ruinerait l'objectif du vigneron, qui est de faire du vin!
Alors la satisfaction à comprendre ne prouve pas qu'on a tout compris, surtout si notre volonté de comprendre est très motivée par d'autres intérêts que l'harmonie mentale. Néanmoins, si ces intérêts passionnels ne troublent pas trop le plaisir accompagnant la compréhension, il est un bon signe de validité des liens établis. En effet, l'erreur se raccorde mal au vrai, tandis que le vrai s'attache au vrai par une infinité de liens directs ou indirects. Alors, de même que chaque pièce d'un puzzle s'ac­corde aux autres non seulement par sa forme, mais aussi par toutes les lignes et les couleurs de son dessin, de même une liaison nouvelle s'ac­corde à celles déjà établies en mémoire non seulement par le lien de son sujet à son prédicat (ch.10), mais aussi par tout ce à quoi se lient l'un et l'autre, et ainsi par les liens indirects cohérents avec cette liaison directe. C'est probablement le renforcement de cette multitude de liens souter­rains (ch.1) qui donne l'effet de clarté associé à une compré­hension vraie, et c'est l'absence de ce renforcement qui donne le malaise accom­pagnant la représentation d'affirmations fausses.
18-9. Par la compréhension du discours dans notre propre univers con­ceptuel, nous lui donnons un sens, et cette acception contribue à renfor­cer la cohérence et la vérité de cet univers. Cette entente idyllique entre le discours et son utilisateur est permise par l'accord de leurs fins. En effet, ici le discours vise à dire le vrai dans son domaine conceptuel, et l'inter­prète en attend une meilleure connaissance de ce domaine. Alors il y a complémentarité des fins, avec similitude des univers conceptuels.
Mais supposons avoir affaire à un discours de fantaisie (ch.17-8), qui vise à nous distraire. Dans ce cas, ce n'est plus un discours de science ou d'autorité, dans lequel on puisse trouver cohérence, vérité ou direction. Le discours nous offre encore des possibilités d'agrément ou de rêverie par ses combinaisons concep­tuelles, mais il ne faut pas trop s'y fier, il y a peut-être là une agréable flatterie de nos propres erreurs, et alors nous devons refuser à ces images une influence sur notre propre cohérence: Il y a encore complémentarité des fins du discours et de l'utilisateur, mais plus similitude de leurs univers conceptuels.
Et supposons maintenant avoir affaire à un discours de communication (ch.15), qui vise à nous influencer, peut-être à notre détriment. Alors, non seulement il faut douter que ce discours doive être interprété selon notre propre cohérence, il faut aussi s'interroger sur ses fins. En effet, comme on l'a vu ch.15-6, même si ce discours est vrai, il peut cacher une grande omission derrière sa petite vérité, et en faire ainsi un men­songe. Alors, dans ces circonstances compliquées, on ne peut plus cher­cher le sens du discours seulement dans son texte, sa cohérence n'est plus dans une référence aux lois de rapports entre ses concepts, elle est plutôt dans la croyance de son auteur aux effets qu'il espère sur ses interprètes par ses concepts ou ses énoncés.
Bref, il faut toujours invoquer derrière le discours un univers concep­tuel organisé autour de ses fins, et qui en donne le sens. Mais cet univers n'est pas toujours ce qu'il nous semble, et ses fins peuvent ne pas être les nôtres. Alors, si nous ne savons à quel discours nous avons affaire, nous devons nous contenter d'en tirer ce qui peut nous servir, en recourant à un bon sens qui manque d'ambition et de rigueur, et peut empêcher les bienfaits d'échanges sincères. Mais dans notre monde compliqué, il faut nous garder des pièges des menteurs!
Discussions:
1/ La cohérence du tout est-elle compatible avec ses partitions? (1)
La cohérence associe des images qu'il ne faut pas voir à plat et se par­tageant les zones d'une carte du Tendre, mais qui sont des maniè­res d'être multidimen­sionnelles. Alors une partie cohérente de cet espace peut être tout ce qui se rapporte à une de ces manières d'être, avec les divers concepts qui les portent. Ex/ L'espace de la géométrie plane, ses concepts, et en quoi cela nous importe.
2/ L'extension de l'univers du discours est-elle celle de ses concepts? (1)
L'univers du discours semble fait de ses concepts, dans leurs rapports, et se limiter alors à leur extension. Mais c'est d'abord un domaine d'in­térêts, délimité par les circonstances de leur validité, ce qui régit les con­cepts et leurs extensions d'une manière très intriquée. Ex/ Le domaine culinaire est tout ce qu'on peut manger, et aussi comment le préparer pour que ça soit bon, ce qui va loin, mais pas au hasard!
3/ Le discours d'une pensée incohérente peut-il avoir du sens? (2)
Les psychanalystes prétendent que oui, d'abord parce que tout effet a des causes, ensuite parce que le discours veut dire quelque chose. Mais il faudrait pouvoir interpréter les symboles de ce discours sans cohérence. Or ce qu'un discours issu d'une pensée incohérente "veut" dire est difficile à deviner si on s'en tient à ses symboles, puisqu'ils sont mal liés entre eux ou aux passions et connais­sances de l'énonciateur.
4/ Doit-on comprendre le discours ou l'interprétation qu'on en fait? (2)
Chacun attend du discours qu'il soit clair. Cette exigence semble porter sur le discours, mais en définitive c'est l'interprète qui doit pro­duire un sens clair pour lui. Alors les responsabilités sont partagées comme dans le produit de 2 facteurs: Chacun doit être non nul pour que le produit le soit.
5/ Ce qui colle bien avec ce qu'on croit est-il cohérent, ou accepta­ble? (3)
Dans la vie courante, nous adoptons ce qui convient à notre vrai ou notre bien par assez de liens directs et indirects, ces liens font que ça colle bien (= on l'accepte), tandis que ce qui ne colle pas est dit faux ou mal. Cette acceptabilité est bien une forme de cohérence, car co-hérent = colle avec. En sciences et en mathématiques, on accepte plutôt un discours s'il adhère au domaine connu par des liens comme l'identité, l'implication ou la vérifiabilité expérimentale. Alors l'accep­ta­ble et le cohérent dépendent de nos critères là-dessus.
6/ La non-contradiction exige-t-elle l'unicité de sens? (4)
Il n'est pas contradictoire que A soit B, et aussi C, différent de B, pourvu que B et C aient une extension en partie commune. Mais si on abuse de ces possibilités, on obtient des discours flous, équivoques, dont on ne sait plus ce qu'ils incluent et excluent. Ex/ Nous disons ici que "sens" a un contenu statique, et aussi dynamique, parce que c'est dans les dictionnaires et la nature des choses; mais si nous n'expliquons pas cette équivoque, notre discours reste imprécis sur un point essentiel.
7/ La représentation d'un concept en est-elle une image? (5)
Oui, mais le "re" de cette re-présentation en souligne l'aspect systéma­tique: Cette image "représentative" doit entrer dans un système cohé­rent de rapports concep­tuels, et contribuer à un univers du discours. Ici l'imagination est bridée par l'exi­gence de cohérence. Ex/ En géométrie, la représentation d'une ligne peut être l'image d'un trait de crayon rouge, mais sans sa couleur ni son épaisseur.
8/ La cohérence résulte-t-elle d'une limitation de l'extension et l'inten­sion des concepts? (5)
Il faut surtout que cette extension et cette intension s'accordent dans les lois de l'univers dont ce respect fait les limites. On arrive naturelle­ment à cette cohérence d'ensemble lorsqu'on se représente bien de quoi on parle, en se référant ainsi à un certain domaine de vérité, et alors à ses lois qui nous dépassent. Ex/ Pourvu qu'on s'occupe d'objets numéro­tables, le nombre est partout dans la Nature; et la cohérence de ses pro­priétés s'impose à nous comme des faits.
9/ Pourquoi évaluer la compréhension par rapport à un univers plutôt que comme représentation des invocations du discours? (6)
L'interprète doit combiner des invocations selon les énonciations du discours. Mais cela ne donne encore qu'une image qu'il faut apprécier, appliquer, comparer, lier aux autres associations de l'interprète, bref elle reste à comprendre (com = dans) au sein de l'univers de l'interprète. Or, en définitive, c'est cet univers qui importe à l'interprète, car il le porte en lui, et l'utilise pour penser, comprendre, et agir. Alors la capa­cité de compréhension de l'individu dépend de la manière dont il gère son univers conceptuel.
10/ Croire voir le discours sans utiliser les représentations adéquates à son univers est-il le comprendre? (7)
Si on croit comprendre le discours alors qu'on utilise des représen­ta­tions ne lui convenant pas, on peut se faire ainsi illusion. Mais cette erreur ne peut durer si le discours continue et se développe en contre­disant notre interprétation: Nous constatons alors que la suite du discours ne colle pas à nos représentations inadaptées. Ex/ Dans les discours mathématiques, la suite des démonstrations devient vite incom­préhensible hors du sens correct de leurs symboles.
11/ Comment évaluons-nous l'importance d'un discours? (8)
Pour utiliser le discours, il faut d'abord interpréter ses symboles. Puis l'image ainsi construite doit être acceptée dans notre système concep­tuel. C'est seulement alors que nous savons en quoi le discours se rap­porte à nos intérêts. Alors il faut souvent quelques minutes pour réaliser face à une information importante, qui impose un grand remaniement de notre univers.
12/ Faut-il de la satisfaction dans la compréhension? (8)
La compréhension est nécessairement une sorte d'approbation, donc de satis­faction. Cette satisfaction est justifiée par l'utilisation de notre réseau existant d'asso­ciations conceptuelles, qui exige moins d'efforts qu'une réorganisation extensive, et de plus confirme la validité de nos connais­sances. Mais cette satisfaction intellec­tuelle peut s'accompagner de contrariétés passionnelles qui la masquent.
13/ En quoi est-ce nuisible de ne comprendre que partiellement? (9)
Il y a plusieurs manières de ne pas comprendre tout le sens d'un discours: 1) On peut n'en saisir qu'une partie et manquer alors le reste des connaissances ou amusements qu'il permet; 2) on peut mal interpré­ter certains de ses rapports à nos connaissances, croire avoir compris, et alors cela augmente plutôt nos incohé­rences; 3) on peut ne comprendre du discours que ses rapports internes, mais pas ses intentions, et alors il peut nous manipuler ou nous tromper.
14/ Est-ce sensé de vouloir de la cohérence dans la vie? (9)
Il faut rechercher la cohérence du réel, même dans sa diversité, sinon nous utiliserons mal nos divers savoirs. Et il faut maintenir la cohérence entre nos actes et ce que nous croyons bien, sinon nous ne le réaliserons pas. Alors la capacité de l'homme à maintenir une cohé­rence entre ses croyances, ses pensées et ses actes sert son Bien, c'est une vertu fonda­mentale, qu'il faut peut-être appeler sa Raison.
15/ La prudence équivoque qui termine le texte de ce chapitre est-elle justifiée? (9)
L'auteur avoue qu'il n'a pas assez précisé ce sujet compliqué des rap­ports entre sens, univers du discours, cohérence et compréhension. Mais pour faire plus clair et plus solide dans ce domaine, il faut mieux détailler certains aspects mal traités ici, ex/ les rapports exacts entre intérêts humains et concepts de l'univers du discours, la cohérence entre univers et discours qu'il autorise, les différences entre univers de l'énonciateur et de l'interprète, et autres questions difficiles en rapport avec la clarté et la Logique. On se rapproche de sujets qu'ont traité principalement des pragmatistes américains (C.S.Peirce), mais sans beaucoup de clarté!

(Fin du texte du livre)

3. Discussions

(Le livre n'a fait l'objet que d'une critique, probablement un peu méprisante, comme l'allusion à Bouvard et Pécuchet l'indique. S'en suit une petite correspondance avec l'auteur de la critique. Je ne reproduit ici que les textes de Guy, n'ayant pas demandé la permission à Pascal Engel de reproduire son article et sa lettre. AF)

3.1 Réponse de Guy à la critique de Pascal Engel dans la Revue Philosophique

Revue Philo/PL Paris le 25/6/99
12 rue Jean-de-Beauvais, 75005Paris

Messieurs,

Dans le numéro 2/1999, page 241 de la Revue Philosophique, M. Pascal Engel se livre à une critique de mon ouvrage Penser avec la Langue. M.Engel semble ironiser sur mon approche simplette convenant aux Bouvards et Pécuchets, mais j'aurais été tout à fait ravi d'avoir réussi là à être le Douanier Rousseau de la philosophie du langage! Car ma formation scientifique originelle engendre effectivement chez moi la naïveté de croire que le langage et le discours sont des phénomènes qui, comme la chute des corps ou les propriétés des nombres, doivent être abordé avec une attention aux faits et une recherche d'explications menant à la vérité et la prédicabilité.
Certes, dans le cas du langage, une difficulté vient de ce que l'essentiel des faits est psychologique, et souvent même accessible seulement par introspection, par exemple les images, ou les intentions des discours et de leurs interprétations. Alors M.Engel a beau trouver simpliste mon approche, même celle-là conduit à des complications diablement épineuses! Et je crains donc de n'avoir pas atteint assez de simplicité pour permettre à une grosse minorité du public de bien comprendre ce qui se passe lorsqu'il utilise le langage. Mais qui y réussit?
M.Engel aurait donc dû plutôt me reprocher mon insuffisante simplicité. Mais trop de philosophes professionnels sont comme ces metteurs en scène qui prétendent "réinterpréter" Molière, alors qu'il suffirait de le mettre en valeur: Ils sont des blasés de leur art! Tandis que moi, face à une évidence comme cette citation de Pascal dont semble se moquer M.Engel, "On ne peut tout définir", eh bien je m'arrête, et j'essaye naïvement de voir les conséquences très considérables qu'elle implique pour le langage! J'ajouterais enfin que même le blasé devrait être rigoureux: En citant un passage de mon livre, M.Engel n'aurait pas dû en supprimer des fragments caractéristiques de ma manière de penser certes très pédestre, mais qui s'inspire d'approches scientifiques que je persiste à croire plus exemplaires que trop de discours philosophiques contemporains.
Avec ma considération distinguée,
M. G.W.Feler

3.2 Réponse de Guy à la réponse de Pascal Engel

P.Engel Paris le 25/8/99
Monsieur,

Votre réponse du 30/7 à ma lettre précédente était un peu sèche, mais elle contenait le bon conseil de lire des ouvrages récents sur la Philosophie du Langage. Votre Davidson et la Philosophie du Langage n'était pas encore au Centre Pompidou, mais j'y ai lu attentivement votre introduction au livre de Davidson sur L'intention et l'Action car, comme vous le dites, les problématiques du langage et de l'action sont voisines, en ce que le discours et ses interprétations sont des actions (avec tous les problèmes que pose cette notion), tandis que le sens peut être une intention, là aussi avec tous ses problèmes.
Plus généralement, je suis intrigué par les similitudes entre ma démarche philosophique légèrement solipsiste et votre parcours de normalien bien intégré au mouvement philosophique et universitaire: J'ai reçu l'influence de philosophes juifs américains, et j'en ai adapté l'ouvrage Philosophy Made Simple dans mon Philosophie Efficace, alors que vous traduisez Davidson. Comme vous, mes réflexions philosophiques tournent autour des questions de rationalité, de cohérence, de vérité, de motivations, d'intentions, de subjectivité/objectivité, etc. Et comme vous, je suis préoccupé des problèmes de traduction, j'apprends d'ailleurs actuellement l'allemand dans l'espoir de savoir un jour ce que Kant, Hegel ou Heidegger ont vraiment écrit!
A ce sujet, j'observe que le professeur zurichois R. Ferber, dans ses Philosophische Grundbegriffe, (Beck, Munich 1998) voit dans superveniance un Bedeutungsüberschuß, c.a.d un surplus de sens qui kommt hinzu, c.a.d s'ajoute aux propriétés attribuées par l'analyse philosophique à de grandes idées comme le vrai, le bien, l'être, etc. Alors il s'agit encore de l'incomplétude des discours envers le sens de leurs mots! Et puisque c'est une vieille idée, déjà dans Platon où on s'efforce vers l'Idée, pourquoi lui donner des mots nouveaux, comme superveniance? Ou pourquoi la traduire par votre emploi nouveau du mot "survenir", emploi étymologiquement correct, mais imitant en français l'emploi malencontreux en anglais du latin superveniere? J'admet d'ailleurs que Davidson et vous donnez à superveniance un sens plus proche de "dépendance" que de "dépasser", qui me semble pourtant suffire dans son ambiguïté à l'idée de Davidson. De plus, en ce qui vous concerne, traduire a ses servitudes, entre autres devoir exprimer même une pensée qu'on n'approuve pas!
A ceci près, j'aime votre approche claire et érudite, bien dans la tradition de l'ENS, et qui me paraît plus digeste dans sa concision que celle de Davidson. Mais face aux exemples ingénieux que vous donnez d'actions accordées ou non à leurs intentions, j'avoue ne pas bien y voir de problèmes. Par exemple, si on suit pas à pas, d'instant en instant, la démarche mentale et physique du Léon qui envisage de mettre le feu, et le fait accidentellement, ou de celui qui met accidentellement le feu avec sa cigarette alors que son allumette a raté, eh bien il est vrai que les effets eux-mêmes y résultent de l'intervention accidentelle de forces extérieures à l'individu, et ainsi sont involontaires, mais l'un et l'autre scénario restent tout à fait compréhensibles, même avec ces contributions externes. En effet, dans le 1er cas, Léon a conscience de la gravité de son acte éventuel, et elle l'emporte jusqu'ici sur le désir de toucher l'assurance; autrement dit, il n'a pas encore décidé la question, sa volonté n'est pas fixée, et s'il a incendié, c'est sans le vouloir. Et dans le 2ème cas, Léon agit conformément à son intention lorsque sa cigarette met le feu, même s'il prétend ensuite, comme beaucoup de criminels, que "c'est parti tout seul". En effet, c'est malgré sa volonté que l'allumette a raté, et il en a même été assez contrarié pour laisser échapper sa cigarette!
Le seul problème dans ces analyses ne me semble pas théorique, mais pratique, c'est d'ailleurs celui des policiers et des juges: Comment prouver que tel individu pensait, croyait, voulait ceci ou cela à tel moment? Par exemple, Léon n°1 n'a-t-il pas "oublié" sa cigarette là où elle avait de grandes chances d'engendrer l'incendie? Ou pour Léon n°2 et son feu qui "part tout seul", n'a-t-il pas été accueilli par l'idée "Voilà, c'est fait!". L'auteur d'un acte n'est conscient ni de tous ses mouvements ni de tout ce qu'il pense alors, et il peut aussi avoir grand intérêt à s'illusionner, ou à mentir là-dessus. Pourtant, ainsi dans votre exemple de celui qui veut faire un livre de philosophie, la préparation de l'acte peut être suffisamment longue, détaillée et concrète, et sa réalisation exiger suffisamment de manoeuvres cohérentes, pour qu'on ne puisse douter alors d'une intention efficace, conforme à la grande opinion que l'Homme se fait de sa capacité à agir planmäßig, et cela même si surviennent des imprévus d'ailleurs inévitables.
Les problèmes théoriques que vous discutez ici, et qui d'ailleurs semblent ne pas intéresser les praticiens, peuvent venir d'une importance excessive accordée à des distinctions théoriquement légitimes entre causes vraies et apparentes, ou d'autres moins légitimes entre "ce qui vient de l'esprit et ce qui vient du corps", ou "ce qui est déterminisme et ce qui est liberté". Je m'en méfie car pour l'empiriste et pragmatiste que je suis, la réalité est "une confusion bourdonnante (W.James), ne serait-ce que parce qu'elle est vécue et mémorisée comme un complexe multisensoriel incluant des messages intimes (bien-être ou malaise physique, remémorations plus ou moins conscientes, etc), et alors la causalité des physiciens, qui ne s'appuie que sur les messages visuels et tactiles, est arbitraire et incomplète, elle ne se justifie que par ses résultats et la cohérence des lois d'une Physique elle-même faite par l'Homme pour l'Homme. Or si son efficacité prédictive est incontestable pour les objets sans mémoire ni conscience de la physique, cette approche ne convient pas à tous les cas pratiques, même pour ces objets.
Dans mon Penser avec la Langue, je donne p.165 l'exemple des aliments, qui relèvent tout autant du déterminisme, mais moins des sciences dures, car approcher les propriétés culinaires de l'oeuf de poule par sa composition chimique serait maladroit dans une cuisine! Notez d'ailleurs que ces propriétés culinaires sont en superveniance avec les propriétés physico-chimiques, au moins parce que ce n'est pas avec une balance, des éprouvettes ou un microscope qu'on peut observer si c'est bon ou non! Et c'est donc plus commode d'aller directement de la cause (un oeuf de poule bien frais et bien cuit) à l'effet qui nous intéresse alors (réussir la recette culinaire), sans avoir à passer par les transformations physico-chimiques extrêmement complexes menant de l'un à l'autre. La chimie, avec ses "espèces chimiques" comme le chlore, la soude, le gaz carbonique, etc, ou à plus forte raison la biologie, utilisent elles aussi ces approches globalisant des composés de forces plus ou moins connues, allant même jusqu'à être probabilistes sans pour autant confondre de simples corrélations statistiques avec des causalités. Et cette application du principe déterministe à des entités globalisantes est encore plus nécessaire dès qu'on s'occupe des comportements humains, où on invoque les combinés efficaces de tensions biologiques et de mémorisations plus ou moins conscientes par l'emploi d'entités comme "les intentions, les inclinations, les volontés". On peut ainsi encore approcher les comportements humains dans le cadre d'un déterminisme strict, qui est d'ailleurs parfaitement compatible avec la liberté humaine (pour la simple raison que l'individu se sent libre quand il "suit sa pente", comme je l'ai expliqué dans mon Philosophie Efficace, 2ème édition, p.158).
D'autre part, j'ai feuilleté l'ouvrage de D.Laurier, Introduction à la Philosophie du Langage. Je ne nie pas que sa lecture pourrait m'apprendre pas mal de choses, mais je crains qu'elle ne m'échauffe trop la bile. En effet, dès le début, l'auteur considère comme acquis le triangle mot-idée-réalité, que je crois discutable. Ou encore, il ne voit pas bien les raisons très pratiques pour lesquelles un concept (même G.W.Feler ou P.Engel) est nécessairement abstrait ou factuel, pas événementiel. Et il assimile la théorie de Locke à l'empirisme, comme d'ailleurs on le fait d'habitude en France, alors que Locke est plutôt celui qui est passé à côté de l'empirisme, par la grave incohérence de sa théorie des propriétés primaires et secondaires. Et j'observe avec assez d'ironie que cette incohérence rédhibitoire de la théorie de Locke va aussi avec un problème de superveniance, puisque les "propriétés secondaires" de Locke (bruits, couleurs, goûts, chaleur ou froid, etc) sont en superveniance par rapport à ses "propriétés primaires" (positions, mouvements, matières, températures, etc). Alors je me demande si la solution apportée par Berkeley (voir mon Philosophie Efficace p.247-253) à ces incohérences de Locke, à savoir que les propriétés "primaires" sont tout aussi secondaires (c.a.d perceptives) que les autres ne s'applique pas immédiatement aux problèmes de superveniance qui vous occupent.
Bref, je ne suis pas convaincu que les controverses que vous exposez soient toutes très légitimes. Je vais même pour le moment jusqu'à me sentir conforté dans la démarche qui m'anime depuis la 1ère édition de mon Philosophie Efficace, en 1980, à savoir essayer de convertir les français à un empirisme rationnel, celui de Berkeley, de Hume et de James. Après tout, il ne s'agit que de revenir en France à des approches qui y réussissaient si bien avant 1914, l'impressionnisme, ou le lumineux expérimentalisme de Pasteur ou de J.H.Fabre, et qui ont été oubliées dans la débâcle intellectuelle qui s'aggrave en Europe depuis les 2 Grandes Guerres. Et comme je n'ai pas jusqu'ici rencontré grand succès dans cette entreprise pourtant méritante, peut-être pourriez-vous m'y aider, si vous y adhérez, bien entendu? Par exemple, je verrais assez bien un article où les idées des paragraphes précédents seraient structurées par votre érudition contemporaine, cet article serait donc signé par vous, et il ferait certainement du bruit tout en servant mon objectif!
Avec mes meilleurs sentiments,
G.W.Feler